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On ne badine pas avec la First Lady : le Président de Trinité-et-Tobago veut museler l'amuseuse

Trinidad and Tobago President Anthony Carmona, speaking at the International Criminal Court's  Judicial Candidates Forum in New York in 2011. Photo by Coalition for the ICC; used under a CC BY-NC-ND 2.0 license.

Anthony Carmona, le Président de Trinité-et-Tobago, prend la parole lors du Forum réunissant à New York, en 2011, les candidats à l'élection des juges de la Cour pénale internationale. Photo de la Coalition pour la CPI; sous licence CC BY-NC-ND 2.0.

Des internautes de Trinité-et-Tobago se sont livrés à un ‘facepalm’ (mine d'accablement) virtuel lorsque le tweet d'un journaliste a révélé que leur président, Anthony Carmona, avait envoyé une lettre d'avocat à Rachel Price, une humoriste du pays, pour lui interdire de brocarder les goûts vestimentaires de la Première dame.

Aux dernières nouvelles, Rachel Price n'avait toujours pas reçu la lettre mais se disait prête à sortir l'artillerie lourde le moment venu.

Son Excellence Reema Carmona a essuyé un déluge de critiques en raison de la tenue qu'elle a choisi, le mois dernier, pour la réunion “Fashion for Development [la mode au service du développement]”, lors de la 69e session de l'Assemblée générale des Nations Unies à New York. Le choix d'une épaisse ceinture en cuir tanné sur une robe noire donna l'illusion – du moins sur les photos – que la femme avait le ventre à l'air. Beaucoup jugèrent cet accoutrement déplacé, la Première dame se trouvant là à titre officiel, et certains continuent d'affirmer qu'elle ne portait pas de ceinture du tout.

 Trinité-et-Tobago est un pays réputé pour son “picong” : badinage satirique qui ne fait pas seulement partie de l'arsenal rhétorique de tout Trinbagonien mais qui est à la base de la tradition contestataire d'innombrables calypsos. Dans ce contexte, la réaction du Président a provoqué la surprise et exposé le chef de l'Etat à davantage de critiques encore.

Dans son discours d'investiture, Carmona a tenu à souligner, par des mots restés célèbres, que la présidence “n'est pas impuissante”.

 Je tiens à insister sur le fait […] que je ne suis pas un président exécutif. Au sein du système de Westminster [système parlementaire de gouvernement basé sur celui du Royaume-Uni], il y a des paramètres que je dois prendre en compte pour agir. On me prête des pouvoirs…que je n'ai pas. Et je dispose de pouvoirs…dont on me croit privé.

Le discours avait fait grand bruit : les citoyens, en matière d'affaires publiques, espéraient moins de subordination et davantage d'action. Les coups bas de Rachel Price semblèrent futiles à côté de l'urgence des questions nationales. Rapidement, on délaissa la garde-robe de la Première dame …

reems

Non, mais franchement, Reema, tu vas porter ça?

…pour s'intéresser au plaidoyer qu'à  prononcé en sa faveur le Président :

 

president powers

Je n'use pas toujours des pouvoirs dont on me croit privé mais quand je le fais, c'est contre Rachel Price

 

Ce sont là les pouvoirs dont on le croyait privé ? D'envoyer à @RACHELPRICETT une lettre d'avocat pour qu'elle arrête de parler de ta femme?

Attendez! Le Président Carmona s'exprime sur les propos tenus par @RACHELPRICETT sur l'accoutrement de sa femme mais NE DIT RIEN SUR LA CONSTITUTION ?!? Ah. Bon.

@RACHELPRICETT thx hé! le bonhomme a jamais dû bosser autant depuis qu'il est président!

Pour d'autres utilisateurs Twitter, c'est l'incompréhension : pourquoi s'en prendre à Rachel Price quand le sujet alimente tant de discussions, sur les médias sociaux comme dans les médias traditionnels :

Rachel @RACHELPRICETT n'est pas la seule à en avoir parlé, tout le pays en a parlé et en parle encore, sa tenue vestimentaire c'était scandaleux

@RACHELPRICETT ils sont furax parce que tu dis tout haut ce que tout le monde pensait tout bas ! Tout d'un coup, il a son mot à dire !

Pour d'autres encore, la démarche était une attaque contre la liberté d'expression

@RACHELPRICETT what a Democratic country this is, when our citizens are not allowed freedom of speech!!!! 1st world status here we come

— jamie thorpe (@jthorpe91) October 22, 2014

@RACHELPRICETT quel beau pays démocratique, quand la liberté d'expression est interdite à nos concitoyens !!!! A nous le statut de premier monde [allusion à l'entrée, prévue vers 2020, de Trinité-et-Tobago dans le groupe des pays dits développés]

@RACHELPRICETT what I'd like to know is if they give you a letter, they might shutdown calypso fiesta next year. #raisetherealissues.

