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Mais qui donc fait fuiter les textos des responsables du Kremlin ?

Finding the leak in the Kremlin has been tricky business, when it comes to Anonymous International. Images edited by Kevin Rothrock. (Original photo is a scene from the spy comedy Archer.)

Trouver l'origine de la fuite au Kremlin n'est pas simple, quand il s'agit d’«Аnonymous International». Illustration Kevin Rothtock (photo originale issue de la comédie d'espionnage «Agent spécial Archer»).

Le groupe de hackers Anonymous International, spécialiste de la divulgation de données, a frappé ce mardi 31 mars en publiant  des archives internet d'environ 40 000 conversations qui, affirme le groupe, sont celles de Timour Prokopenko, un influent fonctionnaire du Kremlin.

Ce n'est pas la première fois que Prokopenko, qui a contribué à formuler la politique intérieure de l'administration Poutine dans les années 2012-2014, se retrouve dans le collimateur d'Anonymous. En fait, rien que pour le mois de février de cette année, le groupe a publié environ 9 500 courriels qui émaneraient de Prokopenko. Après les textos de la fin mars, Anonymous a divulgué une ration supplémentaire de messages début avril, en y incluant cette fois la correspondance d'une messagerie Telegram, supposée venir elle aussi de Prokopenko.

Un peu d'histoire

Anonymous International est né à la fin de l'année 2013, après avoir publié le texte intégral de l'allocution de nouvel an de Vladimir Poutine quelques heures avant que son discours soit diffusé à la télévision. Depuis, le groupe s'est consacré à dévoiler les rouages internes de certaines forces politiques en Russie.

Anonymous International s'est fait connaître sous le nom de son «service de presse» — «Chaltaï-Boltaï» [Humpty Dumpty], baptisé ainsi en l'honneur du personnage des comptines enfantines anglaises.

Le groupe publie les fuites sur son site b0ltai.org. Cependant, le Roskomnadzor (l'organe de contrôle des médias et du Web) a ordonné son blocage en juin 2014, et il n'est actuellement disponible en Russie que via un réseau virtuel privé ou bien un site-miroir. Le groupe a aussi un compte Twitter, @b0ltai, lui aussi bloqué en Russie, et @b0ltai2, un compte suppléant, dont l'accès n'est pas encore fermé en Russie. Pour annoncer sa nouvelle livraison de textos, Chaltaï-Boltaï écrit ceci :

Correspondance par SMS de la Direction de la politique intérieure AP FR [Administration présidentielle de la Fédération de Russie]. 2011-2014.

Curieusement, Chaltai-Boltaï est prêt à discuter de ses activités avec les journalistes, même si obtenir un rendez-vous personnel exige des mesures de sécurité drastiques.
Par exemple, pour rencontrer le représentant du groupe, le correspondant de «Medusa» Daniel Tourovski a dû se rendre en Thaïlande.

A Bangkok, l'un des membres du groupe a fait à Tourovski d'autres révélations sur ses activités : «Tu vois, Anonymous International, ce n'est pas notre activité principale. Elle n'est qu'occasionnelle. Chaltaï-Boltaï est une sorte de produit dérivé d'autres jeux. Le coeur de notre activité, c'est la sécurité de l'internet. Nous travaillons sur l'accès [à l'information]. Nous avons un petit cercle de clients réguliers. Cela nous suffit. Nos prix démarrent à quelques dizaines de milliers de dollars. Je ne parlerai pas de la fourchette haute. Ça nous suffit à tous pour vivre et voyager.».

Ingérence dans les médias

Selon un article de «Meduza» basé sur les dernières fuites divulguées par Anonymous International, certaines des informations que recèlent les 40.000 textos de Prokonenko attirent l'attention : par exemple, une correspondance avec Nikolaï Molibog, le directeur général du groupe de médias RBK, et avec Alexandre Jarov et Maxime Ksenzov, respectivement directeur et directeur adjoint du Roskomnadzor, l'organe du Kremlin dédié aux médias.

Prokopenko aurait tenté d'influer sur la politique rédactionnelle de RBK et d'empêcher la publication d'articles ne correspondant pas à la ligne officielle du gouvernement, parmi lesquels des articles se rapportant à la situation en Ukraine. D'autres textos montreraient un lien étroit entre Prokopenko et la direction du Roskomnadzor, par exemple des échanges visant à monter une procédure pénale contre le fondateur du site nationaliste populaire «Spoutnik et Pogrom» pour activité extrémiste (Prokopenko s'y serait opposé).

Dans un texto, l'adjoint du directeur du Roskomnadzor Maxime Ksenzov aurait déclaré à Prokopenko être prêt à bloquer la BBC en Russie après la publication dans les médias d'un article sur des activistes sibériens qui réclamaient une plus grande autonomie de leur région envers Moscou. Prokopenko, cependant, aurait déconseillé cette manœuvre,  et averti Ksenzov qu'un blocage de la BBC en Russie pouvait être à l'origine de problèmes pour Russia Today en Grande-Bretagne. Ksenzov s'est arrêté là :

02.08.14 16:12 Ксензов: У меня есть основания блокировать русскоязычный сайт bbc. Но шуму будет на весь мир

02.08.14 16:14 Прокопенко: Угу. Помни, что там Russia Today может пострадать

02.08.14 16:12 Ksenzov: J'ai la matière pour bloquer le site en langue russe de la bbc. Mais ça ferait du bruit dans le monde entier.

