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Jan Süsler, une avocate qui défend les détenus portoricains

Manifestation  "Al mar por Oscar" (En mer pour Oscar), 2014, Puerto Rico. Photo Ricardo Alcaraz, utilisée avec permission.

Manifestation “Al mar por Oscar” (En mer pour Oscar), 2014, Porto Rico. Photo Ricardo Alcaraz, utilisée avec permission.

Maitre Jan Süsler n'aime pas parler de soi. Elle le dit très clairement dès le début de l'entrevue. Avocat des droits civiques, Me Süsler dit que l'attention doit être portée sur ses clients, qui sont aussi ses amis. “Je veux que ceci soit à propos de Oscar López Rivera [fr], “explique t-elle, faisant référence au prisonnier politique portoricain qu'elle représente.

Mais j'y tiens.

Maitre Jan Süsler a exercé son métier durant les 39 dernières années. Elle s'est spécialisée dans le domaine des droits des prisonniers, des mauvaises conduites de la police et les droits civils. Elle travaille au sein du cabinet  People’s Law Office (Cabinet juridique populaire) à Chicago depuis 1982. Elle est née aux États-Unis, à Chicago, Illinois, et a grandi dans une petite à ville trois heures environ au sud, dans une communauté majoritairement juive avec sa mère, son père, ses frères et sœurs.

Elle a consacré l'essentiel de sa carrière professionnelle à la défense de prisonniers politiques portoricains: des hommes et des femmes qui ont combattu pour l'indépendance de l'île des États-Unis.

Bien qu'elle soit de Chicago, de nombreux portoricains revendiquent Me Süsler comme l'une des leurs. Comme au cours des années 1990, encore une fois, elle est à la pointe d'une longue bataille, plaidant pour la libération immédiate de M. Oscar López Rivera [fr], un homme de 72 ans, qui, en mai aura servi 34 années d'une condamnation de 55 ans dans les prisons américaines, accusé de conspiration séditieuse et d'infractions connexes.

C'est une période intense, mais Mme Süsler a accepté de m'accorder une interview et de me parler un peu d'elle-même, mais surtout de ses clients et amis.

Global Voices (GV): Pourquoi avez-vous voulu devenir avocat?

Jan Süsler (JS): En partie parce que j'avais ce grand exemple de mon père. Nous avons toujours dîné avec l'ensemble de la famille, et rentré à la maison il nous parlait de son travail. C’était un médecin généraliste dans une petite ville. Il était antiraciste et un progressiste qui a aidé à lancer le bureau d'aide juridique. Il a compris que lorsque vous vivez dans une société inégale, vous avez un rôle pour lutter contre cela. Ma mère aussi l'a fait à sa manière, elle était militante. Elle avait une maîtrise en éducation et était enseignante. Ils se sont battus pour avoir des écoles qui offraient la même éducation pour tous les enfants, d'où qu'ils viennent.

En outre, je viens d'un endroit qui était très antisémite, les juifs n'étaient pas autorisés à faire partie de l'équipe du country club, etc. A Noël dans les écoles publiques, il y avait beaucoup de choses religieuses, et j'ai été perturbée par cela parce que je savais qu'il y avait une séparation de l'Église et de l'État. Je refusais de participer à ces activités, et je suis devenue avocat.

Une autre raison, quelque peu accidentelle due à l'époque de ma naissance. Je suis un baby-boomer, je me suis, donc, diplômée de l'école secondaire en 1967, une époque très perturbée dans le monde. Je me souviens assise sur le canapé avec mon père pour regarder la Convention démocrate de 1968, et lui de dire: “Oh mon Dieu, il y a une intervention de la police, ils battent les gens.” Donc, je suis aussi très bien un produit de mon temps. Quand j'étais au collège, il y avait des chars militaires. Une des choses qui m'a beaucoup inspiré a été de voir la résistance des étudiants sur les campus.

Le fait d'être femme a aussi son importance. Ma mère avait un diplôme d'études supérieures, mais elle n'a pas pu trouver du travail quand elle a divorcé de mon père [de son père biologique]. Soudainement, elle s'est retrouvée dans la rue et elle devait trouver un moyen de soutenir ses deux enfants, ma sœur et moi. Elle m'a toujours dit que je devais être  matériellement indépendante et ne dépendre de personne.

M. Oscar Lopez Rivera Me  Jan Susler

M. Oscar Lopez Rivera avec Jan Susler

GV: Comment avez-vous décidé de vous spécialiser en matière de droits des prisonniers politiques et des droits des détenus?

