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‘Ferguson, c'est également ici’ : Les Afro-Brésiliens aussi en butte aux violences policières mortelles

Fergurson Brazil

“Ca n'a jamais pris fin, ça doit prendre fin. Nous voulons la fin de la police militaire,” scandaient les manifestants lors de la manifestation d'hier. Photo de Mídia Ninja CC BY 2.0.

Des centaines de manifestants ont battu le pavé à São Paulo ce jeudi 18 décembre pour protester contre le profilage racial et les violences policières à l'égard des noirs.

Au delà d'une simple marque de soutien vis-à-vis des rassemblements aux Etats-Unis qui ont fait suite aux événements de Ferguson, aux morts de Michael Brown dans le Missouri et Eric Garner à New York — deux hommes noirs non armés tués par des policiers blancs — les manifestants brésiliens ont voulu souligner la réalité de leur pays : les noirs sont systématiquement pris pour cible et abattus par la police brésilienne. 

Une étude menée par l'université de São Carlos a démontré que 61 % des personnes tuées par la police militaire de São Paulo étaient noires. Selon une autre étude, du Forum brésilien de sécurité publique, les policiers brésiliens sont les plus dangereux au monde, comptant six personnes tuées chaque jour au cours des 5 dernières années.

Pendant la manifestation, on pouvait apercevoir des slogans du type “Não conseguimos respirar” [Nous ne pouvons pas respirer], ainsi que les noms d’Eric Garner et Michael Brown, ou le hashtag #BlackLivesMatter [les vies des noirs comptent] sur les réseaux sociaux.

La manifestation de Ferguson se déroule ici devant le Secrétariat d'Etat à la sécurité, en attendant que le secrétaire rencontre une commission.  

Dans une lettre officielle remise en mains propres au gouvernement de l'Etat de São Paulo, plus de 50 organisations de défense des droits de l'homme et des mouvements noirs ont listé un nombre de revendications : que les meurtres de jeunes hommes noirs par la police fassent l'objet d'enquêtes, que le bureau du procureur de l'Etat renforce sa surveillance sur les activités policières, et entre autres, que les familles des personnes tuées reçoivent des indemnités : 

Vivenciamos em nossas comunidades o extermínio que se dá através de sistemáticos assassinatos, já traduzidos em números que se assemelham a até superam guerras. Isso somado às precárias condições de vida e à negação de direitos básicos tais como saúde, educação, segurança, moradia, transporte, acesso à universidades, à cultura e ao lazer – que atingem sobremaneira a população negra – configura na visão dos movimentos sociais e do movimento negro, um verdadeiro genocídio contra a juventude e o povo negro.

Nous sommes témoins dans nos communautés de pures exterminations, qui surviennent à travers des homicides systématiques similaires à ceux que l'on peut voir en période de guerre, voire plus. A cela, s'ajoutent les conditions de vie précaires et la négation de droits élémentaires tels que la santé, l'éducation, la sécurité, le logement, les transports, l'accès à l'université, à la culture et aux loisirs – touchant, surtout, la population noire – ce qui s'apparente pour les mouvements sociaux et les mouvements noirs, à un véritable génocide de la jeunesse brésilienne noire et de la population noire.

Pour le blogueur Douglas Belchior, les médias brésiliens grand public adoptent des attitudes différentes lorsqu'ils couvrent des affaires similaires aux Etats-Unis et au Brésil : 

A grande mídia, por sua vez, ao mesmo tempo em que noticia parcialmente o levante das massas negras nos EUA, em denúncia à violência policial daquele país, omite-se em repercutir as atrocidades promovidas pelas polícias brasileiras. Ao contrário, […] naturalizam a morte onde, via de regra, o silêncio do morto configura a prova da inocência do assassino.

Les médias grand public, pendant qu'ils couvrent en partie les rassemblements de noirs dénonçant les violences policières aux Etats-Unis, négligent les atrocités commises par la police brésilienne. Au contraire, […] les médias banalisent les décès, si bien que [l'actualité] se comporte comme si le silence des personnes décédées équivalait à l'innocence de leurs meurtriers.

