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L'image de l'Azerbaïdjan ternie par l'arrestation d'une journaliste d'investigation

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Détail d'une infographie décrivant le travail de journalisme d'investigation de Khadija Ismaïlova et les incilpations qu'elle encourt pour cela. Publiée originellement sur Meydan TV. Republiée avec autorisation.

L'échec n'existe pas en Azerbaïdjan. La progression du pays est éternelle et rien ne peut l'arrêter. Même si le président s'est vu désigner par dérision “Personne de l'année” par Corruption Watchdog, ou que le nombre de prisonniers politiques internationalement reconnus approchent la centaine dans les geôles mal tenues du pays.

L'Azerbaïdjan, un pays riverain de la mer Caspienne gorgé de ressources énergétiques, régi par la famille Aliev depuis avant la chute de l'Union Soviétique, aime à polir son image  internationale. Des articles publicitaires vantant les réussites du régime paraissent régulièrement dans les plus grands organes de presse mondiaux. Le pays s'est réjoui d'avoir hébergé le concours Eurovision de la chanson en 2012, et a été choisi pour le Grand Prix d'Europe de Formule Un et la première édition des Jeux Européens l'an prochain.

L'arrestation le 5 décembre de la journaliste d'investigation Khadija Ismaïlova, 38 ans, sur des accusations montées de toutes pièces, va tester les limites de cette façade lumineuse.

La prisonnière politique la plus célèbre d'Azerbaïdjan ?

Mme Ismaïlova est une jeune femme intelligente et brillante d'Azerbaïdjan. Ses amis et collègues l'apprécient pour sa franchise, son honnêteté et son intrépidité. Hors d'Azerbaïdjan elle est renommée pour son travail remarquable d'exposition de ce que le gouvernement azebaïdjanais préférerait garder caché. Sa spécialité ? L'empire économique illicite et multinational de la famille au pouvoir. 

La nouvelle de son arrestation, ordonnée par le tribunal de district de Sabail, a été annoncée par la presse mondiale le 5 décembre. Le mot-dièse #FreeKhadija n'a pas tardé à être en tête de tendance sur Twitter. 

Si Mme Ismaïlova est incarcérée, elle sera la plus mondialement célèbre des prisonniers politiques d'Azerbaïdjan. Elle a reçu de nombreuses récompenses internationales de journalisme et la reconnaissance au-delà des frontières de ses enquêtes sur la corruption dans le pays. Ce n'est pas la première tentative du pouvoir pour la réduire au silence.

Une épine dans le pied pour Bakou

Lorsqu'elle a mis au jour pour la première fois  en 2010 les activités financières du clan Aliev, elle n'ignorait pas ce qu'il allait lui en coûter. Pendant un voyage à l'étranger en juillet 2011, quelqu'un — une enquête est théoriquement en cours à ce sujet en Azerbaïdjan — s'est introduit dans son appartement et y a installé un certain nombre de caméras de sécurité. L'installation a eu lieu peu après la parution d'un des articles de Mme Ismaïlova sur les affaires de la famille Aliev. 

Le 7 mars 2012, Mme Ismaïlova recevait par la poste un courrier anonyme contenant des photos intimes d'elle et une lettre l'avertissant que des images vidéos de sa vie sexuelle seraient publiées sur Internet si elle ne cessait pas ses articles. La note disait : “Tiens-toi tranquille, pute. Ou on va te salir.” Elle n'a pas cessé. La vidéo a été mise en ligne et largement diffusée.

Ses articles suivants ont exposé de nouvelles affaires troubles du clan Aliev, mettant en lumière les entreprises locales et offshore possédées par les deux filles du président Ilham Aliev, ainsi que des marchés de bâtiment louches.

En juin 2012, largement à cause des enquêtes de Mme Ismaïlova, obtenir des informations sur les sociétés et leurs propriétaires est devenu illégal en Azerbaïdjan. Le projet de loi faisait référence aux “secrets commerciaux”, mais les censeurs du pouvoir y ont vu un signe inquiétant : si obtenir l'information était jusque là difficile, c'était désormais un crime contre l'Etat, et une garantie d'impunité pour les fonctionnaires engagés dans des entreprises commerciales illégales.

L'avocat de Mme Imaïlova et son accusateur ont été forcés tous deux de signer des consignes de silence et de jurer de pas parler publiquement de l'affaire. Ainsi les charges actuelles contre elles n'apparaissent pas en toute clarté.

