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La crainte du groupe Etat Islamique menace la liberté des médias au Kirghizistan

Screen capture from video, widely shared on YouTube.

Capture d'écran de la vidéo largement partagée sur YouTube.

[Article d'origine publié en anglais le 11 décembre – sauf indication contraire, les liens dirigent vers des pages en anglais]

Plusieurs semaines après sa publication, un article d'information qui montrait une vidéo sur un camp d'entraînement pour enfants du groupe Etat Islamique au Moyen-Orient, a été bloqué au Kirghizistan. Après des jours d'hésitation, l'Agence Nationale de Communication du pays a fini par demander [ru] aux fournisseurs d'accès internet locaux de bloquer l'article sur Kloop.kg, un site local d'information indépendant très fréquenté. Cette suppression est un coup dur pour la liberté de la presse dans cette démocratie transitoire et une nouvelle preuve des pressions que doivent subir les journalistes qui vivent dans des Etats fragiles en couvrant les agissements des groupes extrémistes.

Le Kazakhstan voisin a bloqué l'accès à cet article depuis longtemps sous couvert d'une loi locale qui autorise la censure de la “propagande extrémiste”. Actuellement le Kirghizistan, habituellement considéré comme moins autocratique, a pris la suite. L'article “Vidéo du groupe Etat Islamique: les enfants du Kazakhstan menacent de tuer les infidèles” contient des “éléments de propagande extrémiste”, a déclaré l'Agence Nationale de la Communication à Kloop.kg le 10 décembre pour justifier le blocage.

Alors que certains fournisseurs d'accès n'ont bloqué que l'article, d'autres, comme Kyrgyztelecom, ont bloqué la totalité du site.

kloop-logo-jpeg-2Les difficultés de Kloop.kg ont débuté le 24 novembre quand l'équipe éditoriale du site a décidé de rediffuser [ru] une vidéo qui avait été publiée le 22 novembre sur le site britannique du Daily Mail. Les images de mineurs du Kazakhstan parlant du djihad et brandissant des kalashnikovs avaient déjà été largement partagées en ligne après leur diffusion par l'agence médiatique du groupe Etat Islamique Al-Hayat.

Un blocage de complaisance?

Le procureur général du Kazakhstan a écrit [ru] à Kloop le même jour pour leur demander de supprimer l'article, citant une loi nationale du Kazakhstan et la résolution 1373 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, qui impose à tous les Etats “de mettre en œuvre un certain nombre de mesures pour lutter contre les activités terroristes, dont l'échange d'informations avec les autres gouvernements sur tout groupe préparant ou planifiant des actes terroristes.”

Sur le refus du rédacteur en chef de Kloop de répondre à la demande, le Kazakhstan a demandé au Ministre de l'Intérieur du Kirghizistan et au procureur général d'ouvrir une enquête. Le 10  décembre le rédacteur en chef de Kloop a reçu [ru] un courrier de l'Agence Nationale de la Communication du Kirghizistan lui expliquant que les fournisseurs d'accès avaient jusqu'au 12 décembre pour bloquer l'article sous peine d'amende.

D'habitude les fonctionnaires citent des problèmes sécuritaires quand ils ordonnent les blocages, mais pour ce cas précis, la menace que représente l'article pour le Kirghizistan n'est pas claire — la description informative et inoffensive d'une vidéo qui avait déjà largement circulé sur internet. Le 28 novembre les représentants du Ministère de l'Intérieur ont déclaré [ru] que l'on reconnaissait des Kirghizes sur les images, sans donner la preuve de ces allégations.

Eldiyar Arykbaev, le rédacteur en chef de Kloop.kg qui a écrit l'article, a dit à Global Voices que lui et son équipe ne comprenaient pas quels éléments du reportage faisaient la promotion de l'extrémisme :

Мы поговорили с аппаратом Омбудсмена и нам объяснили, что наша статья не имеет элементов пропаганды терроризма на территории Кыргызской Республики, в ней нет мнения автора и там просто говорится о самом факте. И в случае возбуждения уголовного дела, аппарат Омбудсмена будет представлять наши интересы в суде. 

Nous avons interrogé l'Institut Ombudsmen. Leurs juristes nous ont dit qu'aucun élément [de l'article] ne faisait la propagande du terrorisme sur le territoire de la République kirghize, et que le journaliste se contente de présenter des faits sans  prendre parti. Si des poursuites sont mises en place, un avocat de l'institut Ombudsmen représentera Kloop.

 

Comment les journalistes doivent-ils couvrir les activités du groupe Etat Islamique ?

Le débat des journalistes sur la manière de couvrir le groupe Etat Islamique sans renforcer involontairement la propagande mielleuse de l'organisation est devenu d'autant plus d'actualité que l'auto-proclamé Etat “islamique” -désignation qu'aucun Etat et peu de musulmans reconnaissent- continue à produire des vidéos par l'intermédiaire d'Al-Hayat son organe médiatique. Les gouvernements d'Asie Centrale, qui ont tendance à réprimer le moindre soupçon de terrorisme (ou à utiliser le terrorisme comme prétexte à répression sur les citoyens), ont reçu des rapports, qui les ont mis mal à l'aise, sur des ressortissants de leur pays tués lors de combats aux côtés de factions radicales en Syrie.