02.08.14 16:14 Prokopenko: Hum. Souviens-toi que cela pourrait affecter Russia Today là-bas

Dans un post sur Facebook daté du 1er avril, le directeur général de RBK Nikolaï Mobilog confirme l'authenticité de la correspondance divulguée entre Prokonenko et lui. Mobilog s'est excusé pour plusieurs passages où la forme de ses propos peut sembler inadmissible pour un proche du gouvernement, mais a justifié ses liens avec Prokopenko en soutenant qu'il est «normal» pour le chef d'un grand groupe de médias de s'entretenir avec des représentants du gouvernement.

Ekaterina Vinokurova

Cette autre journaliste dont le nom apparaît dans la correspondance de Prokopenko, Ekaterina Vinokurova, de Znak.com, s'efforce elle aussi de sauver la face. Mme Vinokurova est connue pour baser ses reportages sur des sources anonymes au Kremlin, et Prokopenko, après tout, était l'une de ces sources. Dans sa correspondance avec Mme Vinokurova, pourtant, Prokopenko se montre rien moins qu'accommodant. Dans un texto, Mme Vinokurova lui demande son aide pour contacter l'ex-femme de Rustem Adagamov, qui venait justement d'accuser [en anglais] celui-ci de viol sur sa belle-fille de 12 ans. Refus de Prokonenko. Presque aussitôt, pourtant, il aurait transmis ses coordonnées à son ex-épouse, Ana Lantratova, membre du Conseil du Kremlin pour les droits de l'homme.

En dehors des cas où Mme Vinokurova tente plutôt désespérément d'obtenir une information (ou bien une accréditation pour un événement officiel, dans un autre échange), nombre de ceux qui ont mis leur nez dans les archives de ces textos ont découvert des remarques racistes émises par Mme Vinokurova au sujet d'écoliers tadjiks. «J'ai eu ma période nationaliste», a-t-elle expliqué sur Twitter, en réponse aux commentaires du journaliste Roman Dobrokhotov (dont le siteThe Insider s'est largement fait l'écho des fuites divulguées par «Anonymous International»).

Mme Vinokurova a posé la question de l'éthique de cette divulgation d'une correspondance somme toute privée et de la rédaction de reportages à ce sujet, en disant que ses commentaires n'étaient pas destinés au public. De plus, elle prétend qu'une partie de sa supposée correspondance avec Prokopenko est faslifiée.

Ce qu'en dit Oleg Kachine

Le célèbre chroniqueur Oleg Kachine a écrit dans «Slon» un article sous l'angle suivant : ces textos de Prokopenko divulgués avec des arrière-pensées ne dévoilent rien d'illégal ni même de répréhensible dans les actes de ces fonctionnaires. Ces archives montreraient même que tout le monde au Kremlin ne fait que son travail, et que c'est plutôt la presse, ici représentée par M. Molibog et Mme Vinokurova, qui se comporte d'une façon inattendue.

Kachine tourne aussi en dérision la théorie populaire selon laquelle «Anonymous International» serait pour ainsi dire l'une des «tours du Kremlin» ; selon cette théorie, ces fuites auraient pour but d'affaiblir l'un des groupes d'influence qui se battent pour une hégémonie au sein du gouvernement ou de l'économie russes.

Этот миф о межбашенной войне оказался самым живучим мифом путинского времени, старшее поколение еще помнит времена, когда политологи рассуждали о противостоянии кремлевских силовиков в лице Игоря Сечина с кремлевскими «либералами» в лице Владислава Суркова, – смешно вспомнить. Как будто это так естественно для корпорации – война между службой безопасности и пиар-отделом.

Ce mythe de la lutte entre les tours du Kremlin est l'un des plus vivaces de l'ère poutinienne, la vieille génération se souvient encore des débats des politologues sur l'opposition des militaires du Kremlin représentés par Igor Sétchine et des libéraux représentés par Vladislav Sourkov – c'est drôle de s'en souvenir. Comme si c'était si naturel pour une corporation, cette guerre entre services de sécurité et relations publiques.

Est-ce que quelqu'un écoute ?

Lors d'une conférence de presse récente, le secrétaire de Poutine Dmitri Peskov a minimisé l'importance de ces fuites, et déclaré: «Je ne pense pas que beaucoup de gens les lisent.» Mais si l'on se réfère aux débats et à l'intérêt suscité sur la Toile par ces révélations d'«Anonymous International», il est difficile de donner raison à Peskov.

[Les textos de ce responsable du Kremlin ont suscité un certain intérêt en France aussi, car il y était envisagé de “remercier” la présidente du Front national, Marine Le Pen, pour son soutien sur l'annexion de la Crimée. Peu après, une société alimentée par des fonds russes octroyait un prêt à un microparti du FN, NDLR.]

Cet article a été rédigé avec le journaliste de «RuNet Echo» Kevin Rothrock.

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