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Des étudiants africains de Pékin organisent une veillée pour les victimes kényanes de Garissa

Participants wrote messages and sealed them in envelopes for the families of the Garissa victims.

Les participants ont écrit des messages mis ensuite sous enveloppe pour les familles des victimes de Garissa. Photo Filip Noubel

Un groupe d'étudiants, venant pour la plupart du Kenya, se sont réunis le 18 avril à l'occasion d'une veillée funèbre à la bougie organisée spontanément en hommage aux 147 personnes tuées à l'Université de Garissa le avril 2 avril au nord du Kenya.

Bien que les médias internationaux et chinois aient bien couvert l'actualité sur Garissa, l'intérêt pour cette information s'est rapidement estompé. Comme l'ont remarqué de nombreux observateurs, les réactions ont en général été plutôt tièdes dans le monde surtout si on compare avec des pertes en vies humaines récentes et d'importance similaire.

Ce double manque de visibilité dans le paysage médiatique a incité des étudiants kényans et africains vivant à Pékin à réagir malgré la distance qui les sépare de leurs pays d'origine. Ainsi, le 18 avril, une veillée funèbre a été organisée dans le parc de Chaoyang au centre de Pékin pour rendre hommage aux victimes et à leurs familles.

Une veillée dans une ville qui interdit toute manifestation

Pékin abrite un des plus grands groupes d'étudiants africains qui vivent souvent en dortoirs universitaires et créent des communautés très solidaires qui dépassent les clivages linguistiques ou des pays d'origine. L'idée d'organiser une veillée funèbre pour les victimes kényanes revient à Tebogo Lefifi, la représentante de Brand South Africa pour la Chine. Ce site est en charge de la promotion de l'image de l'Afrique du Sud dans le monde.

Lefifi explique à Global Voices qu'elle a été inspirée “par tous les gens qui sur WeChat [l'équivalent chinois de WhatsApp] se plaignent que le monde ne prend pas les 147 victimes au sérieux.”

De plus, dit-elle, un email d’Africa2.0 Branche Kenya, une fondation qui soutient des initiatives africaines, et qui commentait les évènements de Garissa, lui a rappelé qu'elle fait partie d'une génération tant attendue en Afrique dont la mission est d'instaurer un changement positif. Elle se déclare déçue par la campagne #147isnotjustanumber sur Twitter et dit que cela ne contribuera pas à créer un résultat positif. Par contre, mobiliser les communautés africaines pour exprimer leur soutien aux Kényans est bien plus important.

En fin de compte, la veillée a été organisée par Lefifi et trois autres étudiantes kényanes, dont Tina Kinuthia, qui explique comment l'idée du projet a pris forme:

Nous estimons que les vies des Kényans et des Africains comptent, ceci ne peut être jeté aux oubliettes, nous avons donc créé un groupe sur WeChat où très vite plus de 100 personnes ont aussi partagé le poster qu'on a fait pour la veillée dans leurs propres cercles d'amis. Certains se sont même servis du groupe WeChat pour envoyer des messages qui seront ensuite transcrits sur les cartes à envoyer aux familles des victimes. Mais on a aussi eu des gens dont le but était de saboter cette initiative, et qui disaient qu'on ne devrait rien organiser sans autorisation officielle préalable. On n'avait pas d'argent ou de sponsors et on a décidé de s'organiser de telle manière à ce que la cérémonie se termine en une heure pour éviter tout problème, et de passer à l'acte.

Organiser une veillée du souvenir peut sembler chose facile, mais dans le contexte chinois, toute manifestation publique, même de deuil, est rarement toléré sans une ribambelle d'autorisations officielles. Les étudiants ont donc décidé d'être inventifs et ont conçu l'évènement pour qu'ils puissent exprimer leurs émotions et leurs revendications sans créer d'ennuis aux participants.

Poster for Garissa vigil in Beijing.

Poster de la veillée pour Garissa à Pékin. Photo Filip Noubel

Les organisateurs ont donc annoncé l'évènement sur WeChat et à travers les réseaux traditionnels en demandant aux participants de se réunir en toute discrétion à une des entrées du parc de Chaoyang, un des plus grands parcs situés au coeur du quartier des affaires de Pékin.

En théorie, les rassemblements de moins de 500 personnes ne nécessitent pas l'obtention d'une autorisation dans le parc, alors qu'organiser une veillée même devant l'Ambassade du Kenya ou dans un lieu commercial exigerait de la paperasserie. Une des instructions données dans le groupe WeChat rappelle que:

Visuellement, il faut que ça ait l'air d'un pique-nique dans un parc. Munissez-vous de couvertures.

Un autre participant rappelle que:

D'habitude, autour de 50 personnes se réunissent dans le parc pour faire du yoga et ils n'ont pas besoin d'une autorisation.

