Toutes les langues dans lesquelles nous traduisons les articles de Global Voices, pour rendre accessibles à tous les médias citoyens du monde entier

En savoir plus Lingua  »

Des routes, quelles routes ? Objectif Lune pour la Russie

As Russia announces grand plans for Moon exploration, its citizens have more earthly concerns. Images mixed by Tetyana Lokot.

La Russie annonce des plans grandioses d'exploration lunaire, mais les Russes ont des soucis plus terre-à-terre. Montage d'images par Tetyana Lokot.

La Russie est en train de relancer sa conquête de la Lune, avec un programme de colonisation lunaire tous azimuts d'ici 2030. Fantastique perspective, n'est-ce pas ? Le RuNet persiste à n'être pas de cet avis.

Les relations de la Russie avec l'Ouest se sont aigries à propos du conflit qui s'approfondit en Ukraine, ce qui pourrait mettre fin aux espoirs de coopération spatiale avec l'Europe (comme le projet de base lunaire partagée) et la NASA, qui vient de conclure un contrat de taxi de l'espace avec Space X et Boeing, vraisemblablement pour ne plus acheter de places sur les fusées russes Soyouz qui convoient actuellement les astronautes vers la Station spatiale internationale.

Piquée par la concurrence, RosKosmos, l'agence spatiale russe, a récemment annoncé un vaste plan pour la plus proche voisine de la Terre. Autour de 2030, a fait savoir le directeur de RosKosmos Oleg Ostapenko, la Russie veut poser sur la Lune des véhicules d'exploration sans équipage, pour reconnaître la surface et repérer les meilleurs endroits pour faire se poser des équipes d'exploration humaines et bâtir des colonies lunaires (il y a même des projets d'impression 3-D de toutes les installations !). En quelques décennies, jusqu'à 200 colons russes vivraient sur la Lune, affirme RosKosmos, pratiquant en auto-suffisance l'extraction de ressources lunaires pour la Terre : minéraux du sol et hélium de l'atmosphère. “Nous avons toutes raisons de croire que ce que nous projetons aujourd'hui est pleinement réalisable”, a indiqué le directeur de RosKosmos Ostapenko.

En théorie, ces projets grandioses de colonisation de la Lune semblent tout beaux, mais nos lecteurs savent probablement déjà que l'Internet russe ne ménage pas ses efforts quand il détecte une cible de moqueries. La stratégie de conquête de la Lune a laissé froids la plupart des internautes russes, qui trouvent que leur pays a suffisamment d'affaires “terrestres” à améliorer. Et pour commencer, l'état des routes.

La Russie va concentrer toutes ses forces sur l'exploration de la Lune. Les routes, quelles routes ?

La construction et l'entretien des routes en Russie sont des problèmes bien connus, immortalisés par la boutade apocryphe “La Russie a deux malheurs : les imbéciles et les routes”, attribuée à des écrivains russes divers et variés. Les internautes russes se sont souvenus de la phrase et ont aussitôt juxtaposé l'information sur l'avancée spatiale et les images de routes dans toute la Russie, insinuant que peut-être il était un tout petit peu prématuré de planifier des colonies sur la Lune.

La Russie va dépenser 321 milliards de roubles dans un programme spatial et commencer l'exploration de la Lune.

Incidemment, les 321 milliards de roubles (à peu près 6,5 milliards d'euros, coût évalué du projet de colonisation lunaire) représentent le cinquième (!) de ce qu'a dépensé la Russie pour les Jeux Olympiques de Sotchi. Cela peut surprendre ceux qui ne sont pas familiers de la pratique en Russie des affaires ou des projets immobiliers à financement public, mais des enquêtes comme celle de la FBK [la Fondation Anti-Corruption] “Sotchi 2014 : Encyclopédie de la dépense” exposent le chapardage, les dessous-de-table et le blanchiment à grande échelle. Beaucoup de Russes font les rapprochements qui s'imposent et se demandent si le projet d'exploration lunaire servira également de camouflage pour les fonctionnaires corrompus qui s'en mettent plein les poches.