Depuis que les manifestations de Ferguson ont commencé aux Etats-Unis, les Brésiliens ont fait le lien. En août, le journaliste Fernando Vianna a écrit un article pour le journal Folha de São Paulo portant le même titre que la manifestation d'hier, “Ferguson é aqui” (Ferguson c'est ici), dans lequel il indique :

Fergurson Brazil

Les manifestants à São Paulo ont écrit sur une banderole les noms des Américains et des Brésiliens tués par la police. Photo de l'utilisateur de Facebook Leh Aguiar.

Se para cada morte de um jovem negro pela polícia, no Brasil, segmentos da população saíssem às ruas tomados de revolta similar à ocorrida em Fergurson, nos EUA, viveríamos em convulsão diária.

Si après chaque décès de personnes noires tuées par la police au Brésil, une partie de la population marchait dans les rues avec révolte, comme à Ferguson, nous vivrions des convulsions quotidiennes.

Le sociologue Ignacio Cano de l'université fédérale de Rio de Janeiro a indiqué à Bloomberg au mois de novembre :

Notre police tue par centaines. Nous avons des affaires Ferguson tous les jours. [La différence tient au fait que] là-bas (aux Etats-Unis) tout le monde reconnaît l'égalité de tous devant la loi. Ici, il n'y a pas de consensus, et beaucoup pensent encore que les personnes venant de quartiers pauvres sont soit dangereux, soit des criminels, soit les deux. 

La police brésilienne : une tradition de violences

Paintings in front of the Candelária Church, in Rio de Janeiro, were made in memory of the 8 teens killed by police officers.

Des images peintes devant l'église de Candelária à Rio de Janeiro, pour se souvenir du massacre de huit adolescents sans-abri par des policiers. Photo de l'utilisateur de Flickr quentindelaroche CC BY 2.0

Un après-midi de l'année 1992, une discussion entre des détenus de la prison de São Paulo connue sous le nom de Carandiru, a dégénéré en mutinerie. Incapable de gérer la situation, la sécurité a appelé la police, qui a pris la prison d'assaut et tué 102 détenus. L'incident – dans lequel les assaillants se sont trouvés face à la justice seulement 20 ans après, en 2012 – est devenu célèbre sous le nom de “Massacre de Carandiru” et a été décrit dans le film “Carandiru” sorti en 2003, un succès à l'international. Néanmoins, le bain de sang de Carandiru, n'est qu'un massacre parmi d'autres perpétrés par un grand nombre de policiers brésiliens.

Un an plus tard en 1993, huit garçons sans-abri âgés de 11 à 19 ans ont été abattus pendant qu'ils dormaient devant l'église de Candelária dans le centre de Rio de Janeiro. Plus tard, trois policiers ont été poursuivis et envoyés en prison mais ont été relâchés depuis. Leur mobile reste flou, mais beaucoup supposent qu'ils les ont tués par vengeance pour les larcins commis par les jeunes dans le secteur. 

La vengeance est un motif courant justifiant les incursions de la police dans les favelas et les quartiers pauvres des villes brésiliennes. De nouveau la même année, à Rio de Janeiro, 50 policiers cagoulés ont abattu 21 personnes dans la favela de Vigário Geral, en représailles à la mort de quatre agents dans la même zone. Il a été prouvé plus tard qu'aucune des victimes n'avait de casier judiciaire. Huit des victimes appartenaient à la famille de Vera Lúcia dos Santos. Son père, sa mère et ses cinq frères, fervents chrétiens protestants, revenaient de l'église lorsqu'ils se sont retrouvés nez à nez avec la police et ont été abattus.

Vera se remémore cette nuit dans le documentaire “À Queima Roupa” (à bouts portants), qui était en tête d'affiche au Brésil en novembre. Au cours d'un témoignage horrifiant, elle explique comment elle a trouvé leur corps après le massacre : sa mère avec une bible dans les mains, son frère à genoux avec les papiers qu'il a tenté de montrer à la police avant d'être abattu :

La lune était brillante, le ciel était illuminé d'étoiles. Il dit ensuite : toute ta famille est décédée. 

