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La collaboration interdite et inédite de deux musiciens tibétains via Internet

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[Sauf mention contraire, tout les liens de cet articles mènent vers des sites en anglais]

Après cinq années de gestation et uniquement par communication en ligne, une collaboration musicale entre un musicien tibétain en exil et une poètesse tibétaine dans le pays est sortie à l'international en juillet 2013.

Première collaboration de ce genre, la chanson Lam La Che est un exemple de la façon dont Internet permet aux Tibétains en exil et à ceux dans le pays de dépasser les frontières pour non seulement communiquer mais aussi collaborer.

Les musiciens faisant de l'art pro-tibétain à l'intérieur du pays risquent censure et emprisonnement pour leur travail. Les musiciens de la diaspora peuvent créer librement mais savent que leur travail peut ne pas atteindre les Tibétains vivant sous le contrôle chinois.

En communiquant par Internet, le musicien tibétain en exil Techung et la blogueuse de l'intérieur Woeser ont pu créer une chanson qui dépasse les frontières tout en attirant l'attention sur eux. Cet article étudie en profondeur la chanson Lam La Che, et l'histoire de Techung et Woeser.

Inspiration pour la collaboration

Quand l'auteure, poétesse et blogueuse tibétaine Tsering Woeser (aussi connue sous le nom Woeser [chinois] ) a vu les photos et séquences vidéos en ligne du musicien de la diaspora tibétaine Techung (Tashi Sharzur), jouant au Tibet Freedom Concert (le concert pour la liberté du Tibet) à Taipei en décembre 2008, elle a été profondément touchée. 2008 a été une année troublée pour le Tibet – une révolte de grande envergure a débuté le 10 mars contre l'autorité chinoise et s'est répandue dans tout le pays. Les mesures de répressions militaires qui ont suivi ont mis le Tibet sous strict contrôle pour le restant de l'année, et Woeser, vivant à Pékin, a utilisé son blog pour documenter ce qui se tramait. Le concert a poussé Woeser à entrer en contact avec Techung et lui proposer une collaboration entre ce qu'elle appelle le Tibet « interne » et « externe ».

Le concert coïncidait avec le 60ème anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et la voix de Techung s'est présentée comme véhicule d'espoir et de paix. Dans un post de 2008, Woeser écrivait : « les Tibétains, qu'ils se trouvent à l'intérieur ou à l'extérieur du pays, pouvaient entendre des voix venues du cœur – les Tibétains vivent ensemble dans le bonheur et et la peine. »     

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Une collaboration entre un Tibétain « interne » et un « externe » avait le potentiel de franchir symboliquement des frontières séparant les Tibétains de leur famille éloignée.

« J'ai écrit plusieurs chansons, l'une étant “On The Road,” que j'ai écrit il y a plusieurs année à Lhasa, et qui exprime l'attente de sa Saintenté le Dalaï-Lama. » avait écrit Woeser lors d'une interview par e-mail. « J'ai pensé que si Techung pouvait y ajouter de la musique et les interpréter, cela serait le meilleur hommage. »

Censure créative et restriction de voyage

Techung et Woeser ne pouvaient pas se voir en personne, ce qui a apporté quelques complications à leur projet. Les Tibétains politiquement actifs en exil comme Techung voient souvent leur demande de visa chinois être refusé pour visiter le Tibet. Parce qu'elle est blogueuse activiste, le gouvernement chinois a souvent refusé de lui fournir un passeport. En mars 2013, Woeser a été gratifiée d'une récompense du département d'Etat américain lors de la journée internationale de la femme, mais, selon un article d'AP, elle « n'a pas pu s'y rendre parce que sa demande de passeport de l'année dernière lui a été refusée par la police – et on lui a expliqué qu'elle était perçue comme une menace à la sécurité de l'Etat, probablement à cause de son activisme. »

Les artistes, musiciens et bloguers qui soutiennent le nationalisme tibétain font face à de grands risques. La musique peut être retirée de la distribution, et les musiciens se retrouver en prison pour plusieurs années. Les chanteurs tibétains Lolo, Tenzin et Gebey ont été emprisonnés pour avoir célébré le Tibet en musique. La musique d'artistes en exil comme Techung est fréquemment censurée quand elle arrive au Tibet.

Après avoir sorti un premier album ouvertement politique qui a été banni au Tibet, Techung a essayé de changer son langage, en imitant l'auto-censure que s'imposent les artistes tibétains de l'intérieur pour augmenter leur chance de faire entendre leur musique au Tibet. Par exemple, au lieu d'utiliser le terme politiquement connoté « Bod » pour Tibet, les chanteurs chantent « Kangjong » (Le Pays des Neiges).

