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Cette école pionnière dispense ses cours en créole aux jeunes Haïtiens, et non en français

A 5th grade class at the Matenwa Community School in Haiti.  Credit: Amy Bracken (Used with permission)

Une élève de 5e de la Matenwa Community School à Haiti. Credit: Amy Bracken (utilisation autorisée)

Cet article et le reportage radio signés Amy Bracken pour The World in Words a été publié sur PRI.org le 22 décembre 2014 et est republié dans le cadre d'un accord de partage de contenu. 

Frandy Calixte est un jeune garçon de 11ans qui vit dans un petit village de Lagonav, île sujette à la sécheresse en Haïti. Assis à l'extérieur de leur maison en compagnie de sa mère, qui est par ailleurs son enseignante, il me dit qu'il aimerait être infirmier quand il sera grand, mais sa mère l'a corrigé.

 

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“Médecin”, dit-elle, et il a rectifié ses propos.

 

Presque tout le monde à Lagonav est agriculteur. L'enseignement supérieur est pratiquement inconnu. Mais Calixte résiste à la tendance en allant dans un autre type d'école : la Matenwa Community School, juste en dessous du chemin rocailleux menant à la maison de Calixte.

Matenwa brise également les normes de l'éducation haïtienne. Au début de chaque rassemblement, les élèves se lèvent et partagent les plus et les moins de leur école – une leçon qu'ils ont appréciée, ou le comportement déplacé de leurs camarades ou bien même des enseignants. En classe, les élèves s'asseyent en cercle, suivant la philosophie de l'école qui voudrait que chaque élève soit vu, entendu et traité avec respect.

Il est un autre élément essentiel dans la méthode pratiquée par l'école nous dit le personnel : enseigner les élèves dans leur langue maternellle, le créole, plutôt que le français.

On estime à 5 pour cent la la population haitienne s'expimant couramment en français, pourtant, c'est toujours la langue utilisée dans les manuels financés par le gouvernement. “Quand j'étais à l'école, je n'ai jamais vraiment appris le français”, dit la mère de Calixte, qui s'est donnée pour titre Madame Frantz Calixte. Quand je lui demande comment elle a fait pour réussir à l'école, elle rit. “Je n'ai pas vraiment réussi mes examens”, répond-t'elle.

Mais et ton fils? “Ils apprennent mieux que moi je ne l'ai fait” dit-elle.

Abner Sauveur, qui a grandi dans le village de Matenwa, a aussi suivi un cursus francophone, malgré le fait qu'il soit incapable de comprendre quoi que ce soit. Quand les enseignants étaient frustrés par la barrière de la langue, ils s'en prenaient – au sens propre du terme – à leurs élèves.

“A la manière dont j'ai été battu à l'école, j'ai compris que le système était mauvais”. “Personne ne peut étudier dans ces conditions”.

Sauveur n'a jamais achevé le secondaire. Mais, en 1996, lui et l'enseignant américain Christ Low ont cofondé l’école Communautaire de Matenwa afin de fournir une “éducation qui permette au peuple de réfléchir et partager leurs idées”, dit-il, “une éducaiton qui leur offre un meilleur apprentissage”. Faire usage du Créole était une nécessité.

Matenwa utilise le Créole durant toute la formation et dans les manuels jusqu'en troisième, classe dans laquelle le français est introduit comme seconde langue. Après la troisième, les manuels des matières comme la géographie et l'histoire sont tous en français, simplement parce que ces livres ne sont pas encore disponibles en Créole.

Les fondateurs de Matenwa espèrent qu'un jour, tous les livres seront disponibles en Français et en créole. Pour les classes inférieures, l'administration collecte des fonds pour acheter des livres en créole et les élèves collectent le leur.

