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Devenir une ville post-soviétique : les logements sociaux et l'aménagement urbain à Erevan

Looking south across contemporary Yerevan with a mixture of new construction sites and Soviet social housings.  Image credit: Hachikyan Alina.

Vue sur le sud d'Erevan, où règne un mélange de nouveaux chantiers de construction et de logements sociaux soviétiques. Crédit photo : Hachikyan Alina.

[Tous les liens sont en anglais]

Cet article, paru le 5 octobre sur Global Voices en anglais, a été publié à l’origine sur le site du Média Collectif Ajam. L’auteur, Sina Zekavat, est un étudiant en aménagement des espaces urbains qui vit entre Téhéran, Londres et New York. Le Média Collectif Ajam documente et analyse les tendances culturelles, sociales et politiques parmi les diverses communautés iraniennes et d’Asie Centrale.

De nos jours, il est impossible de marcher dans Erevan sans remarquer la présence mélancolique d’une typologie de bâtiments à travers ce paysage urbain en mutation constante : l’immeuble de logements sociaux soviétiques. Loin d’être une rupture radicale avec le passé, l’héritage soviétique demeure encore très présent et influent dans l’expérience quotidienne d’Erevan. 

Ces bâtiments gris, et le plus souvent délabrés, constituent la plus grande part de l'habitat en Arménie. A l’inverse de quelques pays au long héritage capitaliste, où les logements sociaux deviennent marginalisés car synonyme de lieu de résidence des pauvres, de nombreuses villes eurasiennes, comme Bakou, Tbilissi et Tashkent, proposent encore des immeubles, qui demeurent l’alternative la plus commune et accessible pour la plupart des citoyens.

Grâce à une observation attentive de l’héritage immobilier soviétique d’Erevan ainsi que de ses transformations actuelles, cet article cherche à examiner le lent déclin du socialisme comme un processus complexe et composé de plusieurs strates, qui ne symbolise pas seulement la mort d’une utopie ou d’une idéologie particulière, mais également l’émergence de nouvelles notions, souvent conflictuelles, d’appartenance et de sentiment national.

Erevan est la capitale et la plus grande ville d’Arménie. Avec une population d’1,117 million d’habitants, elle concentre environ 34 % de la population arménienne et 54 % de la population urbaine. Les origines de la ville remontent au VIIIème siècle avant Jésus-Christ, lorsque des colonies ont émergé le long des rives de la rivière Hrazdan, au nord-est du mont Ararat. Des années de transformations politiques, de dominations, d’invasions et de guerres entre les chefs d’Etat arabes, perses, ottomans et russes ont laissé une trace physique dans l’histoire de la ville. Chaque empire a modelé Erevan dans le but de satisfaire son identité idéologique. L’année 1920 a néanmoins marqué un tournant dans l’histoire urbaine d’Erevan – lorsque la ville est devenue la capitale de la République soviétique socialiste d’Arménie, l’une des quinze républiques de l’Union Soviétique.

Map 1: First official map of Yerevan published in 1920 prior to the implementation of Tamanian’s radial plan.

Carte 1: Première carte officielle d'Erevan, publiée en 1920, avant la mise en place du plan radial de Tamanian.

L’urbanisation soviétique

Map 2: Tamanian’s general plan of Yerevan. Note the change in map orientation from East-west to North-South. Perhaps this plan laid the foundations of North-South axial orientation for urban Yerevan. Numbers: 1- Stalin Sculpture 2- The Opera House 3- Northern Avenue 4- Lenin Square. Image credit: hovikcharkhchyan’s blog.

Carte 2: Le plan général d'Erevan, par Tamanian. Notez le changement dans l'orientation de la carte, d'Est-Ouest à Nord-Sud. Peut-être ce plan a-t-il jeté les fondations dans l'orientation axiale Nord-Sud pour l'Erevan urbain. Numéros: 1- Statue de Staline 2- Opéra 3- Avenue du Nord 4- Place Lénine. Crédit image : hovikcharkhchyan’s blog.