JS: Quand je me suis diplômée de l'école secondaire, je savais que je voulais faire un travail dans le domaine des droits civiques. Il y avait une association juridique qui offrait ses services aux détenus en Illinois du sud; je pensais que participer à leur travail aurait été une excellente façon de les aider, c'était surtout des noirs et des gens de couleur. C'était une région très raciste de cet état. C'est à ce poste que je me suis impliquée dans le mouvement pour l'indépendance et pour les prisonniers politiques portoricains. J'étais membre de la National Lawyers Guild (Association nationale des avocats), une organisation très progresiste. En 1980, la première vague de prisonniers politiques portoricains a été arrêtée, et deux d'entre eux ont été envoyés dans une prison où je faisais mon travail. Michael Deutsch m'a appelée et m'a dit qu'il y avait deux clients qui étaient très loin de leur communauté, ajoutant: “Je veux que vous alliez les voir.” C'était en septembre 1980. Il s'agissait de M. Luis Rosa et M. Carlos Alberto Torres.

GV: Comment cette relation avec les prisonniers politiques portoricains s'est développée?

JS: C'est venu tout naturellement, beaucoup d'entre eux étaient emprisonnés dans l'Illinois. Et puis beaucoup d'entre eux pensaient que je devais aller à Chicago pour me rapprocher de la communauté portoricaine. Ensuite, je suis allé à Chicago, et je suis devenu membre du People’s Law Office, en me rapprochant de la communauté portoricaine, des familles des prisonniers, j'ai commencé à effectuer des allers et retours sur l'île.

GV: Vous sentez-vous comme une adoptée portoricaine?

JS: Certaines personnes disent que je suis née au mauvais endroit. J'aime les portoricains, et leur pays. Je respecte et admire l'étonnante résistance de ce peuple malgré des siècles de colonialisme, et je me sens très aimée et appréciée. Je me sens très privilégié d'être en mesure d'avoir cette incroyable relation étroite avec le peuple portoricain. Je suis très heureuse.

D'autre part, comme je ne suis pas portoricaine, je pense que cela ajoute une dimension supplémentaire à notre action, par exemple, vous n'auriez pas pu m'interviewer. Certaines personnes pensent que le fait  qu'une américaine travaille dans ce domaine est unique et exceptionnel, mais je ne pense pas que cela devrait être une exception. Après tout, c'est mon gouvernement qui colonise Puerto Rico, et pourquoi il n'y pas plus de personnes qui se sentent offensées par cette relation qui non seulement est anti-éthique, mais aussi viole le droit international. Au Comité spécial de la décolonisation des Nations Unies, je ne suis qu'un membre parmi quelques américains qui parlent de Porto Rico, et je pense que nos concitoyens ont l'obligation de dénoncer les injustices de notre gouvernement.

GV: Ce sont des cas qui dépendent fortement de l'opinion publique. Quelles sont les différences entre les deux camps : les tribunaux et l'opinion publique?

JS: Le mouvement indépendantiste portoricain et le mouvement de soutien aux prisonniers politiques sont deux choses différentes. Le mouvement d'indépendance est fortement impliqué dans la campagne visant à libérer les prisonniers, mais celle-ci est beaucoup plus large. Cela implique une très grande expérience pour susciter les deux. Oscar et d'autres prisonniers politiques ont pris une position très forte quand ils ont été arrêtés dans les affaires de Chicago, et ont dit qu'ils rejetaient la compétence de la Cour pour les juger comme criminels parce que leurs cas relevaient du droit international. Sur les bancs de l'école de droit on ne vous apprend pas comment représenter des gens comme eux (rires). On n'enseigne pas comment faire du droit créatif quand vous travaillez avec des gens qui ne veulent pas aller au tribunal.

Par exemple, lorsque Mme Alejandrina Torres a été envoyée dans la chambre souterraine de torture appelée l'unité de haute sécurité pour les femmes à Lexington, Kentucky, en 1986. Elle ne voulait pas être interrogée par des tribunaux américains pour contester ses conditions de détention. Alors, comment pouvez-vous être son avocat quand elle ne vous laissera pas aller devant les tribunaux? Elle a encore des droits légaux, mais vous devez trouver le moyen d'être un avocat créatif. Cette activité vous amène à participer à de différents fora, aux tribunaux internationaux, à des conférences, au Comité de la décolonisation de l'ONU, à toutes sortes d'expériences et à des endroits merveilleux que vous défendez, d'une manière non traditionnelle, différente de ce que vous avez appris dans les cours de droit.

