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Brésil : des travaux de la Banque Mondiale privent d'eau potable les communautés du Sertão de Ceará (partie 1)

El agricultor Paulo Sérgio Alves, presidente de ISCA Gameleira, posa para la foto a la orilla del embalse. El área debería estar inundada, en caso de que el embalse estuviera lleno, el nivel del agua era 10 % inferior cuando el reportero visitó el lugar. Foto: Ciro Barros/Agência Pública CC-BY-ND

L'agriculteur Paulo Sérgio Alves, president de ISCA Gameleira, pose pour la photo sur la rive du barrage. La zone devrait être inondée si le barrage était rempli, le niveau de l'eau était inférieur de 10% quand le reporter visita les lieux.

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages web en portugais (Brésil)]

Cet article fut publié par l’Agência Pública et réalisé en association avec l'International Consortium of Investigative Journalists pour la série Expulsés et abandonnés : comment la Banque Mondiale rompt sa promesse de protéger les pauvres. Tous deux ont un accord de publication avec Global Voices. Cette histoire sera republiée par Global Voices en trois parties.

« Goutez l'eau d'ici », me défie Paulo Sérgio de Moraes Alves, 34 ans, président de l'ISCA (Institution Socio-communautaire de l'Agro-ville), l'association des résidants de l'agro-ville Gameleira. J'obéis et ma langue s'enroule. L'eau est du sel pur. « Maintenant, imaginez-vous en train de vous laver avec cette eau. La peau sèche, cela fait des plaies. Des enfants sont déjà tombés malades », proteste Paulo Sérgio.

La protestation est grande car elle est causée par des travaux de lutte contre la sécheresse qui ont fait perdre à des personnes, comme Paulo Sérgio, en plus de leur maison, l'accès à l'eau potable et à l'électricité dont ils disposaient avant la réinstallation. Il y a près de quatre ans —période qui coïncide avec une sécheresse historique dans l'Etat de Ceará— les résidents furent expulsés de leurs maisons et déplacés pour laisser place au barrage Gameleira, situé aux confins des zones rurales des municipalités de Trairi, Itapipoca et Tururu, à 150km  de distance de la capitale de l'Etat, Fortaleza. «Avant nous vivions sur la rive du fleuve. Même en période de sécheresse, si le fleuve s'asséchait, nous pouvions creuser des puits. Chacun pouvait s'adapter. Ici nous sommes forcés d'utiliser cette eau salée », explique Paulo Sérgio.

Gameleira est l'un des cinq barrages construits pour la seconde étape du PROGERIRH [en] (Projet de Gestion Intégrée des Ressources Hydriques de l'Etat de Ceará), un projet conjoint entre le gouvernement du Ceará et la Banque Mondiale, qui depuis plus de vingt ans réalisent des programmes de lutte contre la sécheresse dans l'Etat. Pour la première étape [es] du PROGERIRH, en 2000, la Banque Mondiale a prêté 136 millions de dollars US au gouvernement de Ceará. Pour cette seconde étape [en], initiée en 2008, la banque attribua 103 millions de dollars US au programme.

Pour la construction du barrage de Gameleira, ce furent 40 millions de reals (dont 18 millions financés par la Banque Mondiale et le reste par l'Etat de Ceará, d'après le gouvernement de l'Etat). Sur les 180 familles affectées par les travaux, d'après les données du Secrétariat aux Ressources Hydriques (SRH), 91 vivaient sur place et ont perdu au moins une partie de leurs terres ; beaucoup ont perdu toute leur propriété. Près de quatre ans plus tard, la seule eau à laquelle ils sont accès est celle du puit qu'ils m'ont faite goûter.

