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Espoir et introspection au Cameroun pour l'intronisation du nouveau président au Nigeria voisin

Former Nigerian President Goodluck Jonathan with newly sworn-in President Muhammadu Buhari during his inauguration ceremony on May 29, 2015. Public Domain photo from the US State Department.

L'ex-président nigérian Goodluck Jonathan avec son successeur nouvellement intronisé Muhammadu Buhari pendant la cérémonie de prestation de serment du 29 mai 2015. Photo du Département d'Etat des Etats-Unis, dans le domaine public.

Le Cameroun et le Nigeria partagent une longue histoire commune, imbriquée et parfois tumultueuse, qui remonte à l'ère de la colonisation britannique, quand le Cameroun britannique était gouverné dans le cadre de la Fédération Nigériane. Lors d'un plébiscite de 1961 organisé par l'ONU, le Southern Cameroons britannique vota son indépendance en s'unissant au Cameroun français, tandis que le Northern Cameroons britannique se prononçait pour son intégration dans la fédération du Nigeria. Aujourd'hui, le Southern Cameroons constitue les régions nord-oues et sud-ouest du Cameroun, alors que le Northern Cameroons a été absorbé en éléments des Etats de Borno, Adamawa et Tabara du Nigeria.

Cameroun et Nigeria partagent aussi une frontière de 2.000 kilomètres qui coupent en deux de mêmes groupes ethniques. Et aussi de vieilles querelles frontalières, dont la plus notable est celle de la péninsule de Bakassi imbibée de pétrole, finalement réglée quand la Cour Internationale de Justice a tranché en faveur du Cameroun en 2002.

Aujourd'hui, le Nigéria est le premier partenaire commercial du Cameroun, avant la France, l'ancienne puissance coloniale. Qui plus est, au moins deux million de Nigérians vivent au Cameroun (certains disent jusqu'à six millions) tandis qu'un million de Camerounais vivent au Nigeria. Le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune décrit les deux pays comme “collés, dos à dos comme des frères siamois”.

Vu cette proximité et cette imbrication historique, on ne s'étonnera pas que les gros événements socio-politiques au Nigeria produisent habituellement des effets sur le Cameroun. Par exemple, la crise dans la région nigériane du Delta déborde régulièrement au Cameroun avec des enlèvements et des attentats contre les postes militaires et les villages frontaliers camerounais.

L'insurrection de Boko Haram est l'exemple le plus flagrant que le Cameroun s'enrhume quand le Nigeria éternue. Ce qui avait débuté comme une rébellion contre le pouvoir nigérian s'est transformé en insurrection régionale à part entière. Le Cameroun a dû déployer plus de 6.500 soldats dans le nord pour repousser les attaques à répétition du groupe djihadiste sur son territoire, dont la plus violente a été celle de février 2015 sur Fotokol, où une centaine de civils ont été massacrés.

Exaspération contre la présidence Jonathan

Les relations entre le Cameroun et le Nigeria se sont tendues pendant les mois précédant l'élection présidentielle, du fait de l'irritation camerounaise contre qui était perçu comme la passivité et la mollesse du Nigeria face à l'insurrection islamiste ; une absence de réactivité catalysatrice d'attaques en hausse de Boko Haram au Cameroun, avec pour effets déplacements de population à grande échelle, perturbations économiques, graves pénuries alimentaires, insécurité généralisée et une crise des réfugiés sans précédent dans le Nord-Cameroun. Le porte-parole de l'armée camerounaise, le Colonel Didier Badjeck se plaignait en janvier :

On en a marre de la situation. Le Nigeria doit prendre ses responsabilités. Nous ne pouvons pas continuer à porter le poids d'une guerre dont nous ne connaissons même pas les tenants et aboutissants.

L'ire largement répandue contre le président Goodluck Jonathan s'exprime sans ambages dans ce tweet du 11 janvier d'un Camerounais furieux [NdT : avec un jeu de mot sur le prénom Goodluck qui veut dire “bonne chance”] :

C'est donc avec un intérêt tout neuf que les Camerounais ont suivi l'élection présidentielle chez leur voisin. Sans surprise, le favori de la plupart était le candidat d'opposition, le général à la retraire Muhammadu Buhari, en raison de son discours sans compromis contre Boko Haram, de sa promesse sans équivoque d'éradiquer le groupe s'il devenait président, et de sa disposition, contrairement au président Jonathan, à reconnaître et apprécier le rôle des pays voisins dans la destruction de la machine de guerre de Boko Haram. Comme il le déclarait dans un sarcasme de campagne électorale contre la présidence Jonathan :

C'est une énorme honte pour le Nigeria. Le Cameroun et le Tchad dépassent maintenant le Nigeria dans la lutte contre l'insurrection. Nous construirons la capacité et le Nigeria devra pouvoir assurer son intégrité territoriale

Ravissement après la victoire de Buhari

Dire que les Camerounais étaient seulement “contents” du résultat du scrutin présidentiel nigérian est en-dessous de la réalité. Des témoins ont décrit :

Des scènes de liesse populaire… dans certaines villes du nord du Cameroun, à l'instar de Kousseri ou Mokolo après l'annonce de la victoire de Muhammadu Buhari.