Comme l'explique Tina Kinuthia:

On voulait organiser une rencontre en plein air, parce que les autres veillées organisées à Garissa et à Nairobi ont aussi eu lieu en plein air, et on voulait faire quelque chose de spontané.

La veillée a inclus une lecture de poésie composée à cette occasion, une cérémonie à la bougie suivie d'une minute de silence et la préparation de cartes qui seront ensuite envoyées aux familles des 147 victimes au Kenya.

L'impact de la veillée

Around 70 African students gather near an entrance of the park to join the vigil.

Près de 70 étudiants africains se réunissent à l'une des entrées du parc pour participer à la veillée. Photo Filip Noubel

Heureusement, le 18 avril, il faisait beau en fin d'après-midi au moment où les étudiants ont commencé à se réunir près de l'une des entrées du parc de Chaoyang pour rendre hommage aux victimes. Près de 70 personnes, y compris des étudiants africains et chinois, se sont assis dans un coin isolé du parc devant un autel de fortune composé de bougies. Très vite, des étudiants kényans ont prononcé de courts discours exprimant leur douleur mais aussi leurs soucis pour l'avenir de la société kényane. Plusieurs intervenants ont insisté en disant que le Kenya doit dépasser ses divisions et doit apprendre à vivre ensemble malgré ses différences culturelles, ethniques et religieuses.

Ensuite, des poèmes composés en anglais pour cette occasion ont été lus. L'un d'entre eux, écrit par Amina Jarso, une étudiante kényane qui vit à Pékin, dit:

 Son âme voulait s'exprimer,demander quel était son crime, elle voulait le ramener à la raison, si seulement il voulait bien lui octroyer un instant de plus.

Les yeux du garçon injectés de sang par sa colère, les yeux de la fille larmoyants de peur, il lutte pour faire taire sa conscience, elle lutte pour ne pas verser de larmes.

Ils s'arrêtent un instant et respirent ensemble, deux battements de coeur synchronisés, le fusil entre eux n'a aucun battement, un intrus dans leur première rencontre.

Ecoutons de plus près les silences entre les mots non-dits, et rendons aux 147 leurs noms, pour que leur souvenir ne s'efface pas.

Un autre poème lu dit ceci:

Je suis là, la tête baissée, impuissant     Des larmes tombent sur le sol désarmé  147 ce chiffre hante mon esprit me rappelant qu'ils ne seront plus parmi nous

Après cette partie chargée d'émotions, les participants ont été sollicités pour écrire des messages et les mettre sous enveloppe afin qu'ils soient envoyés aux familles des victimes pour porter de l'espoir et rappeler que le monde entier, même à Pékin, ne les oublie pas.

A ce moment, une agente de la sécurité du parc est venue pour annoncer qu'il fallait éteindre les bougies et évacuer cette partie du parc. Un étudiant a essayé de négocier et de gagner un peu de temps pour que la veillée puisse se terminer, mais l'agente est restée présente, et a informé ses supérieurs par walkie-talkie tout en demandant à tout le monde de quitter les lieux.

Regards chinois sur Garissa et sur la veillée 

Il y avait près de 10 participants chinois à la veillée, un mélange d'étudiants, de professeurs et d'amis du Kenya. Tina Kinuthia explique comment certains d'entre eux ont participé à l'évènement:

On a eu un soutien extraordinaire. Une personne qui dirige une agence de voyage a vu un message sur Jinru Feizhou, et s'est proposée à titre volontaire pour traduire le poster et le partager dans sa communauté. C'est comme ça qu'on a pu faire venir des Chinois.

Une des participantes est une ancienne étudiante de Nairobi qui se rappelle encore de certains mots en Swahili et qui dit qu'elle est venue car pour elle:

Nairobi fait partie de ma patrie, et tout ce qui touche au Kenya me concerne

Une autre participante chinoise explique que:

La plupart des gens autour de moi sont choqués, on en a même discuté en classe pour savoir comment empêcher que de telles choses se reproduisent, et quel devrait être le rôle du gouvernement; des universités et des étudiants.

Ainsi que le souligne une des organisatrices africaines:

Les Chinois semblent être bien informés mais sans une plateforme pour partager le deuil et le soutien à l'Afrique, il n'y a pas d'espace pour s'exprimer.

Le groupe WeChat est toujours actif, et cet évènement continue en dehors des discussions en ligne. Le bureau de la branche kényane d'Africa 2.0 va se charger de distribuer les cartes aux familles des victimes et a demandé d'envoyer le poster original utilisé pour l'autel de fortune pour l'accrocher dans leur bureau à Nairobi comme témoignage de la solidarité mondiale.

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