 

Le premier plan général d’Erevan lors de l’époque soviétique a été approuvé en 1924, et fut développé par l’architecte arménien d’origine russe Alexander Tamanian. Inspiré par la cité-jardin, tendance en vogue à l’époque, le plan radial été conçu pour accueillir les 150 000 habitants et a été superposé sur la structure déjà existante. De nombreuses zones du tissu urbain existant ont été incorporées dans le nouveau plan. Mais pas toutes. En raison de l’approche idéologique internationaliste des Soviétiques envers la religion et l’histoire, de nombreux bâtiments n’ont pas survécu à cette transformation majeure. Ainsi, des centaines de maisons, de bâtisses historiques comme des églises, des mosquées, des bains, des souks, des caravansérails et l’ancienne forteresse d’Erevan ont été détruits. A l’instar des autres villes socialistes, une combinaison idéale d’efficacité économique et de travail, une justice sociale en termes d’accès aux biens urbains et aux services, et une grande qualité de vie communautaire pour les populations urbaines constituaient les visions typiques de l’Erevan urbain.

L’industrialisation rapide a catalysé la migration massive de gens venus des campagnes pour s’installer à Erevan. Les logements d’Etat ont vite émergé, et l’urbanisation est devenue un outil important pour le gouvernement socialiste pour transformer les populations arrivantes en une force de travail unifiée. 

 

Après la mort de Staline en 1953 – et du début des années 1960 jusqu’à l’effondrement de l’Etat soviétique en 1991 – l’urbanisation se poursuivit à un rythme effréné, basée sur des idéologies nouvelles. Rationalisme, fonctionnalisme et production de masse ont remplacé les ornements « dépensiers » et les planifications monumentales de l’ère stalinienne. Les architectes ont ainsi reçu l’ordre de se concentrer sur des plans simples, reproductibles et à bas coût, et d’augmenter la vitesse de construction. La préfabrication en béton et les systèmes modulaires de construction sont les aboutissements notables de ces changements.

L’assouplissement relatif de Khrouchtchev quant aux limitations sociales et culturelles ont permis de faire renaître un certain nationalisme arménien et la recomposition stratégique de la diaspora comme une partie intégrante de l’identité nationale arménienne. Le rapatriement d’Arméniens en 1960 ainsi que l’augmentation des migrations rurales-urbaines ont abouti à une pénurie de logements dans tout le pays, et plus particulièrement à Erevan. Malgré la campagne de logements de Khrouchtchev, cette pénurie a perduré jusque dans les années 1980, atteignant un pic en 1988, après les déplacements massifs causés par le conflit ethnique du Haut-Karabagh avec l’Azerbaïdjan, suivis du séisme dévastateur la même année.

A prefabricated building after the 1988 earthquake. Creative Commons.

Un immeuble préfabriqué après le séisme de 1988. Creative Commons.

Soviet housing prototype systems. Image credit: Pedro Alonso.

Des systèmes prototypes de logements soviétiques. Crédit image : Pedro Alonso.

Soviet housing along Hrazdan River. Photo by Sina Zekavat.

Des logements soviétiques le long de la rivière Hrazdan. Photo  Sina Zekavat.

Une création de lieux à travers l’appropriation spatiale

Un aspect important et pourtant oublié de l’histoire urbaine arménienne est la domestication des espaces appartenant à l’Etat, fruit d’actes de création de lieux et d’appropriation de l’espace physique.

Tout au long de ces décennies d’ajout, d’expansion et de réagencement intérieur ad hoc, de nombreux Arméniens ont transformé leurs maisons préfabriquées d’Etat en espaces domestiques distincts. Une réponse spontanée aux lacunes spatiales de ces espaces pour abriter les styles de vie ruraux et patrilocaux. La promotion cohérente de l’Etat soviétique et l’application de la famille nucléaire comme une forme idéale d’organisation sociale constituait l’une des directives principales du design architectural. Mais en réalité, à travers cette architecture précautionneusement conçue, l’Etat soviétique prévoyait de démanteler les liens multigénérationnels et patrilocaux développés par les familles arméniennes avant leur migration des campagnes. Ce qui signifiait pour les urbanistes et les architectes que le design modulaire n’était pas uniquement un moyen de construire plus vite, mais également un outil pour créer une société urbaine homogène de petites familles.