En octobre, la journaliste a été accusée de dénonciation calomnieuse et de diffamation par Elman Hasanov, un ancien membre du parti d'opposition Front Populaire. Un ex-agent de la sécurité a informé Mme Ismaïlova que M. Hasanov avait été compromis par le gouvernement et utilisé pour infiltrer les milieux d'opposition.  

Mme Ismaïlova a écrit sur sa page Facebook (actuellement désactivée à sa demande) qu'elle n'avait pas révélé l'identité de M. Hasanov dans l'information qu'elle a publiée : 

Il s'agit d'une plainte à titre privé d'Elman Hasanov […] Il prétend que j'ai publié sur la page Facebook deux documents diffamatoires et calomnieux contre Elman Hasanov […] Je n'ai publié aucun document nommant Elman Hasanov. En octobre 2011 (cinq mois avant le chantage à la vidéo de sexe contre moi) l'ex-enquêteur du Ministère de la Sécurité nationale Ramin Nagiyev m'a envoyé un fichier [supposé indiquer] le recrutement d'Elman Hasanov [par le Ministère de la Sécurité Nationale] comme agent infiltré à l'intérieur de l'opposition […] J'ai été incapable de vérifier l'authenticité du document […] En février 2014 après une émission télévisée où j'ai été accusée d'espionnage et quand l'ancien fonctionnaire du MSN a dit qu'ils savaient tous de moi, j'ai décidé de publier le document allégué. Mais j'ai effacé le nom et toute information pouvant contribuer à identifier Elman Hasanov […] Par la suite [j'ai appris que] quelqu'un dont le pseudo sur Facebook était Mustafa Kozlu avait déjà publié le document intégral sans effacer le nom. J'ai appelé au respect de la dignité et de la vie privée des gens et à la non-divulgation du nom de la personne.

Mme Ismaïlova a été convoquée par le Procureur le lendemain et accusée de “révélation de secret d'Etat”.

En octobre également, elle a été retenue plusieurs heures par des agents publics à l'aéroport de Bakou après avoir évoqué la situation des libertés fondamentales en Azerbaïdjan avec des hauts responsables du Conseil de l'Europe.

La dernière en date des charges contre Mme Ismaïlova, l'incitation au suicide (article 125 du code pénal de l'Azerbaïdjan), a été portée par Tural Mustafayev, un journaliste qui a brièvement collaboré avec le service Azerbaïdjan de Radio Free Europe/Radio Liberty, où Mme Ismaïlova travaillait précédemment. Il a ensuite été embauché par un autre organe de médias, Meydan TV et licencié au bout de trois mois pour faute professionnelle.

Note : l'auteur de cet article est actuellement assistant en journalisme à RFE/RL et rédacteur en chef anglophone à Meydan TV.

M. Mustafayev a déclaré avoir tenté de se suicider le 20 octobre (en avalant de la mort-aux-rats) après l'interférence de Mme Ismaïlova dans sa carrière et les menaces de celle-ci sur Facebook. Selon les sources proches du dossier, il n'a pas apporté la preuve de ces allégations. 

Qu'est-ce qui attend l'Azerbaïdjan ?

La répression actuelle contre la liberté d'expression et les libertés fondamentales en Azerbaïdjan est la négation des millions payés par la direction du pays aux communicants occidentaux pour améliorer sa réputation internationale.

La première série d'accusations contre Mme Ismaïlova a été montée en octobre pendant que l'Azerbaïdjan détenait encore sa présidence [tournante] controversée du Comité des Ministres au Conseil de l'Europe. A part quelques grâces présidentielles pour des activistes politiques, cette présidence, qui s'est ouverte le 13 mai pour prendre fin le 13 novembre, s'est déroulée au milieu de violations flagrantes de ses engagements internationaux.

Si le Conseil de l'Europe a réprimandé l'Azerbaïdjan à la fin de sa présidence pour son bilan en matière de droits, des mesures plus sévères sont nécessaires alors que la situation du pays en matière de gouvernance et d'Etat de droit tombe de plus en plus bas. Les somptueux dîners au caviar et les galas et expositions impromptus dont Bakou régale les délégués occidentaux ne devraient pas dissimuler le fait que l'Azerbaïdjan réprime à des niveaux jamais vus la dissidence intérieure. Le pétrole et le gaz ne doivent pas justifier de choyer un régime odieux.

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