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La Russie a enfin sa révolution de couleur

Russia and Ukraine: caught in a war of symbols. Images mixed by Kevin Rothrock.

Russie et Ukraine : en pleine guerre des symboles. Montage d'images de Kevin Rothrock.

Ces jours-ci, Russes et Ukrainiens n'échangent pas que des balles et des bombes dans le conflit pour Donetsk et Louhansk, dans lequel les séparatistes que l'on pense aidés par Moscou guerroient contre le jeune gouvernement de Kiev. La semaine dernière quelqu'un a profané à Munich la tombe de Stepan Bandera, le plus célèbre nationaliste d'Ukraine. Cette semaine, quelques jeunes gens agiles ont grimpé sur un des gratte-ciels des “Sept Soeurs” à Moscou, au sommet duquel ils ont planté un drapeau ukrainien et peint la vieille étoile soviétique aux couleurs nationales de l'Ukraine, bleu et jaune. Les autorités se sont hâtées de repeindre l'ornement et ont inculpé quatre personnes, qui clament leur innocence, d'acte de hooliganisme. (Les quatre suspects sont actuellement aux arrêts domiciliaires.)

Les autorités municipales de Moscou semblent vouées à une course à la profanation des symboles nationaux, au point qu'elles se sont dernièrement senties obligées d’appréhender une équipe de peintres en bâtiment qui ont recouvert de jaune et bleu un pylône électrique. Les Moscovites ont découvert au saut du lit le 21 août, lendemain du coup d'éclat des vandales sur les Sept Soeurs, que le jaune et bleu ukrainiens ornaient une nouvelle structure dans la ville : un pylône électrique.

La compagnie d'électricité responsable du pylône a pourtant révélé peu après que le bariolage était accidentel. Les couleurs de l'entreprise, la MOESK (ou Compagnie du Réseau électrique unifié de Moscou), sont en effet le bleu et le jaune. Selon les déclarations à la presse russe, le pylône électrique devait être peint en jaune, bleu et soit or soit blanc. (Les informations sur la troisième couleur sont contradictoires.) Autrement dit, c'est par erreur et non pour un affichage politique que la peinture jaune et bleue seulement a été appliquée.

Apparemment, les policiers moscovites ne l'ont pas entendu de cette oreille. Ils ont arrêté l'équipe des peintres, pour une infraction non encore spécifiée. Les couleurs jaune et bleue ne semblent plus les bienvenues dans les cieux de la capitale russe.

Beaucoup d'internautes russes ont eu du mal à comprendre en quoi les ouvriers peintres ont pu se voir reprocher une infraction, si le motif jaune et bleu était une erreur. Et d'autres se sont demandé quel aurait été le délit si la conspiration colorée avait été intentionnelle. D'après des articles de presse, les autorités municipales ont été alertées sur la coloration provocatrice du pylône par des appels téléphoniques de citoyens vigilants. Que des gens ordinaires aient été les catalyseurs de l'affaire pénale a fait déplorer à certains utilisateurs de RuNet la persistance bien vivante dans la Russie contemporaine de la coutume soviétique des dénonciations mutuelles.

Nadejda Tolokonnikova des Pussy Riot en était écoeurée :

Arrestation pour la peinture jaune-bleu d'un pylone électrique : “des citoyens vigilants ont téléphonés à la police.” Délateurs.

L'homme politique libéral Stanislav Yakovlev estime que l'apparente “vigilance” des citoyens rappelle que Staline n'a pas réalisé la Grande Terreur tout seul :

A propos du pylône repeint : nous maudissons sans fin le camarade Staline, et j'ai toujours envie de poser la même question : qui a écrit les quatre millions de dénonciations ?

Les nouvelles couleurs du pylône ont aussi inspiré des considérations plus légères. Certains ont même trouvé une façon humoristique de relier la bévue à l'interminable feuilleton de l'aide humanitaire de la Russie à l'Ukraine, amenée à l'ouest en un convoi de camions fraîchement peints de blanc, depuis on dirait déjà une éternité. La nourriture et les fournitures d'urgence destinées aux personnes en difficulté d'Ukraine de l'Est sont à bord de plus de deux cents camions militaires KamAZ, récemment blanchis, probablement pour ne pas ressembler à une force d'invasion.

Oleg Kachine, un des journalistes et utilisateur de médias sociaux les plus éminents de Russie, a partagé sur Twitter la blague d'un des lecteurs de sa page Facebook :

A propos du pylône électrique à la peinture inchevée : on plaisante sur les commentaires [de mon Facebook] que toute la peinture blanche a été utilisée pour le convoi humanitaire.

Alexeï Navalny, jadis leader indiscuté de l'opposition de rue en Russie et désormais prisonnier dans son appartement, a attiré l'attention sur les couleurs jaune et bleu d'entreprise de la MOESK. Sur son blog, il a posté des photos d'événements organisés par la MOESK, en annonçant facétieusement qu'un nouveau front contre la menace “bandériste” ukrainienne venait de s'ouvrir.

Guerre de symboles ou contre les symboles, rien de cela n'est bien neuf dans le conflit entre la Russie et l'Ukraine. En décembre 2013, avant la chute du régime Ianoukovitch, les contestataires de Maïdan avaient déboulonné un monument à Lénine à Kiev, puis cassé la tête de la statue en mille morceaux. En mars 2014, Moscou a soudain vu apparaître de curieux graffiti saluant l'annexion de la Crimée. Depuis des mois maintenant, diverses photos de drapeaux ukrainiens plantés dans les fissures de la Place Rouge se font un chemin vers le hit-parade des tweets tête de tendance.

Que ce soit au sommet des Sept Soeurs ou au sol devant Saint Basile, l'espace sacré devient un enjeu pour marquer son territoire. La zone de guerre s'élargit d'autant, et Moscou conduit une infatigable campagne d'information contre l’ “ennemi fasciste.” Une bataille que la Russie mène autant chez elle qu'hors de ses frontières. Les autorités laissent malgré tout deviner leur essouflement quand elles arrêtent une équipe d'innocents peintres en bâtiment.

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