Woeser de son côté a été censurée plusieurs fois. Son écriture lui a coûté son travail, et ses blogs ont été fermés tant de fois qu'aujourd'hui elle ne peut tenir le sien qu'à partir de serveurs étrangers.

« Ça n'était jamais arrivé de collaborer avec un Tibétain du Tibet ou de Chine » explique Techung.

« Dans un sens, Techung est un symbole du Tibet en exil… » écrit Woeser. « Comme je l'ai écrit par le passé, la musique est comme les ailes d'un oiseau qui vole au dessus des frontières humaines. Je voulais travailler avec Techung pour briser des obstacles historiques et pratiques. »

Travailler ensemble en ligne

« C'était une surprise et un grand honneur quand Woeser nous a contacté » a dit Techung lors d'une interview via Skype depuis les USA. On trouvera ci-dessous des captures d'écran de leurs conversations :

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Cher Techung-la, j'aime votre musique, j'aime toutes vos chansons. J'ai écrit les paroles. Si un jour vous voulez chanter ma chanson, cela serait un grand honneur pour moi ! J'espère que l'on gardera le contact. Merci pour vos souhaits. Woeser.

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Chère Woeser-la, bonjour depuis l'aéroport de Taipei. J'apprécie d'avoir de vos nouvelles. Merci d'avoir écouté ma musique. Je ne pense pas que mes chansons soient si bonnes mais je suis flatté que vous les aimiez. Ce serait un honneur de chanter vos chansons. Je vous souhaite le meilleur. Techung.

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Cher Techunn-la, Très heureuse ! Merci ! L'artiste Losang Gyatso-la a dit : « J'espère que les artistes, écrivains, réalisateurs et penseurs tibétains de tous horizons collaboreront dans le futur et créeront une synergie entre différents médiums et pensées. Je pense que cela sera très valorisant et productif. » Je me réjouis [que] les paroles de mes chansons [soient] avec vous, [de] les montrer aux Tibétains de l'intérieur et de l'extérieur.
Vous savez que mes paroles sont écrites en chinois. Toutefois, j'ai demandé à un ami de traduire, il est un très bon tibétain !
Mon anglais est traduit par google, s'il manque quelque chose, veuillez m'excuser.
Tashi Delek ! Woeser.

Née et élevée au Tibet et en Chine, Woeser n'écrit qu'en chinois. Techung, né et élevé en Inde et vivant aux USA, se sent plus à l'aise avec l'anglais. Tout d'eux ont entendu parler de l'autre mais ils ne s'était jamais contacté jusqu'à ce que Woeser écrive à Techung sur Facebook, en utilisant Google Translate pour traduire ses messages du chinois vers l'anglais.

« Il y avait une grande barrière de langue, » expliquait Woeser. « Il n'y avait pas tant de contact que ça entre nous. »

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Chère Woeser-la, J'ai essayé Google traduction sur votre texte ci-dessus. J'ai pu en saisir la majorité. Merci. Quand vous lirez le poème, si vous pouvez essayez d'écouter la musique que nous avons envoyé et ressentez-la. Mais dans l'enregistrement nous avons uniquement besoin de votre voix. Nous n'utiliseraons peut-être pas tout le poème mais des parties.

« La collaboration est quelque chose de nouveau pour tous les artistes et musiciens tibétains, qu'ils soient à l'intérieur ou en exil » explique Techung. « Nous ne savons pas encore trop comment ces choses fonctionnent. Woeser a écrit les paroles en chinois et quelqu'un d'autre les a traduit en tibétain. Elle m'a envoyé deux ou trois de ses poèmes à arranger en musique et nous avons finalement choisi “Lam La Che.” Je lui ai envoyé quelques modifications des paroles en tibétain… Nous avons correspondu plusieurs fois avec diverses suggestions… Nous ne nous sommes jamais parlé en personne – tout s'est fait en ligne. »

Les paroles de Woeser :

Sur la route
Ah, sur la route
Mes yeux se remplissent de larmes
J'empoigne une fleur qui n'est pas de ce monde
Me dépêchant avant qu'elle ne meure, cherchant dans toutes les directions
Pour la présenter à un vieil homme en robe rouge sombre
Il est notre Yeshe Norbu
Il est notre Kundun
Notre Gongsachog
Notre Gyalwa Rinpoche
Sur la route
Ah, sur la route
Mes yeux se remplissent de larmes
J'empoigne un bouquet des plus belles fleurs
Pour lui offrir, pour lui offrir
Un semblant de sourire
Celles-ci lient étroitement les générations

« La chanson elle-même était si poétique qu'écrire la musique s'est fait très facilement et spontanément, comme si cela ne pouvait être autrement » a ajouté Techung.

