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L'Association des Blogueurs de Guinée challenge les données gouvernementales sur Ebola

Catégories: Afrique Sub-Saharienne, Guinée, Action humanitaire, Catastrophe naturelle/attentat, Cyber-activisme, Environnement, Médias citoyens, Relations internationales, Santé
Ebola workers in West Africa CC-BY-20 [1]

Les agents de santé contre Ebola en Afrique de l'Ouest  CC-BY-20

Ces jours-ci, ce sont les performances de l'équipe nationale de Guinée au Championnat africain de football, CAN2015, qui passionnent les guinéens, au point d'oublier les mesures d'hygiène préventive dans la joie collective, avec des embrassades multiples dans les rues.

Pourtant, il y aurait d'autres sujets de préoccupation. Malgré le fait que les données indiqueraient une tendance à une certaine stabilisation, l'épidémie d'Ébola a déjà enregistré 2921 cas [2] suspectés dont 2 751 confirmés, causant la mort de 1911 morts dont 1591 confirmés, à la date du 29 janvier. Ces données, cependant, reflètent-elles la réalité? 

L'intensité de la maladie en Guinée par préfecture: Guinée, Liberia et Sierra Leone. Source: internationalsos.com/ebola [3]

L'intensité de la maladie en Guinée par préfecture. Source: internationalsos.com/ebola

Par le passé, les membres de l’Association des blogueurs de Guinée (Ablogui) [4] avaient ouvert le débat concernant la crédibilité des données officielles sur leur page Facebook et le comportement de certains membres du gouvernement. Le débat a commencé suite à une visite de Sally Bilaly Sow [5], un de ses membres dans le district de Kokouma, sous-préfecture de Dougountounni, préfecture de Mali. Ce membre a écrit, quant à quelles données se fier :

 
Je crois dans ce cas il faut forcément utiliser les données citoyennes qui sont sur le terrain. Mais il y a un hic que je n'arrive pas à bien cerner. Quand je me déplace avec les responsables sanitaires sur le terrain,ils disent envoyer des rapports de mission. Je ne sais où ceux rapports partent ou est-ce ceux rapports reflètent l'image de la situation sur le terrain ? S'agissant de la sale sortie médiatique d'un ministre de la République pour nier l'existence de la maladie je crois à ce niveau les juridictions doivent prendre leur responsabilité pour le punir avant que la justice son travail qu'il soit remercié du gouvernement parce qu'il ne pas à sa première bévue. De l'autre côté le premier ministre menace de sévir contre les populations qui vont s'adonner à la réticence. Pourquoi ne pas faire de même contre ce véreux et acabit ministre car a priori il est aussi citoyen.

Le membre Alimou Sow [6] qui travaille dans la représentation en Guinée d'une grande organisation internationale et qui est familier avec les rouages de l'administration a répondu:

Les rapports de l'OMS sont à prendre avec précaution. Ils prennent en compte plusieurs paramètres donnant parfois des résultats surprenants (augmentation/diminution du nombre de décès sans morts réels sur le terrain pendant une période donnée). C'est à dire que les données peuvent être rétroactives si l'on s'aperçoit que des décès communautaires non comptabilisés étaient dus à Ebola après coup (retard des tests, etc.). Pour la lutte contre la maladie il est clair que l'approche des autorités a été hasardeuse et la communication, dès le début, défaillante. Après plus d'un an, on se demande quel plan de lutte efficace faut il adopter à présent .

Effectivement, il peut y avoir des retards dans la transmission des données. Mais cela n'explique pas tout car dans chacune de ses feuilles de route que l'OMS publie, la semaine de la collecte des données est indiquée. 

Peut-etre s'agit-il d'un simple décalage dans la transmission des données? D'autre part, c'est étonnant que le gouvernement par les propos d'un ministre menace quiconque oserait faire de la résistance visant à créer des obstacles dans la lutte contre le fléau national et ne dise rien quand un autre de ses membres arrive à nier son existence.

Ce à quoi répond Sally Bilaly Sow [5]:

Nous sommes aux heures des TIC on ne peut pas comprendre cela par le retard. Cela dénote au manque d'expérience qui a prévalu leur choix.

 
Kouyah Kouyate [7], le blogueur qui est à l'origine de la création de l'ablogui et qui a ouvert le blog guinee50.blogspot.it [8]:
 
Je pense que la contradiction sur les chiffres est due aux multiples raisons expliquées ci-haut. Il faut aussi souligner qu'il est très rare obtenir des données chiffrées et exactes chez nous. Incompétence ou volonté de biaiser..? 
En ce qui concerne les propos négateurs venant d'une personnalité de haut rang, cela ne me surprend guère. Depuis le début de l'épidémie, une telle idée satanique a germé, en premier lieu, dans la tête de certains “intellectuels” ignorants. Ce sont eux qui ont colporter ces fausses idées. Ils sont sans doute les instigateurs déguisés des violences [9] qui ont coûté la vie aux soldats contre Ebola.
 
