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Les habitants du Sinaï abandonnent leurs maisons pendant que l'armée égyptienne combat les “terroristes”

A sign which reads: "No entry. Anyone entering this area will be shot." This sign was put up in Al Arish, Sinai, on January 31, according to @Cairotoday. Photo source: Twitter

Un panneau placé devant le poste de sécurité d'Arish, Sinaï, 31 janvier. “Entrée interdite, toute personne qui tentera d’accéder à cette zone sera abattue”, Source: @Cairotoday, Twitter

Sauf mention contraire, les liens mentionnés dans cet article renvoient vers des pages en anglais

La violence du conflit entre les forces armées égyptiennes et les groupes djihadistes du Sinaï a franchi un nouveau palier suite à une série d'explosions et de tirs entraînant la mort de plus de 25 militaires et civils, jeudi dernier, dans la péninsule.

Il s'agit de l'attaque la plus importante contre des installations militaires égyptiennes depuis l’éviction de l'ancien président Morsi. Les djihadistes ont ici utilisé des voitures piégées et des munitions de mortier. “L'Etat du Sinaï”, un groupe djihadiste précédemment désigné sous le nom d'Ansar Bayt Al-Maqdis (ABM), avant qu'il n'annonce son allégeance a ISIS, a revendiqué les attaques dans les villes d'Arish, Rafah, et de Sheikh Zuweid dans un communiqué diffusé sur son compte Twitter [AR].

Les attaques ont ciblé un checkpoint et un complexe militaire de la 101ème brigade à Arish, des checkpoints et des camps de l’armée à Sheikh Zuweid, et deux checkpoints à Rafah. Selon le communiqué de l'Etat du Sinaï, trois voitures piégées et deux “kamikazes” ont été utilisés pour atteindre le complexe d'Arish, l’opération impliquant environ cent djihadistes au total.

D’après le journaliste égyptien Mohamed Sabry [AR], installé au Sinaï, les civils dont le domicile est situé à proximité des postes de sécurité attaqués ont commencé à quitter leurs habitations.

On a vu quelques familles, sérieusement affectées par les événements, quitter définitivement leurs appartements, proches du quartier général touché.

Dans un communiqué rendu public à la suite des attaques [AR], le porte parole de l’armée égyptienne a affirmé que les attaques sont une réaction aux coups portés avec succès par l’armée et la police aux terroristes, et à leurs sources de financement.

Le Conseil Suprême des Forces Armées Égyptiennes (CSFA) a, lui, publié son communiqué [AR] le jour suivant. Le président égyptien, Abdel Fattah el-Sisi, a écourté sa visite en Ethiopie à l'occasion d'un sommet de l'Union Africaine pour se réunir avec le CSFA le samedi.

Le président Sisi a décidé de former une nouvelle structure de commandement partagé pour la zone de l'Est du canal de Suez, et de la placer sous la supervision du maréchal Osama Rushdie Askar, selon une déclaration du CSFA [AR] publiée après la réunion.

Dans une allocution télévisée, où il apparaît debout et entouré d'un groupe d'officiers, le président Sisi rend les Frères Musulmans, le groupe politique parvenu au pouvoir après la révolution du 25 janvier et évincé en 2013, responsable des attaques, et ce malgré la revendication de ces attaques par l'Etat du Sinaï.

L'Etat du Sinaï, ABM, et EI

L'Etat du Sinaï est un groupe djihadiste auparavant nommé Ansar Bayt Al-Maqdis (ou ABM, ce que l'on pourrait traduire en “Partisans de Jérusalem”). Ce groupe a opéré des attaques pouvant aller du sabotage d'un gazoduc israélo-égyptien, pendant la période de transition durant laquelle le CSFA était au pouvoir, à des assauts sur les troupes israéliennes à la frontière lors du mandat de Mohamed Morsi.

Aucune attaque d'ABM n'a été répertoriée entre le 3 juillet 2013, date de l’éviction de Mohamed Morsi; et le massacre de Rabaa, le 14 août 2014, où plusieurs centaines de militants pro-Morsi avaient trouvé la mort.

Quatre membres d'ABM ont ensuite été tués lors d'une frappe aérienne le 10 août 2014, sans que l'on puisse savoir avec certitude si cette frappe a été menée par l'armée égyptienne ou Israël. En représailles, ABM a tiré une roquette visant la ville d'Eilat en Israël. Le missile a été intercepté par le système de défense aérienne israélien.

ABM a revendiqué plusieurs attaques sur les forces égyptiennes depuis le massacre de Rabaa, comme la tentative d'assassinat manquée sur la personne de Mohamed Ibrahim [AR], le ministre de l’Intérieur, le 8 septembre 2013, puis trois jours plus tard la série d'attaques à la bombe dans la ville frontalière de Rafah [AR] avec pour bilan six soldats tués.

En novembre, dans une vidéo diffusée sur YouTube, ABM a annoncé avoir prêté allégeance à l'EI. Avant cette annonce, Reuters avait rapporté, en septembre, qu'un certain niveau de collaboration existait déjà entre EI et ABM.

La situation dans le Sinaï

En août 2012, après une série d'attaques par des assaillants non identifiés qui a fait plusieurs morts dans les rangs des forces de sécurité égyptiennes, l’armée a lancé une opération à l'encontre d'ABM et d'autres groupes militants de la péninsule. Selon un article de BBC News de novembre 2014,”les habitants affirment qu'aucune distinction n'est faite entre les activistes et les civils”, de la part les militaires qui pressent les groupes armés dans le Sinaï.