Le film, qui a été partiellement financé par crowdfunding, a remporté le prix du Meilleur documentaire au festival de cinéma de Rio en 2014. Dans sa chronique consacrée au film dans le journal O Estado de S. Paulo, le grand reporter spécialisé en droits de l'homme et en sécurité publique, Bruno Paes Manso, indique que le Brésil tolère le meurtre des pauvres, à plus forte raison s'ils sont noirs. Il a lancé un appel à ses lecteurs :

Peço ao leitor, com todo o respeito, um esforço de abstração. Imagine uma vingança com tal crueldade praticada pela polícia contra moradores de Pinheiros, em São Paulo, do Leblon, no Rio, ou Stella Maris, em Salvador. Pais formados em universidades públicas, com seus filhos em colégios privados, todos brancos, sete corpos estendidos na sala de jantar para saciar a vingança e o ódio dos policiais marginais. Não sejamos hipócritas. Isso seria inconcebível. É inimaginável. O Estado não toleraria as consequências.

Je demande au lecteur, avec tout le respect qui lui est dû, un effort d'abstraction. Imaginez des représailles aussi cruelles, perpétuées par la police contre les habitants de Pinheiros à São Paulo, de Leblon à Rio de Janeiro, ou de Stella Maris à Salvador [tous des quartiers huppés]. Des parents titulaires de diplômes universitaires, leurs enfants scolarisés dans des écoles privées, tous blancs, sept corps gisant dans la salle à manger pour étancher la soif de vengeance et de haine de la police. Ne soyons pas hypocrites. C'est inconcevable. C'est inimaginable. L'Etat n'en accepterait jamais les conséquences.

Ce type de comportement ne s'est pas arrêté aux années 90. En juillet, une vidéo de la police, filmée en caméra cachée, diffusée par TV Globo a confirmé que deux policiers ont tué un jeune de 14 ans et blessé son ami, âgé de 15 ans à Rio. Après avoir arrêté les deux jeunes adolescents noirs dans le centre de la ville, où apparemment ils commettaient régulièrement de menus larcins, ils ont été amenés à Morro do Sumaré dans la forêt de Tijuca pour être exécutés. Dans l'extrait, on entend les agents dire “arrête de pleurer, on ne t'a même pas encore touché” et rire lorsqu'ils ont redescendu la colline pour retourner en ville — sans les adolescents dans la voiture.

Ils ne s'attendaient pas que le gamin de 15 ans survive et raconte l'histoire. Celui-ci a indiqué avoir fait semblant d'être mort pour sauver sa vie et que son témoignage était crucial pour que les policiers soient poursuivis en justice. 

Malgré le fait que le Brésil ait aboli la peine de mort au 19ème siècle, beaucoup de Brésiliens s'accordent à dire qu'”un bon criminel est un criminel mort” — 43 %, en réalité, selon un sondage.

Les chiffres des inégalités raciales au Brésil

Inequality

Près de 70 % des Brésiliens les plus pauvres sont des noirs. Photo de l'utilisateur de Flickr Cassimano CC BY 2.0

Le Brésil était l'un des plus grands importateurs d'esclaves africains dans le monde occidental. Entre le 16ème et le 19ème siècle, près de 4 millions de personnes en provenance des colonies européennes en Afrique ont été débarquées au Brésil – contre moins d'un million aux Etats-Unis, selon la base de données sur la traite transatlantique d'esclaves.

Les afro-descendants représentent 51 % de la population totale au Brésil, selon le recensement de l'IBGE pour l'année 2010 (L'Institut brésilien de géographie et de statistiques). Mais ils comptent pour 63 % des Brésiliens pauvres, et 70 % de ceux qui vivent sous le seuil de pauvreté.

En 2012, 56.000 personnes ont été tuées au Brésil, parmi lesquelles 77 % noires, et 53 % âgées de 15 à 29 ans, selon la Mapa da Violência 2014 (Cartographie de la violence pour l'année 2014), une étude menée par l'institut Sangari.

Selon le même institut, entre 2004 et 2007 plus de personnes ont été tuées au Brésil que dans les 12 principaux conflits armés qui ont eu lieu à la même période, y compris les conflits en Afghanistan, Israël et les territoires palestiniens, et au Soudan entre autres. 

Des chiffres aussi alarmants ont déclenché la campagne d'Amnesty International Jovem Negro Vivo (Jeune, noir, en vie).

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