Maintenant la Lune aura aussi ses mauvaises routes…

La plupart des images utilisées par les internautes pour critiquer les ambitions spatiales de l'Etat sont celles de la route fédérale M56 Lena, surnommée “la route la plus dégueulasse de Russie.” Officiellement la M56 est une route fédérale, mais de longs tronçons ne sont qu'une piste non asphaltée, franchissable pendant le gel hivernal à une vitesse maximale de 70 kilomètres à l'heure. Mais pendant les pluies de l'été, la route se transforme en fondrière au grand dam des conducteurs, et les petites voitures peuvent s'embourber jusqu'au toit. Le service russe des transports a brièvement nourri des projets à 1,7 milliards pour la réfection de la M56 et la construction d'un pont sur le fleuve Léna, devant démarrer en 2014, mais l’annexion de la Crimée a gelé ce programme, et la rénovation a été repoussée à un avenir indéfini.

An image search on Google for "федеральная трасса Лена" (Lena federal highway) brings up plenty of images.

Une recherche d'images sur Google pour “федеральная трасса Лена” (route fédérale Léna) donne une ample moisson.

Le mauvais état des routes est un problème réel, terre-à-terre, auquel presque tous les Russes sont confrontés au quotidien ; on ne s'étonnera donc pas de leurs sarcasmes sur les grands desseins lunaires de RosKosmos. Comment être sûr, demandent-ils, que la Russie ne va pas foirer sur la Lune aussi ? Ne vaudrait-il pas mieux traiter les problèmes au ras du sol, comme la route fédérale Léna et des dizaines d'autres itinéraires défoncés ou impraticables ?

Itinéraire fédéral “Lune”. 

Après ça on commencera enfin l'exploration de la Sibérie

En rapport avec le niveau de corruption précédemment révélé dans la plupart des projets à financement public, qu'il s'agisse des Jeux Olympiques ou du réseau routier, les internautes russes voient surtout dans “Lune 2030″ une autre occasion de s'enrichir pour les responsables, et cette fois, leur faire rendre des comptes pourrait être encore plus compliqué, la Lune étant hors d'atteinte des drones à caméras des militants et de leurs compétences de recherches internet, à la différence des palais d'été de l'élite près de Moscou ou de leurs propriétés à  Miami.

10 ans après le début de la colonisation de la Lune, les fonctionnaires de RosKosmos sont familiarisés pour de bon avec le marché de l'immobilier de New York et et Monte-Carlo.

Est-ce pour cela que les membres de la nomenklatura russes sont si impatients d'aller dans l'espace ? Le Vice-Premier Ministre Dmitri Rogozine, par exemple, semblait émoustillé lors de sa visite l'autre jour de la Cité des Etoiles, le centre d'entraînement pour astronautes dans les environs de Moscou, et il n'a trouvé que du bien à dire sur la qualité du personnel de l'établissement.

Notre instructrice pour le travail en combinaison spatiale est bien plus séduisante que Sandra Bullock dans le film “Gravity”.

Pendant que les Russes ordinaires se plaignent du déplorable état des routes sur Terre, la direction russe s'est mise en branle pour une enthousiasmante nouvelle étape de la course à l'espace—à moins que cela s'avère un système de blanchiment à l'échelle cosmique. Ou bien faut-il y voir un acte sournois du “Poutine de la Lune“, le double de l'ombre du président russe, qui d'après le politologue Alexandre Douguine est “responsable des échecs occasionnels de Poutine à conduire la Russie dans la bonne direction.” D'un côté, quel meilleur moyen pour détourner l'attention mondiale des actions de la Russie en Ukraine que de revendiquer un autre astre ? De l'autre, on sait comment finissent généralement les batailles pour l'espace. Pas bien.

Commentez

Merci de... S'identifier »

Règles de modération des commentaires

  • Tous les commentaires sont modérés. N'envoyez pas plus d'une fois votre commentaire. Il pourrait être pris pour un spam par notre anti-virus.
  • Traitez les autres avec respect. Les commentaires contenant des incitations à la haine, des obscénités et des attaques nominatives contre des personnes ne seront pas approuvés.

Je m'abonne à la lettre d'information de Global Voices en Français
Non merci, je veux accéder au site