Et un chauffeur de  taxi de Kousseri d’expliquer :

c’est normal que nous soyons joyeux ! Boko Haram et Goodluck Jonathan sont l’origine de l’insécurité dans l’extrême-nord du Cameroun. Donc, qu’il soit battu aux élections rend les populations de la partie septentrionale du Cameroun heureuses n’est que justice

La satisfaction camerounaise du résultat de l'élection s'est aussi traduite par la promptitude avec laquelle le président Biya a envoyé un message félicitant son “cher frère”, Buhari, pour sa “brillante élection”, et assurant le président élu de “[sa] volonté constante de collaborer avec [lui] pour maintenir et consolider les excellentes et diverses relations existant entre le Cameroun et le Nigeria, ainsi qu'entre nos peuples frères” La journaliste Annie Payep ironise :

Dans ses déclarations d'après élection, M. Buhari a réitéré son engagement pour une approche régionale dans le combat contre Boko Haram.

BUHARI : “Avec la coopération de nos voisins, TCHAD, CAMEROUN, NIGER Boko Haram sera vaincu”.

Exactement ce que les Camerounais voulaient entendre. Comme l’écrit Cameroon Tribune :

La détermination du chef de l’Etat nigérian de faire de l’éradication de Boko Haram une priorité absolue est un motif d’espoir.

Pouce levé pour Jonathan

La conviction quasi unanime que leur pays a été empêtré dans une “guerre par procuration” à cause de l'incompétence du Président Goodluck Jonathan n'a pas empêché les Camerounais de saluer la dignité et la grâce avec lesquelle celui-ci a concédé sa défaite. Ainsi, Henry Junior a écrit dans un commentaire Facebook :

Jonathan s'est distingué dans un pays réputé pour sa production d'hommes enivrés par le pouvoir ; des hommes qui réécriraient les bordereaux de résultats électoraux et s'accrocheraient activement et jalousement au pouvoir !!!

Scribbles from the Den a répondu sur le même fil :

Quels que soient ses échecs en tant que président, et ils sont légion, l'acte singulier de Goodluck Jonathan de reconnaissance de sa défaite a désamorcé une bombe à retardement et sauvé le Nigeria d'une prise de tête inutile et trop coûteuse. Rien que pour ce point, il entrera dans les livres d'histoire.

Nkwebo Denis, le rédacteur en chef adjoint du quotidien Le Jour, s'est borné à tweeter :

Je rends hommage à Goodluck Jonathan. Vive le Nigeria !

Si seulement cela pouvait arriver au Cameroun…

La joie et la fierté des Camerounais après le résultat de l'élection se sont teintées de mélancolie et d'introspection pour la situation politique de leur pays gouverné par le même président depuis 33 ans :

Buhari intronisé président du Nigeria, Paul Biya du Cameroun intronisé plus ancien dictateur du Cameroun

Lema Abeng-Nsah, éditeur du magazine Dunia, a tweeté :

Avec se trente et quelques années de pouvoir dans les rotules, je me demande ce que pense mon Président P Biya de l'exemple de notre voisin

Dans la même veine, Nutella Machiri a tweeté :

Le Nigeria a un nouveau président ! Si ça peut arriver chez eux ça peut aussi arriver au Cameroun ou bien ? 😩

Et le jour de la prestation de serment, KF Wakai a posé la question qui est sur les lèvres de millions de Camerounais :

Les Camerounais pourront-ils un jour dire ces mots à notre roi ? Au revoir Goodluck…

L'avenir en partage

Muhammadu Buhari est entré en fonctions, et les Camerounais espèrent être à l'aube d'une nouvelle ère de coopération surtout dans la guerre contre Boko Haram :

Alors que @MBuhari prend les rênes, espoirs de coopération accrue entre les armées nigériane et camerounaise ici à Kerawa

L'attente est que la coopération s'étende aussi à d'autres domaines. Un éditorial de Cameroon Tribune l’exprime :

Au total, l’ouverture d’une nouvelle ère au Nigeria, suite à l’accession au pouvoir du général Muhammadu Buhari est une nouvelle opportunité à saisir par le Cameroun et le Nigeria pour donner un souffle nouveau à la coopération bilatérale. Condamnés à vivre ensemble, les deux pays doivent regarder dans la même direction et savoir saisir les opportunités qui s’offrent de part et d’autre. Ils ont l’avenir en partage.

1 commentaire

  • Diabate

    Bonjour,
    En lieu et place d'”intronisation”, je dirai “investiture”. Car, à ma connaissance, on intronise un ROI et on investi un PR. bref!
    En plus de limiter les mandants électifs notamment ceux de la présidence à un maximum de 2 fois, je pense qu’il serait plus approprié d’y interdire aussi les proches (fils/filles, frères/sœurs, cousins/cousines) qui pourraient servir à contourner la mesure.
    Dans la même optique, doivent également être interdits les membres du parti dans leur ensemble jusqu’à la fin de la nouvelle mandature afin de favoriser une réelle alternance.
    Enfin, celui/celle déjà président(e) doit être interdit à vie sans possibilité de retour.

    Telle sera donc ma modeste contribution que les spécialistes pourront corriger!

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