Fifth-grader Kervenson Succès reads a student-authored book, "A Cure for Being a Pest," printed in Creole, French and English. Credit: Amy Bracken (Used with permission)

L'élève de 5e Kervenson Succès lit un le livre d'un élève-auteur, “A Cure for Being a Pest,” imprimé en Créole, Français et Anglais. Credit: Amy Bracken (Utilisation autorisée)

Mais de nombreux parents continuent de croire que le Français reste la langue de l'éducation, même pour les élèves de la maternelle. Son orthographe et sa grammaire sont mieux introduits que le Créole, et la croyance selon laquelle le plus tôt ils ont exposés au Français, le mieux ils l'appréhenderont persiste – même s'ils ont du mal au début.

“Lorsque nous avons lancé Matenwa, c'était vraiment difficile”, dit Sauveur. “Des parents annulaient l'inscription de leurs enfants parce que nous dispensions les cours en Créole.” Mais dit-il, ces parents ont ramené leurs enfants à Matenwa. Aujourd'hui, la classe politique, le premier ministre en tête de file, en appelle à plus d'éducation en Créole, et certains surnomment Matenwa le modèle.

Jonès Lagrandeur, le superintendant de plus de 200 écoles de l'île de Lagonav, était aussi contre l'éducation en créole au début. “Bien sûr ! Nous avons été élevés différemment”, a-t'il dit. “Ensuite, nous l'avons mieux appréhendé. J'étais sceptique, mais maintenant, je suis un fan de la première heure. Depuis l'arrivée de Matenwa, nous avons tourné une page de l'histoire.”

Matenwa offre également une formation en “langues maternelles” aux enseignants à travers le pays, mais travaille principalement avec les écoles voisines. Lagrandeur affirme que c'est la raison pour laquelle l'île a enregistré son score le plus élevé aux examens nationaux cette année.

Michel DeGraff, un linguiste haïtien au MIT, dit que les tests prouvent que les compétences en lecture des élèves créoles de Matenwa sont trois fois plus élevées que la moyenne de 84 écoles testées par la Banque Mondiale.

Degraff dit qu'il est en mesure d'affirmer que l'enseignement dispensé en Français ne fonctionne pas, juste en écoutant les gens étudier.” “C'est ce genre de cacophonie, où la plupart du temps ils cassent la phrase au mileu,” a-t'il dit, “ce qui signifie qu'il ne comprennent pas ce qu'ils étudient.” C'est le même cursus qu'il a suivi quand il était enfant, quand le Créole était méprisé dans son école.

Aujourd'hui, en tant que membre de la nouvelle Académie Créole, Degraff a pour mission de promouvoir le créole dans tous les domaines. Mais son objectif majeur reste l'éducation, les outils pour aider les enseignants à dispenser des cours de science en créole et la traduction de 21 jeux mathématiques en Créole.

De retour à Matenwa, j'ai effectué une visite un vendredi, au moment où les éducateurs étaient réunis pour les cours en langue maternelle. Ils ont reçu des livres et discuté de la manière dont ils allaient former le plus grand nombre par eux-mêmes à leur retour.

“Au début nous étions les seuls à enseigner le créole” nous dit Abner Sauveur, le co-fondateur de Matenwa. “Maintenant, il y a 10 écoles qui viennent ici chaque mois pour suivre la formation. Quand je m'appuie sur cette expérience, je crois que dans 15, 20, 30 ans, je serai peut-être déjà mort, mais il est possible que le système en sera complètement changé à Haïti.”

Mais à la session de formation, Sauveur distribue les manuels qui semblent n'avoir aucun lien avec l'enseignement en Créole. Ils portent sur les punitions corporelles, la communication efficiciente avec les élèves et la protection des enfants contre les abus sexuels. Au vu de tout ceci, Matenwa est-il un modèle du fait de l'enseignement en Créole ou du fait de l'attention accordée aux droits des enfants?

Je demande aux enseignants : cette école sera-t'elle toujours influente même si elle dispense les cours en français ?

Leur réponse? Ceci ne pourrait jamais arriver en français.

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