An elderly couple spending their afternoon in the communal courtyard of a Soviet housing block. Photo by Sina Zekavat.

Un couple âgé passant leur après-midi dans la cour communale d'un immeuble soviétique. Photo Sina Zekavat.

De nombreux liens familiaux ont été brisés mais toutes les familles arméniennes n’ont pas joué leurs rôles prescrits d’habitants passifs de ces espaces. En enfermant les balcons extérieurs et en retirant les murs intérieurs, les familles souhaitaient agrandir la surface du plancher de leurs maisons, créant ainsi des aménagements spatiaux alternatifs. Les balcons enclavés devenaient généralement des chambres pour enfants ou pour jeunes mariés. Ces espaces intérieurs changeaient presque à chaque naissance, décès ou mariage afin de s’ajuster aux structures familiales en changement constant. La plupart des lieux destinés au sommeil n’avaient pas de fonction permanente ou d’agencement particulier depuis leur transformation en espaces partagés.

Alors que de nombreuses sources occidentales et soviétiques attestaient de la diminution des traditions de familles élargies durant l’ère soviétique, la poursuite de ces transformations spatiales montre que les idéologies des réseaux familiaux traditionnels ont joué un rôle actif et central dans les mutations d’Erevan jusqu’à nos jours. En réalité, les modèles d’interdépendance intensive entre les proches et les voisins résultaient de limites moins définissables entre la parenté et le voisinage. 

(Left) The façade of the soviet housing block. (Right) Left open or enclosed, balconies are still an important aspect of life at soviet social housing apartments. Photo by Sina Zekavat.

(A gauche) La façade d'un immeuble soviétique. (A droite)Ouverts ou fermés, les balcons constituent toujours un aspect important de la vie dans les appartements sociaux soviétiques. Photo Sina Zekavat.

Devenir une ville globale : inventer la hiérarchie

Avec l’effondrement de l’Union Soviétique, Erevan est devenue la capitale de la République indépendante d’Arménie, en 1991. Depuis lors, la ville est sujette à un processus complexe de construction nationale postcoloniale, tandis qu’elle adopte dans le même temps les tendances d’urbanisation mondiales. La mise en œuvre de hiérarchies sociale, économique et spatiale est devenue la première étape nécessaire pour introduire la ville aux marchés mondiaux. Les espaces de ces nouveaux Arméniens ont été bâtis sur le modèle urbain socialiste existant. A l’instar de plusieurs autres villes qui s’embourgeoisent, la démolition ou le déplacement deviennent une pratique banalisée. De nouveaux projets multinationaux de construction sont présentés et se justifient comme étant des actes de construction nationale, tandis que l’élite émergente attend du reste de la population, majoritairement modeste, qu’elle consente à des sacrifices, pour le bien de la nation.

La construction de l’Avenue du Nord représente l’un des exemples les plus récents de ce processus conflictuel. Le projet, imaginé par l’architecte urbaniste Tamanian au milieu des années 1900, se devait d’être un axe reliant la statue de Mère Arménie (anciennement la statue de Staline), l’opéra et la Place de la République (auparavant Place Lénine) (voir la carte 2). Mais le plan a été seulement exécuté au début des années 2000, quand les responsables municipaux ont compris le potentiel transformatif du projet. Dès lors, des centaines de logements sociaux ont été achetés puis détruits. Les parcelles de terrain ont été regroupées en parcelles plus grandes pour être vendues aux enchères à des promoteurs russes et arméniens, afin de faire place à un nouveau terrain de luxe polyvalent, mélangeant résidence et commerces.

Left image: View of the low income housing prior to their demolition. Tamanian’s Opera house and the Mother Armenia statue are visible in foreground. Image credit: HovoYerevan Right image: Same view in 2013 after the opening of Northern Avenue. Image credit: Hayk Bianjyan.

