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D'Alep, ville libérée

Ce billet, publié originellement le 12 mai en anglais, fait partie d'une série spéciale d'articles rédigés par la blogueuse et activiste Marcell Shehwaro, elle y décrit la réalité de la vie en Syrie durant le conflit armé en cours opposant les forces fidèles au régime actuel à celles qui cherchent à le renverser.

Taking flight in Aleppo. Photo by Zaid Muhamed. Used with position.

Envol à Alep. Photo Zaid Muhamed. Utilisée avec permission.

Je suis en train d'écrire cet article en appuyant sans cesse sur la touche F5 de mon clavier pour recharger la page de Facebook avec les nouvelles d'Alep, pour voir où en sont les combats sur la ligne de front.

Il semble que ma ville soit en train de vivre une nouvelle situation, en avançant vers la libération de certains de ses quartiers. Nous ne connaissons toujours pas la taille ou l'extension de ces nouvelles zones, et nous ne pouvons pas vérifier ce que nous sommes en train d'entendre. Mais nous tous — ceux qui attendent ardemment la libération aussi bien que ceux qui s'y opposent—suivent avec anxiété les nouvelles.

Les révolutionnaires espèrent réunifier les parties de la ville, qui ont été divisées depuis deux ans environ. Avec certaines zones sous le contrôle du gouvernement et d'autres entre les mains des rebelles, nous, résidents d'Alep, sommes nous-mêmes devenus un peuple divisé, séparés de nous-mêmes. Certains d'entre nous vivent dans les souvenirs que nous avons laissés derrière nous dans les quartiers de la ville où on ne peut plus se rendre pour des raisons de sécurité, tandis que d'autres essayent de s'intégrer aux nouveaux espaces de la ville, et nous obligent à aimer ces lieux.

La libération d'Alep a commencé en juillet 2012. Ce jour-là, nous avions des rêves de paix qu'aujourd'hui, nous réévaluons, réalisant combien nous étions naïfs de croire qu'un mouvement pacifique d'une telle ampleur puisse renverser un régime, d'une part, soutenu par les puissances internationales, et d'autre part, dont les crimes — parmi lesquels l'usage d'armes chimiques—ont été accueillis par un silence international. Entre nos rêves d'apporter le changement de manière pacifique dans un territoire épuisé par des mois de bombardements depuis le cœur même de la ville, la libération de pans entiers a commencé. Les forces armées révolutionnaires de la résistance ont pris le contrôle de 70 pour cent d'Alep.

La libération s'accompagne normalement de destruction, là où sont utilisées les armes à feu. Le chaos et le vandalisme empirent avec la créativité du régime et de ses forces aériennes, lesquelles laissent derrière elles lors de leurs raids, l'odeur insoutenable de la mort. Aussitôt, tous les habitants des zones libérées disparaissent, ils se dirigent soit vers les zones contrôlées par le régime, soit dans les zones occupées, à l'abri des bombardements et des combats, ou vers les camps de réfugiés à la frontière turque.

Les quatre millions d'habitants d'Alep ont sans aucun doute été affectés par l'arrivée de la guerre à leur porte. Ceux qui ont cru à l'importance du changement aussi bien que ceux qui lui ont résisté, ont ressenti l'impact de la libération, elle a changé le cours du temps et de la vie : l'ouverture et la fermeture des magasins, l'utilisation de l'essence, les coupures incessantes de l'approvisionnement en électricité, en eau et des services de communication.

Du côté de la guerre, les seigneurs de guerre auront connu une ascension. Des profiteurs qui ne veulent pas que la bataille prenne fin, qui veulent voler tout ce qu'il y a de bon en nous pour le vendre à d'autres.

Les écoles situées dans les zones contrôlées par le régime se sont transformées en centres pour réfugiés, accueillant ceux qui ont quitté les zones libérées pour leur apporter une aide humanitaire : un geste merveilleux de camaraderie. Nous pensions que cette situation ne serait que temporaire, et certains d'entre nous ont pris la décision de changer de vie en emménageant dans les zones libérées, prenant les places laissées par les journalistes, les médecins et les travailleurs humanitaires qui se sont enfuis. Nous étions dans l'illusion que la libération de toute la ville ne tarderait pas à venir, et que nous serions bientôt tous réunis à nos familles, que nous retournerions à nos anciennes vies. Nombre de ceux qui sont partis avec pour seul bagage, une petite valise, n'ont pas réalisé qu'ils ne pourraient revenir chez eux depuis presque maintenant deux ans.