Le village d'al-Lafitat, dans le nord-est de la péninsule, a été en grande partie détruit par l’armée. Dans le site régional d'information et d'analyses Al-Monitor, un homme se faisant appeler Suleiman détaille l'une des raisons derrière l'augmentation du nombres de groupes armés dans le Sinaï. “L’armée combat le terrorisme par la terreur, ou même en créant du terrorisme”, explique-t-il, en faisant référence au bombardement aveugle d'Al-Lafitat, le village ayant reçu “plus de cent obus” en une semaine.

Par ailleurs, l’armée a systématiquement bloqué les services de communication publics durant ses opérations dans le Sinaï. Comparant le black-out par l’armée égyptienne des systèmes de communication, à la stratégie israélienne pendant son offensive sur Gaza, le blogueur reconnu, et activiste, Wael Abbas a écrit:

Israël attaque Gaza mais laisse Internet fonctionner . . . Le Sinaï est lui aussi attaqué, mais toute communication et coupée et nous ne savons pas ce qui se passe là-bas.

Pendant son mandat, l'ancien président Mohamed Morsi avait choisi une voie plus diplomatique pour résoudre les problèmes dans le Sinaï. En octobre 2012, il avait ainsi tenu conseil avec les leaders tribaux de la péninsule [AR] et leur avait fait une liste de promesses: entres autres engagements, de nouveaux procès pour des habitants du Sinaï jugés coupables dans des procédures par contumace, ou bien la mise en place d'un cadre juridique permettant au natifs de la région d'acheter des terrains dans la péninsule à des prix peu élevés. Selon Sky News Arabic, Morsi a visité le Sinaï deux fois en une semaine [AR], en août cette année-là (la seconde visite a suivi l'attaque par un groupe de militants d’une base de l’armée qui a fait quinze morts parmi les soldats égyptiens).

L’opération militaire en cours n'est pas le premier épisode de violence auquel doit faire face la péninsule. La région, peuplée d'environ 550 000 habitants, a été le point de passage du commerce entre l'Asie et l'Afrique à travers les âges, changeant de mains à de nombreuses reprises. Le Sinaï a été gouverné par l'empire ottoman de 1517 à la fin de la Première Guerre mondiale, au début du 20è siècle, la péninsule étant alors rattachée à l'Egypte.

L'Egypte a ensuite perdu la région au profit d’Israël lors de la guerre des Six Jours en 1967. Six ans plus tard, l'Egypte lance une offensive pour tenter de ramener la péninsule dans son giron. Puis, suite aux accords de Camp David, facilités par les Etats-Unis, en 1979, Israël accepte de retourner le Sinaï aux Égyptiens.

La zone a également vu plusieurs de ses sites touristiques attaqués ces dernières années. En octobre 2004, trois explosions touchant trois différentes destinations touristiques tuent des dizaines de personnes, pour la plupart israéliennes. Trois mois plus tard environ, plusieurs bombes explosent à Sharm El-Sheikh, une destination prisée sur cote de la mer Rouge, fauchant au moins 88 touristes. Des engins explosifs tuent, en avril de l’année suivante, plus de 23 civils à Dahab.

The Economist, dans un article publié en 2010, souligne l'effet des campagnes d'arrestations indifférenciées du gouvernement égyptien, au moment des attaques à la bombe des années 2004-2005. On estime que 3 000 personnes ont été alors arrêtées, certaines étant maintenues en détention sans chef d'accusation. “La brutalité des opérations de police a crée un sentiment d'amertume persistant, débouchant soudainement sur des grèves, des manifestations et des attaques sporadiques sur des bâtiments gouvernementaux, plus tôt cette année [en 2010, NDLR]”.

Le Sinaï a en fait souffert pendant des décennies d'une forme de détachement par rapport au reste de l'Egypte. Selon un rapport de l'association de prévention des conflits International Crisis Group, rendu public en 2007 [lien non disponible, NDLR], “le Sinaï est depuis longtemps, au mieux, une région a moitié rattachée, son identité égyptienne n’étant pas pleinement affirmée.” Le rapport discute par la suite le manque d'implication du gouvernement égyptien dans le développement de la péninsule:

Le gouvernement n'a pas cherché à intégrer les populations du Sinaï à travers un programme de long-terme répondant a leur besoins et impliquant ces populations de manière active [ . . . ] Le gouvernement n'a fait que peu, voire rien, pour encourager la participation des habitants du Sinaï à la vie politique nationale. Il a “divisé pour mieux régner” dans le but tactique de manipuler le peu de représentation locale autorisée; et il a promu l’héritage pharaonique centralisateur au détriment des traditions des Bédouins du Sinaï.

En avril, Wael Abbas a critiqué le mépris continu du gouvernement pour les revendications et les besoins des habitants du Sinaï : en tweetant de manière satirique sur le jour férié pour la Libération du Sinaï, quand est commémoré le retrait complet des troupes israéliennes de la péninsule.

#Jour_de_la_Marginalisation_du_Sinaï

L’armée égyptienne a commencé à établir une zone-tampon le long de la frontière avec Gaza, procédant à la démolition de centaines de maisons et forçant plus de 1 000 familles à quitter la zone, à la suite de l'attaque d'ABM du 24 octobre 2014 où plus de 30 membres des forces de sécurité ont été tués.

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