— Bradley (@Imsilentone) October 22, 2014

@RACHELPRICETT ce que j'aimerais savoir c'est s'ils t'envoient une lettre, si ça se trouve ils vont annuler la fête du calypso l'année prochaine.

Il y a ceux qui défendirent avec énergie la Première dame et son droit de s'habiller comme elle l'entendait : le créateur de mode Robert Young trouva “sexiste et remplie de colonialisme refoulé” la réaction suscitée par la tenue de Mme Carmona. Il tint à souligner que la mode est un phénomène culturel, disant : “Partout dans le monde, on montre son ventre. Feue Indira Gandhi à dû montrer le sien.” (sic)

Côté Président, le problème c'est que la Présidence considère diffamatoires les propos – bien qu'on ne sache pas bien lesquels – de Rachel Price. Cette dernière aurait fait la promotion d'un spectacle comique au cours duquel elle se promettait d'épingler l'accoutrement de la Première dame. Mais on ignore si la lettre renvoie à ce commentaire ou à d'autres. Pour Denise Demming, experte en relations publiques, la réaction du Président fait un peu penser à quelqu'un qui “utiliserait une hache là où il faudrait un scalpel”, ne réussissant qu'à “donner de la dignité à un humour médiocre et accroitre la popularité de l'intéressée.”

En débat aussi, la question de savoir si la Présidence devrait être partie d'une action en justice dans la mesure où seuls des individus peuvent être impliqués dans des affaires de diffamation. Lors d'une allocution donnée en 2014, à l'occasion de la Présentation des Diplômés de l'Université des Indes Occidentales, à Saint Augustine, le Président compara les commentaires de Rachel Price au “cyber-bullying“, évoquant la dégénérescence des sites web de médias sociaux dont “la fonction initiale était de créer un lien positif entre amis, famille et professionnels” et devenus désormais “un véritable champ de bataille où les insultes pleuvent, brisant des vies, détruisant l'estime de soi et l'amour-propre.”

En réaction à ces paroles et à la demande insistante du Président pour qu'on “respecte” sa fonction, Colin Robinson, un utilisateur Facebook, a déclaré :

J'en ai vraiment marre de ces conneries sur la fonction et la réputation. Va faire du vrai boulot et mérite-la, réputation! La dignité de quelle fonction? Est-ce qu'il existe une seule fonction à Trinité-et-Tobago qui ait de la dignité? C'est tous les jours que les tribunaux bafouent la dignité des gens, et la police qui les abat, et Kamla [Persad-Bissessar, le Premier Ministre] et tout ce qu'ils en sont peuvent baiser avec qui ils veulent et ils maintiennent les lois contre les homos et Wayne Kublalsingh est un reptile […] Et tu veux préserver la dignité de ta fonction ??? Je pense même pas que Rachel Price ait raison de s'acharner sur une autre femme pour une histoire de robe. Reema et son ventre peuvent bien s'habiller comme ça leur chante, j'm'en tape. Mais quand on occupe une fonction publique, on doit accepter les insultes tout en gardant le sourire et en saluant avec la main. Sinon, faut pas aller, avec l'argent de mes impôts, poser à côté de Mme Ban [Soon-taek].

 

Sur Wired868, un site connu pour sa satire politique, M.Live Wire a totalement épousé le problème, comme une étoffe épouse les formes d'un mannequin :

 Feu le Président ANR Robinson prenait souvent à partie un ministre en exercice sur des questions qui, selon lui, allaient à l'encontre de l'esprit de la constitution et abusa de la confiance de la nation.

Le président actuel, quant à lui, ressemble davantage au type qui arrive dans une soirée, avec au bras sa femme à moitié nue, et qui veut en découdre avec tous ceux qu'il surprend en train de mater.

Pour certains utilisateurs Facebook, toute l'affaire pouvait tenir dans l'adage – propre aux habitants de la Trinité – : “do so don't like so”, en d'autres termes, “faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais”, remettant ainsi dans toutes les mémoires un procès semblable et intenté 11 ans plus tôt. En l'occurrence, Rachel Price avait envoyé une lettre d'avocat, pour calomnie, à Ricardo “Gladiator” Welch, un présentateur radio. Welch contre-attaqua et l'humoriste finit par retirer sa plainte.

Cette fois, néanmoins, il semble que celle-ci ne fasse pas marche arrière. Elle a déclaré dans son émission de radio :

On est en démocratie et si je ne peux pas parler du ventre de la femme du Président que j'avais devant les yeux, c'est qu'il y a un truc qui tourne vraiment pas rond…Tu l'as dit, bouffi, je sais pas ce que c'est que de rester à ma place. Mais je sais d'où je viens. Peut-être que je sais pas ce que c'est que rester à ma place mais vous m'connaissez ici. C'est Trinité-et-Tobago.

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