Image de gauche: Vue sur les logements pour les personnes à faible revenu, avant leur démolition. L'Opéra de Tamanian et la statue de la Mère Arménie sont visibles au premier plan. Crédit photo : HovoYerevan
Image de droite: Même vue en 2013 après l'ouverture de l'Avenue du Nord. Crédit photo : Hayk Bianjyan.

Mais alors que les officiels présentent le projet comme l’occasion d’offrir une “nouvelle image”, grâce à ses centaines de logements et d’espaces commerciaux, les résidents déplacés continuent de s’en prendre à l'administration, arguant que celle-ci ne les a pas payés suffisamment pour l’acquisition de leur logement, à l’inverse des autres quartiers de la ville.

C’est à l’occasion de ces processus de globalisation que les anciens ordres centro-périphériques ont été remplacés par des formes plus complexes de hiérarchies socio-spatiales. En d’autres termes, le centre vieux, décrépit et démodé a été repensé comme le cœur « basé sur la tradition nationale » mais pourtant global et cosmopolite de la ville. Les immeubles d’appartements soviétiques, autrefois précurseurs de modernité, sont dorénavant relégués à la périphérie géographique et mentale. Pour les résidents déplacés, les vendeurs ambulants et les propriétaires de petites boutiques, la périphérie constitue aujourd’hui la réalité socio-spatiale quotidienne auparavant inimaginable durant l’ère soviétique.

Il est important de mentionner que les visions diasporiques idéales d’Erevan comme ville natale ont également joué un rôle critique dans l’émergence de tels projets de développement. Ainsi, chaque année, le Hayastan All Armenian Fund, une organisation à but non lucratif basée à Los Angeles, sollicite des millions de dollars de donation de la diaspora arménienne pour les projets immobiliers en Arménie. Dans une vidéo du téléthon de l’organisation, en 2013, les immeubles de l’Avenue du Nord symbolisent une nouvelle Arménie tandis que des groupes de jeunes arméniens courent entre ces mêmes immeubles, exprimant avec joie leur espoir et leur optimisme. 

Un dialogue avec le passé ?

During the past twenty years, lack of public management has in many cases left communal spaces to their own fate. In some places individuals or groups of residents have taken on the responsibility of improving their conditions. In this case a new playground has been added to the communal courtyard.

Au cours des vingt dernières années, l'absence d'aménagement public a le plus souvent abandonné les espaces communaux à leur sort. Dans quelques lieux, des individus ou des groupes de résidents ont décidé d'améliorer leurs conditions. Ici, une nouvelle aire de jeux a été ajoutée à la cour communale. Photo de Sina Zekavat.

Les logements soviétiques, produits en masse, ne ressemblent pas seulement à un unique chapitre de l’histoire urbaine de l’Arménie, mais aussi aux souvenirs collectifs et aux esthétiques culturelles d’un passé récent qui luttent pour être reconnus et être intégrés à la transformation du pays.

Harch Bayadyan, un critique culturel et professeur arménien spécialiste des Médias et des Etudes Culturelles à l’Université d’Etat d’Erevan, a considérablement écrit sur les complexités de la transition postcoloniale et nationale dans le contexte des esthétiques arméniennes et de l’identité collective. Requérant « le besoin de dialoguer avec le passé soviétique », Bayadyan se montre critique envers les plans sociaux et économiques du nouveau gouvernement, de l’éducation à l’urbanisation, qui n’ont aucune ressemblance ni lien avec les expériences historiques de l’Arménie.

Des logements soviétiques aux projets d’aménagement à usage mixte haut de gamme du nouveau gouvernement arménien, les déclarations formulées par l’Etat sur la modernité, la mondialisation, la citoyenneté et l’identité nationale trouvent forme dans l’environnement urbain en mutation d’Erevan. Avec l’essor d’une mentalité portée par l’idée que « le développement implique le progrès » est survenu un aplatissement des imaginations culturelles ainsi que des possibles futurs d’Erevan comme une métropole richement diverse et complexe de multiples histoires. Une ville qui pourrait abriter tous les Arméniens, en dépit de leur statut social et économique.

An aerial view of contemporary Yerevan.(Image credit: Bing Maps).

Une vue aérienne de l'Erevan contemporain. (Crédit image : Bing Maps).

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