Bien que Techung ait été le premier Tibétain exilé avec qui Woeser a collaboré d'une façon aussi directe, elle avait déjà travaillé avec des Tibétains en exil auparavant. High Peaks Pure Earth [un site de nouvelles et de traduction de posts de blog sur le Tibet et la Chine] avait traduit ses posts en anglais, et Tsering Shakya, un intellectuel tibétain en exil, avait écrit la préface d'un des livres de Woeser. Woeser a écrit un jour un essai [chinois] inspiré par la séries de tableaux Signs From Tibet (Signes du Tibet) du peintre en exil Losang Gyatso, que le peintre lui-même avait récité lors du vernissage de son exposition.

Tant que l'accès à internet n'est pas censuré, Woeser exprime sa volonté de continuer à collaborer.

D'autre Tibétains utilisent aussi internet pour franchir le fossé géographique

Avec les progrès de la technologie, les Tibétains à l'intérieur et à l'extérieur du Tibet trouvent de nouvelles façons de communiquer et de collaborer. Le projet d'enregistrement et de film du projet Shining Spirit du Tara Café, lancé en 2006, est une des premières collaborations musicales entre membres d'une famille séparée, les uns vivant dans l'Amdo au Tibet et d'autres, en exil au Canada. Le court-métrage montre, à travers des enregistrements et internet, comment la famille a pu enregistrer sa propre version de la chanson tibétaine traditionnelle « Aku Pema. »

De nos jours, les Tibétains à l'intérieur et à l'extérieur du pays s'écrivent même mutuellement des chansons. Le jeune rappeur tibétain « Shapaley » (Karma Norbu) en Suisse a sorti un clip en 2011 appelé « Made in Tibet » ayant pour paroles, « Frères et sœurs, nous ne savons pas si vous nous entendez, mais nous espérons que vous recevrez ce message, ne vous inquiétez pas, nous allons tous bien, […] Bien que nous soyons très loin de vous, nos pensées vont vers vous. »

Bantsang Lobsang, un musicien vivant à l'intérieur du Tibet, a ajouté un message pour tous les Tibétains dans son plus récent album. Il s'est adressé directement à la caméra pour dire « Je souhaite aux Tibétains du Pays de la Neige, à la maison ou à l'étranger, d'être réunis. »

Garder le contact avec les Tibétains dans le monde

Malgré la séparation géographique et politique, les Tibétains en exil gardent le contact grâce aux œuvres de Tibétains à l'intérieur du pays, et vice versa.

Des fans ont approché Techung à plusieurs reprises pour lui dire que des musiciens à l'intérieur du pays suivaient la scène musicale de la diaspora et étaient inspirés par la musique faite par les exilés.

De son côté, Techung admire la ténacité des Tibétains de l'intérieur, « les musiciens tibétains dans le pays sont bien en avance sur ceux d'entre nous en exil ! J'apprécie leur poésie. Ils utilisent la forme artistique pour transmettre des messages et garder la culture vivante – le peuple les admire. D'un autre côté, ils prennent tellement de risques qu'ils doivent être prudents. »

Techung est un admirateur des musiciens tibétains « intérieurs » Tsewang Lhamo et Yadong. « Par eux, un grand sens de notre culture et identité est véhiculé ; c'est tellement important. Mon message adressé à eux est juste de continuer ce travail qu'ils font et nous allons faire ce que nous pouvons de notre côté. Un jour avec de la chance nous n'aurons plus à nous inquiéter des problèmes politiques et des risques, et les musiciens et artistes tibétains, dont Woeser, profiteront de la liberté de voyager et nous pourrons nous rencontrer en personne et collaborer en musique. »

Les chanteurs exilés préférés de Woeser sont Techung, Shapaley, Phurbu T Namgyal et Kelsang Chukie Tethong. Son message aux musiciens exilés fait écho à celui de Techung quand elle écrit « j'aime beaucoup la musique des musiciens en exil et j'ai écrit des articles sur eux. J'espère qu'un jour les Tibétains à l'intérieur et à l'extérieur du pays seront capables de travailler ensemble et d'exprimer notre intérêt pour le futur du Tibet. »

Vous pouvez soutenir le nouvel album de Techung ici, s'y trouve incluse une reprise d'une chanson par le jeune chanteur Lolo, qui a été emprisonné pour sa musique.

Cet article est une commande de Freemuse, le leader de la défense des musiciens à travers le monde, et par Global Voices pour Artsfreedom.org. Cet article peut être republié par des médias non-commerciaux, en créditant son auteure Dechen Pemba, Freemuse et Global Voices et en ajoutant un lien vers l'article original.

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