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Un musée virtuel au Liban gagne une bataille contre la censure

The Virtual Museum of Censorship in Lebanon website intro - Print Screen

Capture d'écran du site du Musée Virtuel de la Censure au Liban 

Deux ans après son lancement, le Musée Virtuel de la Censure au Liban continue de documenter les violations de la liberté d'expression. Le Musée Virtuel de la Censure au Liban ne se contente pas de documenter la censure, il vient aussi en aide aux artistes victimes de la censure, attire l'attention du public sur les mécanismes de censure au Liban, se mobilise pour modifier la législation et tient les autorités responsables de leurs actions. 

Suivant de près le projet dès sa conception, Global Voices a réalisé une interview avec une militante de March Lebanon, l'organisation à la base de l'idée du musée, afin de faire un état des lieux du musée, et de la censure dans un pays considéré comme un des plus libéraux au Moyen Orient mais qui demeure profondément marqué par des troubles confessionnels et politiques.  

“Les pratiques et les lois portant sur la censure au Liban sont dépassées et la bureaucratie est compliquée”, explique Thalia Rahme, une militante du musée virtuel dans cette interview de Global Voices. 

Global Voices (GV): Quelles sont vos sources d'information pour les oeuvres censurées? 

Le Musée Virtuel de la Censure [ Virtual Museum of Censorship VMC] : Nous vérifions une série de sources pour bien nous assurer qu'une oeuvre a bien été censurée. D'habitude, nous faisons appel aux prestataires suivants: les librairies, les cinémas, les magasins de musique. C'est par leur intermédiaire que nous vérifions si une oeuvre est accessible ou si elle est en partie censurée. Nous vérifions également les archives des journaux. Nous avons pour cela obtenu l'accès aux archives de plusieurs journaux comme Al Nahar, l'Orient, et Assafir  – pour toute information liée à la censure et ce depuis le premier numéro. Nous vérifions également à travers la Sécurité Générale ainsi que d'autres organismes en charge de la censure au Liban

GV: Etes-vous victimes de menaces, d'avertissements ou de pression? Si c'est le cas, comment réagissez-vous? 

VMC: Nous avons reçu des menaces suite à une pièce de théâtre dénonçant la censure, que nous avons montée. Nous avons décidé de ne pas céder à ces intimidations en contre-attaquant et nous avons gagné. En ce qui concerne le musée, beaucoup de gens essaient de dénigrer notre travail. Les journaux et les blogs proches de la Sécurité Générale nous accusent d'être pro-Israéliens, de faire de la propagande pour Israël, voir même de servir de couverture à des hommes d'affaires qui cachent des intentions peu avouables. Ces accusations sont bien entendu ridicules et sans fondements. Tout cela ne change en rien notre manière de travailler. 

 GV: Votre site est-il hébergé au Liban? Est-il accessible du Liban?   

VMC: Oui, notre site est hébergé au Liban et accessible à tous les Libanais.

GV : Avez-vous entendu parler de projets similaires en dehors du Liban… il existe un projet appelé “Museum Thoughts Crimes”  en Turquie.  

VMC:  Nous ne sommes pas au courant d'autres projets, mais nous avons en tête de créer un Musée de la Censure pour d'autres pays dans la région. Nous avons été contactés par plusieurs personnes intéressées en Egypte et en Iran, et nous sommes en train de négocier des partenariats dans ce but. L'idéal serait d'avoir un musée pour chaque pays dans la région. Nous soutenons toutes les initiatives visant à documenter, et ce de façon détaillée, les cas de censure portant atteinte à la liberté d'expression. Il est très important que la censure ne devienne pas une norme et qu'on ne s'y habitue surtout pas. Le but de notre Musée de la Censure est d'être une ressource pour les Libanais afin qu'ils réalisent à quel point nous sommes empêchés de voir, d'écouter et de parler de certaines choses. Nous encourageons toute initiative similaire dans le monde entier! 

GV : Si le public se procure des livres, des films ou des articles censurés à l'extérieur du Liban, est-ce que cela présente des risques? 

VMC: Cela dépend de votre définition du terme “risque”. D'un point de vue légal, et d'après la législation en vigueur au Liban, sans aucun doute — tout personne qui introduit au Liban des oeuvres censurées s'expose à des risques de poursuites judiciaires. Nous tenons à préciser que nous ne sommes pas d'accord avec l'application de cette loi. Si vous achetez à titre personnel une oeuvre en dehors des frontières du Liban et la glissez dans votre valise, en général la Sécurité Générale ferme les yeux sur ce genre de choses.

GV : Pourquoi dans certains cas le processus de censure prend du temps comme par exemple pour le livre Après le Sionisme: Un état pour Israël et un état pour la Palestine [After Zionism: One state for Israel and One state for Palestine] d'Ahmed Moor qui a été banni dix mois après sa publication au Liban?  

A print screen from March Lebanon homepage. The Arabic reads as follows:  Don't fear freedom, fear for it

Capture d'écran de la page d'accueil du site March Lebanon. Le texte en arabe donne en traduction: Il ne faut pas avoir peur de la liberté mais de la perdre 

VMC: Ceci s'explique par le manque de rigueur des mécanismes de censure au Liban. Les lois sont dépassées, et la bureaucratie est compliquée. Les livres, et d'autres contenus sont souvent censurés des années après leur publication. Ce système n'est pas efficace. 

GV: La censure a-t-elle été levée sur des oeuvres interdites comme Anne Frank ? Persepolis?