Thierno Diallo [10], créateur du blog Rivières du sud [11]Un œil sur la Guinée, du réseau mondoblog ajoute:
 
Je crois que certains “grands” de ce pays sont responsables de cette situation. Tout d'abord, la question a été gérée avec une certaine volonté de voiler la réalité. On se souvient qu'au début de l'épidémie, les autorités sanitaires qualifiaient les décès d'Ebola des “morts naturels” alors que toutes les personnes qui touchaient ces cadavres ou malades développaient rapidement les syntômes de la maladie. Si aujourd'hui on entend de la bouche de l'un d'eux qu'Ebola n'existe pas, cela ne doit pas nous surprendre. Même si la logique aurait préféré qu'on le sanctionne rigoureusement, pour ne pas qu'il développe cette dangereuse idée dans la tête de ceux qui, jusqu'ici croient à son existence. La contradiction entre les chiffres fournis par l'OMS et ceux des citoyens sur le terrain ne sont que le reflet de la délicate question de chiffres en Guinée. On dit qu'en “Guinée, le premier menteur c'est celui qui prétend donner les chiffres exacts d'un sujet donné”. Ce n'est pas sur Ebola seulement, à l'état actuel de notre développement il est difficile voire impossible d'avoir des chiffres précis.
 
 

Parmi les autres sources d'information qui mettent en doute ces données il y a aussi le site internationalsos.com/ebola. Analysant le rapport de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) couvrant la période du 21 au 28 [2],  il tire une conclusion qui devrait donner à réfléchir [2]:

In the last week (21 – 28 January) we have seen. . .

  • Increase in new cases in Guinea for the first time in 2015. Eight districts saw new ‘probable’ or confirmed cases. There were 30 new confirmed cases for the week, with some in Conakry but most of them in Forecariah.
  • Two areas reported cases for the first time in 21 days: Kissidougou and Macenta. Mali prefecture had its first-ever Ebola case. Mali is a district in northern Guinea, bordering Senegal. The patient there is a traveller from Liberia, which highlights the ease with which Ebola virus can cross international borders.
  • A point of concern is only about 30% of the nation's new cases occurred in “registered” contacts of known cases. This shows that there are undetected chains of transmission. Of the 16 confirmed deaths, almost 20% occurred in the community, rather than in Ebola treatment units.
  • Currently, there are now 330 beds in five operational ETCs (in Conakry, Guéckédou, Macenta and N’zérékoré). The number of treatment centre beds required by the WHO is 490. In a week 80 new treatment beds have become operational.

Dans la dernière semaine (21 – 28 Janvier) nous avons vu. . .

  •  Pour la première fois en 2015, une augmentation des nouveaux cas en Guinée. Huit districts ont vu des cas “nouveaux” ou “probables”. Il y a eu 30 nouveaux cas confirmés au cours de cette semaine, quelques uns à Conakry mais la plupart à Forécariah.
  • Deux zones ont signalé des cas pour la première fois en 21 jours: Kissidougou et Macenta. La préfecture de Mali a eu son premier cas d'Ebola. Mali est une ville du nord de la Guinée, limitrophe du Sénégal. Le patient est un voyageur venu du Libéria; ce qui met en évidence la facilité avec laquelle le virus Ebola peut franchir les frontières internationales.
  • Un point de préoccupation est qu'environ 30% des nouveaux cas au niveau national se sont vérifiés sans contacts “enregistrés” avec des cas connus. Cela montre qu'il y a des chaînes de transmission non détectées. Sur les 16 décès confirmés, près de 20% ont eu lieu dans la communauté, plutôt que dans des unités de traitement d'Ebola.
 
Sans une transparence dans la lutte contre cette épidémie en Guinée et dans les autres pays concernés, le combat risque d'être long et les dommages encore plus dévastateurs. Ne serait-il pas mieux de suivre l'exemple de la Sierra Leone, le pays qui a montré le plus de transparence. Elle a mis en quarantaine toute la population du pays  ou de certaines régions, avec interdiction de sortir des habitations pendant plusieurs jours pour permettre aux équipes médicales de faire un screening total pour détecter de nouveaux cas et expliquer les mesures d'hygiène. Elle avait enregistré le plus grand nombre de malades, mais elle voit aujourd'hui une forte diminution de nouveaux cas depuis le pic atteint en décembre.