Dans ce processus, vous devenez partie d'un mouvement et avec les prisonniers politiques c'est très important parce qu'ils font partie du mouvement. Votre sensibilité pour ce que votre client veut et votre sensibilité pour ce que le mouvement veut vous aident à devenir une personne plus responsable, et un avocat plus responsable. La partie de militantisme avec les moyens juridiques qui sont disponibles aident à la formation de l'opinion publique.

"Oscar, héros national, nous voulons que vous retourniez maintenant." Une marche pour Oscar 2013, à Puerto Rico. Photo par Ricardo Alcaraz, utilisée avec permission

“Oscar, héros national, nous voulons que vous retourniez maintenant.” Une marche pour Oscar 2013, à Puerto Rico. Photo par Ricardo Alcaraz, utilisée avec permission

GV: Qui est M. Oscar López Rivera pour vous, en plus d'être votre client?

JS: Je vais vous donner un exemple: ma filleule vient de se rendre à Puerto Rico pour sa fête d'enterrement de vie de jeune fille, et elle m'a renvoyé la photo d'une image d'Oscar dans les rues du Vieux San Juan. Elle a dit: “Son visage est collé partout!”

Je le vois comme plus grand que la vie, une personne qui a inspiré les gens afin de se rassembler. Lorsque vous êtes confronté à quelqu'un qui est une légende de son vivant … Je suis allée le voir récemment, et nous étions dans la salle, et je parle du Sommet des Amériques [au Panama, du 10 avril to 11 avril ]. Il y a beaucoup de chaos dans la salle. Je suis assise avec cet homme dans une prison qui lui est étrangère, et je lui dis que son cas allait être débattu à Panama. C'est une combinaison de banalités d'être dans cette salle avec des automates, réalisant qu'il sera dénudé après ma visite, et dans le même temps ce même homme fait l'objet de discussion entre chefs d'état.

GV: A combien estimez-vous les chances que le Président Obama accorde la clémence à M. Oscar López Rivera avant la fin de son mandat?

JS: Parfois, les gens me demandent: Quand M. Oscar retournera-t-il chez lui? Et je leur répond que cela dépend du travail que nous faisons, non seulement nous les avocats. M. Obama doit prendre une décision politique, qui soit politiquement profitable pour son parti. Nous devons lui  faire comprendre que cette décision serait profitable pour son parti. Il a été l'un des présidents les plus avares de l'histoire moderne à accorder des commutations de peine et des grâces présidentielles. Il a été fortement critiqué pour cela. Il a récemment déclaré lors d'une interview qu'il a compris qu'il avait besoin de faire plus dans ces domaines. Ce sont de bonnes nouvelles.

J'espère que notre travail continuera à être aussi cohérent et créatif que par le passé, nous devons donc insister sans relâche pour maintenir M. Oscar visible, parce que notre fenêtre est entrain de se refermer. Nous devons faire savoir que nous devons renvoyer M. Oscar chez lui.

GV: Dites-moi quelque chose que nous ne pouvions pas savoir à propos de Oscar López.

JS: C'est quelqu'un dont j'ai appris beaucoup de choses, pas comme un enseignant, mais lorsque vous partagez des expériences de vie avec quelqu'un dont vous vous souciez, vous grandissez. Et je ai énormément appris de ma relation privilégiée avec lui.

Il fait probablement plus de flexions physiques que la plupart des jeunes autour de lui. Il prend bien soin de lui-même, parce qu'il sait que ses geôliers ne le feront pas. Il fait beaucoup attention à ce qu'il mange, ce qui est très difficile en prison, et encore plus difficile parce qu'il est végétarien. Il est très discipliné. Il comprend combien le temps est précieux. Il a son propre ordre du jour, lecture, exercice physique, manger; il correspond avec de nombreuses personnes. C’est un autodidacte, et il a une mémoire redoutable. Il n'oublie jamais rien de tout ce qu'il lit, il n'oublie jamais quelque chose, il peut parler de l'histoire de l'Egypte, à propos de volley-ball (elle rit). Il comprend le monde d'une manière très complexe. C'est une source de connaissance. Oui, alors pourquoi est-il en prison? C’est une ressource pour son pays, et Porto Rico est privé de cette ressource.

Pour plus d'articles de Global Voices online sur M. Oscar López Rivera, cliquez ici [en appuyant sur chaque titre en anglais dans la fenêtre qui apparaitra, on obtient la version originale et une indication sur les autres langues dans lesquelles l'article a été traduit].

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