A l'époque, j'habitais dans la partie occupée d'Alep. Presque chaque semaine, j'étais soumise à un interrogatoire, jamais le même — une expérience que j'écrirai un jour. Cet interrogatoire suffisait à paralyser toutes mes activités liées à la révolution, mais il n'était pas assez menaçant pour m’inciter à emménager dans la partie libérée d'Alep ou à quitter la Syrie.

Les zones dont nous avions entendu qu'elles avaient été libérées, étaient aussi étranges pour nous que la jungle en Afrique, et ne semblaient pas appartenir à la ville où j'ai vécu toute ma vie. Il s'agissait des quartiers pauvres dont nous ne connaissions rien en raison du manque de travail social sur le terrain en Syrie. Il s'agissait des quartiers dans lesquels notre classe sociale, et sans doute nos orientations confessionnelles, ne nous permettaient pas d'aller.

On dit que la révolution syrienne a mis le feu aux poudres au sectarisme ; d'autres prétendent qu'avant la révolution nous vivions tous ensemble en harmonie. Mais l'amère vérité est que nous vivions côte à côte, dans des espaces cloisonnés qui nous séparaient complètement les uns des autres. En réalité, la révolution a rassemblé tous les Syriens sans distinction de classe, de culture et de religion. Il a fallu attendre la révolution pour que j'entende les noms de certains des quartiers dans Alep libérée, bien qu'ils ne soient qu'à 10 minutes en voiture de mon propre quartier. Je n'ai jamais eu d'amis habitant ces parties de la ville, et il aura fallu la révolution pour que je considère cette éventualité.

Salahuddin? Le premier quartier révolutionnaire à Alep, et où j'ai passé toute une année à manifester presque chaque jour ? Jusqu'en 2012, je ne savais même pas qu'il existait sur la carte de ma ville.

Alep a été libérée. Alep a été détruite. Et nous, séquestrés dans nos espaces cloisonnés, nous avons été soumis aux choix et aux incertitudes, qui reflétaient ce que la ville vivait elle-même. Nous avons dû choisir entre rester captifs dans un centre pour réfugiés auto-imposé, dans une atmosphère de peur et de résistance au changement ; et nous libérer nous-mêmes de ces lieux où nous nous étions emmurés, nous et nos affaires, en allant vers les autres, en les rejoignant dans la révolution avec toutes ses souffrances et en partageant avec eux l'angoisse et la peur des bombes tombant du ciel.

Nous nous plaignions constamment de tous ces amis laissés derrière nous, et que nous ne pouvons plus voir. A chaque bataille, un nouvel extrémiste ou un homme à l'esprit revanchard voulait nous diriger avec son arme. Nous devions supporter les sentiments d'indigence, de tristesse et le poids de nos souvenirs. Alep était en train de changer et nous, nous changions avec elle. 

Alep a été libérée. Ses nouvelles frontières sont restées stables pendant presque deux ans, séparées par un passage ensanglanté par les snipers du régime, prêts à voler dix vies par jour parmi ceux qui résistaient à cette séparation et traversaient la ville d'un bout à l'autre. La route alternative entre les deux sections prenait en voiture 10 heures au lieu d'une heure comme autrefois. Un jour, j'écrirai sur l'impact de cette division, et comment le régime a réussi à nous mettre des bâtons dans les roues.

L'Alep qui n'était pas encore libérée, a été soumise aux caprices d'un dictateur. Lorsqu'il ordonnait à ses avions de rester au sol, ses résidents menaient une vie presque normale ; et quand il décidait qu'aucune vie ne devait exister ici, ils n'en avaient plus du tout. Cette Alep est à l'aube d'une question : les zones libérées sont-elles vraiment libérées s'il existe des gens qui obligent la ville à ne ressembler qu'à eux ? Nous avons été contraints de perdre en permanence des parts de nous-mêmes, avec chaque ami que nous avons laissé de l'autre côté.

Alep est en train de redessiner ses frontières une fois encore avec du sang : du sang a été versé, pour que nous puissions aller vers la libération, du sang a été versé pour maintenir le statu quo, du sang a été versé pour nous faire payer le prix de nous être opposés à l'oppresseur.

Aujourd'hui, nous attendons tous avec impatience un miracle qui nous permettra de vivre tous ensemble dans une seule et même ville. Ainsi, nous pouvons trouver le courage de rêver au retour d'un État où nous sommes tous unis dans la liberté.

Nous avons le droit de rêver d'unité.

Et j'ai le droit de rêver de vivre en tant qu'individu, entier.

Marcell Shehwaro blogue sur marcellita.com et tweete sur @Marcellita, les deux sont principalement en langue arabe. Vous pouvez lire les autres billets de cette série ici, ici, ici, ici, ici, et ici.

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