VMC: Oui, cela arrive très souvent…Un livre, un DVD, un CD de musique ou tout autre oeuvre artistique peut être banni à un certain moment puis autorisé à un autre moment. Ce qu'il faut retenir, c'est que différentes formes de censure s'appliquent à différentes formes d'expression artistique. Par exemple, des livres, des films et des CD importants sont soumis à la censure à chaque contrôle douanier, sans qu'on sache quels sont les critères appliqués. 

GV: Dans vos listes il arrive que le nom de l'organisme responsable de la censure ne figure pas. Pourquoi? 

VMC: Les mécanismes de la censure au Liban sont archaïques et byzantins, ce qui rend parfois difficile de vérifier quel organisme a censuré une oeuvre. Sur notre site nous essayons d'être le plus précis possible, mais il faut savoir que la censure n'est pas un processus transparent. 

  GV: Le projet obtient ses informations grâce à la participation du public. Vérifiez-vous ces informations? 

VMC: Oui, nous les vérifions, avec les prestataires (librairies, cinémas, magasins de musique, et autres) pour s'assurer qu'une oeuvre a été bannie en partie ou dans sa totalité. Nous mettons notre site à jour régulièrement afin de fournir un contenu aussi détaillé et précis que possible. 

GV: Comment faites-vous la promotion de ce projet? Deux ans après le lancement du projet, où en êtes-vous? Pensez-vous vous servir de cette documentation pour porter la discussion au niveau suivant, en faisant pression ou en vous organisant en lobby? 

VMC: Notre site est devenu une ressource essentielle pour les gens qui cherchent à en savoir plus sur la censure au Liban, y compris les artistes, les écrivains, les journalistes, les ONG des droits humains, les ambassades, et bien sûr les Libanais. Notre projet a connu une croissance exponentielle ces deux dernières années, et nous sommes très fiers ce que nous avons accompli. Néanmoins, le Musée représente une partie seulement du travail effectué par MARCH. Nous continuons à nous battre contre la censure en soutenant les artistes censurés, en organisant des activités en campus, en travaillant avec d'autres ONG pour modifier la loi, et pour sensibiliser les médias sur la censure comme elle est pratiquée au Liban. 

GV : Il y a des contenus non-censurés au Liban qui devraient en principe être soumis à la censure…J'ai vu un livre sur Marilyn Manson qui dit qu'il mettra du haschich sur la Bible….Comment expliquez-vous que cela échappe à la censure? 

VMC: Encore un exemple du manque de rigueur des mécanismes de censure au Liban. Les autorités en charge de la censure se contentent souvent d'un coup d'oeil rapide sur la couverture d'un livre pour décider si la censure doit s'appliquer ou pas. Le processus de censure peut être totalement arbitraire – un livre peut être banni pour mention d'un sujet alors qu'un autre livre portant sur le même sujet ne l'est pas. 

GV: Etes-vous complètement opposés à la censure? Que pensez-vous des oeuvres qui incitent à la haine ou au meurtre?

VMC: Les messages haineux ne font pas partie de la liberté d'expression, car ils incitent à limiter la liberté d'expression d'autres personnes dans le but de leur nuire. Cette législation s'applique en Europe, par exemple. Le discours haineux est puni par la loi, et nous partageons cet avis. Mais les mécanismes de censure en place ne sont pas destinés à nous protéger des discours haineux. Il s'agit de tabous liés à la religion, la politique, au sexe, etc… qui n'ont aucune légitimité dans toute société libre et tolérante. La seule censure que nous soutenons et qui en fait n'existe pas encore au Liban est celle qui concerne les contenus pour enfants. Un système de classement devrait s'appliquer dans ce cadre. 

 GV: Les évènements en Syrie ont-ils eu un impact sur l'état de la censure?

VMC: En fait la censure a diminué suite à l'accumulation des problèmes politiques. Il faut espérer que les autorités en charge de la censure aient réalisé qu'il y a d'autres chats à fouetter. 

A print screen of the VMC homepage

Capture d'écran de la page d'accueil du site VMC 

GV: De quelle façon a évolué le projet depuis ses débuts? L'axe principal du projet a-t-il été modifié? Les buts sont-ils atteints? Quelle est la réaction des gens? Les gens se sont-ils engagés en masse dans ce projet? Plus ou moins que vous ne l'espériez?  Qu'avez-vous appris au cours de ce projet?

VMC: Comme la censure au Liban est un phénomène qui change et se développe constamment, les actions de March font de même. La mission du Musée de la Censure n'a pas changé, mais nous continuons d'innover afin d'obtenir les informations les plus fiables sur les oeuvres censurées au Liban. Ce n'est jamais facile de rassembler cette information car nous manquons et de transparence et de ressources nécessaires, et aussi parce que la censure agit dans les deux sens: elle est appliquée puis est abandonnée. Nous sommes persuadés que nous atteignons nos buts, mais encore une fois, ces buts changent en fonction de l'état de la censure au Liban. Nous sommes contents de voir que les gens exigent la transparence des autorités car nous pensons que cela force les autorités à réfléchir deux fois avant de censurer. Nous sommes en train de gagner les batailles de la censure, mais la guerre pour la liberté d'expression est une opération sur le long terme. Nous avons appris beaucoup de choses et nous sommes ravis de continuer notre travail dans les années à venir!

Cet article a été commandité par Freemuse, le leader mondial de la défense des musiciens et Global Voices pour Artsfreedom.org. Cet article peut être republié par des médias non-commerciaux avec mention complète de l'auteur Thalia Rahme, de Freemuse et de Global Voices et en citant le lien. 

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