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Pourquoi les blogueurs sont une menace pour le gouvernement éthiopien

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Par Beza Tesfaye. Ce billet est d'abord paru sur le site Africa is a Country.
Écrire ces lignes a cet effet de me rappeler assez sinistrement qu'en Éthiopie, exprimer son opinion peut vous valoir un aller simple pour la case prison.

Du 25 au 26 avril 2004, neuf blogueurs et journalistes éthiopiens ont été arrêtés. Alors que nous célébrions la Journée Mondiale pour la Liberté de la Presse, ces derniers étaient retenus dans le fameux bureau central des enquêtes d'Abbis Abeba. Bien que non inculpé, le groupe est accusé de “collaboration avec défenseurs des droits de l'homme étrangers” et d'”d'usage des réseaux sociaux orienté vers la déstabilisation du pays”. Si jamais des poursuites sont diligentées en application de la controversée loi anti-terrorisme éthiopienne, ces derniers s'exposeraient à la peine capitale.
Ces arrestations s'inscrivent dans une tendance inquiétante en Éthiopie, pays fréquemment classé comme l'un des plus liberticide en matière de liberté de la presse ces dernières années. D'après le Comité de Protection des journalistes, l’Éthiopie est le pays où le plus de journalistes fuient leur territoire [liens en anglais]. Pour ceux qui restent, l'éventualité d'être poursuivi pour fait de terrorisme alors qu'ils critiquent le gouvernement est un risque tout sauf hypothétique. En 2009, lorsque une Déclaration contre le terrorisme, à la fois vaste et ambiguë, était en discussion, Human Rights Watch alertait en ces termes :

“Si le projet est adopté en l'état, il pourrait donner une base légale au gouvernement éthiopien pour se doter d'un instrument apte à saper tout comportement dissident, y compris des manifestations pacifiques ou des critiques publiques de mesures gouvernementales jugées constitutives d'un soutien aux activités armées d'opposition”

Depuis l'adoption de la loi, les répercussions immédiates ont été en parfaite adéquation avec les prédictions des mouvements de défense des droits. En moins de quatre ans, plus de 200 personnes ont été arrêtées au titre de la loi anti-terrorisme. Plus de 35 journalistes et leaders d'opposition ont été reconnus coupables de terrorisme.
Les dernières victimes de cette politique répressive semblent être six jeunes militants, membres d'un groupe de blogueurs dénommé Zone 9, ainsi que trois journalistes. La date des arrestations a ironiquement coïncidé avec la visite du secrétaire d'Etat américain, John Kerry, qui exprimait des inquiétudes au sujet du groupe dans une conférence de presse. Des manifestations d'indignation se répandent aussi rapidement sur les réseaux sociaux ; que cela soit sur Facebook, Twitter voire sur un site tumblr. Sur le blog Zone 9, on peut toujours lire la devise de ses auteurs : “Nous bloguons car nous nous sentons concernés”. (“We blog because we care”)
Parmi les journalistes arrêtés la semaine dernière se trouve Tesfalem Waldeys, un reporter chevronné, un temps rédacteur en chef du très populaire journal Addis Neger. Le journal avait été l'un des premiers à fermer après l'entrée en vigueur de la loi Anti-Terrorisme. Alors que plusieurs de ses confrères de Addis Neger ont fui le pays, Tesfalem est resté et s'est forgé une réputation en tant que journaliste indépendant expérimenté et respecté.
En 2012 Tesfalem a écrit un article titré :”Quand l'acte de reportage est un acte de terrorisme”. Il y décrit l'effet paralysant de la loi Anti-terrorisme sur le journalisme en Éthiopie :

“La peur et l'autocensure est répandue chez les journalistes éthiopiens. Nombreux sont mes confrères frustrés. Ils ne voient rien d'autre qu'un horizon bouché pour la profession. Certains s'interrogent sur l'éventualité d'un exil. Le peu d'entre eux avec qui j'ai parlé s'attend à être arrêté à brève échéance. Personne ne sait qui sera le prochain sur la liste”.

Peut être Tesfalem portait-il une attention trop méticuleuse à ses reportages et se dédiait-il avec trop de ferveur à son métier pour ne pas envisager le fait qu'il serait un jour le prochain sur la liste. Si collaborer avec le système pour le changer de l'intérieur est une approche prudente pour faire progresser les choses, en Éthiopie – là où les lois sont faites par opportunisme politique – il n'y aucune raison de croire qu'un comportement intègre permet de se prémunir d'une arrestation arbitraire. A long terme, de telles mesures vont radicaliser même les pacifistes et modérés les plus convaincus. Cette loi anti-terrorisme, en réalité, renforce l'opposition.
Il est pour moi déconcertant qu'un gouvernement qui se targue du programme de sécurité le plus complet et sophistiqué de l'Afrique subsaharienne considère un groupe de blogueurs et de journalistes comme une réelle menace. Si encore l'utilisation des réseaux sociaux était aussi répandue que dans les pays du Printemps Arabe, ou si l'accès à une presse indépendance était aisé dans les zones non urbanisées, il y aurait là matière à préoccupation. Mais dans un pays où seulement 1,5% de la population fait usage d'internet et où 61% de la population adulte est illettrée, il est en réalité difficile de concevoir une manière pour ces auteurs de déstabiliser le pays.
Finalement, la récente réponse répressive démontre que les gouvernements craignent toujours les idées neuves, parce qu'elles remettent en cause le statu quo et qu'elles disposent d'un pouvoir de contagion que la solution carcérale ne peut endiguer.
Au cours des dernières années, le récit de l’Éthiopie était celui de la croissance et du développement. Bien que nous devions nous montrer reconnaissant quand il le faut, pourquoi serait-il inacceptable de demander davantage ? En quoi demander un État de droit est-il une mauvaise chose ? Quid des droits de l'homme ? D'élections libres et régulières ? Lorsque vous vous exprimez sur le besoin de démocratie en Éthiopie – ou dans d'autres pays en développement -les gens vous regardent tout de suite de travers en vous recommandant de ne vous préoccuper de démocratie qu'après avoir réglé les problèmes de pauvreté, de famine et de VIH/SIDA. Il leur faudra peu de temps pour vous coller l'étiquette d'idéaliste ou vous faire remarquer qu'on vous a lavé le cerveau à coup d”idéaux occidentaux”. Reste qu'il y a une approche paternaliste qui confine au racisme dans l'idée même de voir dans les personnes démunies des pays en développement, des êtres en seule quête de nourriture et de services de base.
La menace qu'incarnent les blogueurs éthiopiens, journalistes et autres esprits libres tient au fait qu'ils portent une idée radicalement nouvelle, celle d'un pays plus libre et plus démocratique. Ils représentent une génération de jeunes Africains qui a l'audace de demander davantage aux gouvernements dont la source de légitimité est fondée sur la pauvreté malheureuse de la population de leur pays. Cette idée, que les arrestations des blogueurs et journalistes ont rendues encore plus contagieuses, continue de prospérer en leur absence.

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