A Bichkek, le 4 décembre, lors d'une conférence de presse de Search for Common Ground, une organisation qui se consacre à la couverture médiatique des problèmes de religion, un expert kirghize indépendant, Kadyr Malikov, a dit qu'il pensait que des vidéos comme celle re-diffusée par Kloop.kg devraient être accompagnées d'un commentaire de l'Administration spirituelle des musulmans du Kirghizistan [Muftiyat]:

Если подобные ролики попадают в руки журналистов, необходимо хотя бы звонить специалисту, Муфтияту, экспертам, чтобы ролик обязательно сопровождался комментарием осуждения. Обычное вывешивание ролика подразумевает достижение цели террористов. В данном видео, они хотели показать, что у них есть следующее поколение, дети, которые придут вслед за убитыми. 

Quand de telles vidéos tombent entre les mains des journalistes, ils devraient faire appel à des spécialistes, au Muftiyat, à des experts, pour leur demander la rédaction d'un commentaire qui condamne la vidéo. Le fait de diffuser la vidéo sans commentaire permet aux terroristes d'atteindre leur but qui est d'intimider le public dans les médias de masse. Par cette vidéo, en particulier, les terroristes souhaitaient montrer au public que la relève sera assurée par les enfants qui les remplaceront s'ils devaient être tués.

Dans un entretien téléphonique avec Global Voices, Arykbaev, le rédacteur en chef de Kloop, exprime son désaccord sur ce point de vue :

Согласовывать с ними публикацию, мы считаем неправильно, так как нарушает нашу редакторскую политику. Мы представили факт… Мы, наоборот, призываем МВД обращать внимание на такие проблемы.

Faire valider nos articles par des experts religieux est contraire à notre politique éditoriale. Nous ne faisons que présenter les faits… Nous demandons au Ministre de l'Intérieur de surveiller plus étroitement de tels problèmes [le recrutement d'enfants par le groupe Etat Islamique] 

Sur le même événement, Bakyt Dubanaev, un responsable du Ministère de l'Intérieur et représentant du Centre Anti-Terroriste de la Communauté des Etats Indépendants [fr], dit que la vidéo diffusée par Kloop pourrait aider le groupe Etat islamique dans son processus de recrutement :

Такие ролики направлены на поиск жертв. Ими становятся, обычно, две категории лиц. Первое, это люди с ненормальной психикой, которые увидев зверства, творимые террористами, заинтересовываются. И это простые люди, у которых появляется страх беззащитности и паника. Такие ролики направлены на то, чтобы подорвать авторитет правовых органов и показать, что государство не может справиться с ростом экстремизма. И в этом смысле, СМИ – инструмент в руках террористов.

 De telles vidéos peuvent faire des victimes. Habituellement, les victimes sont de deux types. En premier lieu, ce sont des personnes fragiles psychologiquement qui s'intéressent aux atrocités terroristes. En second lieu, ce sont de gens ordinaires qui prennent peur et sont pris de panique. Ces vidéos visent à discréditer les lois et les responsables de leur application et veulent prouver qu'un Etat donné n'est pas capable de régler les problèmes d'extrémisme et de terrorisme. Et, dans ce sens, les mass médias sont des outils pour les terroristes.

Il compare aussi la diffusion des vidéos extrémistes à celle des vidéos de viols :

Многие из вас могут подумать, мол, что тут такого показать видеоролик? Я разговаривал со своим казахской коллегой вчера и обсуждали этот вопрос. Он мне говорит, вот представь, берет насильник насилует свою жертву, девушку. А потом, чтобы ее опозорить, выставляет ее в Интернет. И журналисты, чтобы показать как мы [Министерство] боремся с изнасилованием, берут и полностью показывают в Интернете как насильник изнасиловал свою жертву. То есть насильник добивается своей цели: насилует и позорит жертву. А журналисты помогают этому насильнику позорить эту девушку. То же самое здесь.

Certains d'entre vous pourraient penser, mais où est le problème avec la diffusion d'une vidéo ? J'ai eu une discussion avec mon collègue kazakh hier et nous avons parlé de ce problème. Il m'a dit : imagine qu'un violeur viole sa victime – une jeune fille. Ensuite, pour lui faire honte il va mettre la vidéo sur internet. Les journalistes, pour montrer que la police ne parvient pas à lutter contre les violences sexuelles, vont parler de cette vidéo. Ainsi le violeur a atteint son but : il a violé sa victime et lui a fait honte. Et les journalistes l'ont aidé à diffuser l'information. C'est la même chose ici.

Le rapport 2013 Liberté sur le Net de Freedom House, une ONG basée aux Etats Unis, relève plusieurs tentatives du gouvernement kirghize de blocage de contenus politiquement sensibles ou même de sites complets, comme Ferghana.ru en 2011. En 2012, le procureur général a ordonné aux fournisseurs d'accès de bloquer sur YouTube la bande-annonce de “Innocence des musulmans” [fr], très polémique, et de restreindre l'accès à un festival cinématographique intitulé ‘Je suis gay et musulman’.

Le Kirghizistan a longtemps été considéré comme le pays le plus ouvert d'Asie Centrale, c'est une région connue pour son indépendance. Le blocage de l'accès à des sources d'information réputées et fiables va à l'encontre de ce statut et s'ajoute à d'autres preuves que le pays est entrain de s'aligner sur ses voisins.

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