Il y a un dessalinisateur, mais il n'est possible d'extraire le sel que d'environ 25% de l'eau utilisée chaque jour. « Sinon, le petit moteur du puit, qui fait déjà des siennes, s'arrête », dit Paulo Sérgio. La communauté est obligée d'établir une rotation : chaque famille a droit à 36 litres d'eau pour sa consommation quotidienne (selon l’ONU, la quantité nécessaire pour une personne est de 110 litres par jour) et il y a des familles qui comptent plus de dix personnes. La précieuse eau dessalée s'utilise pour boire et cuisiner. Le reste se fait avec l'eau salée. « Le sel use tout le savon. Toute une barre de savon est nécessaire ici pour laver un vêtement. C'est cette eau que nous avons pour nous », dit l'agricultrice Maria Gorete Rodrigues de Souza, de 48 ans.

El pozo de la agrovilla solo da agua salobre de manera ilimitada. Los residentes pueden tomar 36 litros diarios de agua dulce. Foto: Ciro Barros/Agência Pública CC-BY-ND

Le puit de l'agro-ville donne de l'eau potable seulement de façon limitée. Les résident peuvent utiliser 36 litres d'eau douce par jour. Photo : Ciro Barros/Agência Pública CC-BY-ND.

Les conditions offertes à la communauté pour sa réinstallation dans l'agro-ville de Gameleira violent directement les mesures obligatoires établies par la Banque Mondiale pour réduire l'impact social, environnemental et économique sur les communautés affectées par les projets de développement qu'elle finance. Parmi celles-ci la Directive Opérationnelle 4.30 [en], mise en place le 1er juin 1990, impose qu'une « attention spéciale soit portée aux groupes les plus pauvres qui seront déplacés » et prévoit que « toute réinstallation involontaire doit être conçue et exécutée comme un programme de développement qui fournisse à la population réinstallée les opportunités et les ressources suffisantes pour jouir des bénéfices du projet ».

Cette même directive spécifie que la réinstallation « doit garantir des ressources suffisantes pour le logement, l'infrastructure (approvisionnement en eau, voies d'accès) et les services sociaux (écoles, centres de santé) ». D'après une enquête réalisé par l'ICIJ, [International Consortium of Investigative Journalists] entre 2004 et 2013 au moins 10 094 brésiliens on subit les impacts négatifs de projets financés par la Banque Mondial, perdant leurs maisons, leurs terres ou leurs emplois. Plus spécifiquement, les projets de lutte contre la sécheresse à Ceará mis en place depuis le début des années 1990, les travaux financés par la banque ont affecté 4 625 familles. Et, comme le montrent les déplacés de Gameleira, les mesures de sauvegarde n'étaient pas toujours respectées.

Le barrage Gameleira et la Banque Mondiale à Ceará

Depuis les années 90, la Banque Mondiale finance des programmes à Ceará comme le PROURB (Projet de Développement Urbain et de Gestion des Ressources Hydriques), suivi par les deux étapes du PROGERIRH durant les décennies suivantes. L'objectif est de susciter le développement des infrastructures hydriques à Ceará (avec la construction de barrages, de canalisations et d'axes d'intégration des bassins hydrographiques) et la formation d'un groupe technique pour contrôler le système, qui doit destiner l'eau à la consommation humaine et au développement économique.

Les projets s'appuient —ou devraient s'appuyer— non seulement sur les travaux, mais aussi sur l'efficience de la gestion des ressources hydriques, comme l'explique le professeur d'ingénierie hydraulique et environnementale de l'Université Fédérale de Ceará, Francisco Assis de Souza Filho, ex-directeur de la planification technique de la COGERH (Compagnie de Gestion des Ressources Hydriques) et responsable de la coordination technique des projets de la Banque Mondiale dans la première phase du PROGERIRH, et de programmes plus anciens comme le PROURB et Proágua. « L'investissement le plus important est dans la construction d'infrastructures. Mais il y a aussi une logique constante de promotion de la gestion des ressources hydriques, principalement à partir de la création d'un échafaudage institutionnel, juridique et organisationnel. Ce qui apparaît dans les projets de la Banque Mondiale est que, à long terme, cette capacité institutionnelle à contrôler les ressources hydriques est celle qui fera la différence », affirme-t-il. D'après lui, Ceará est aujourd'hui un modèle de gestion hydrique en zone semi-aride. Une affirmation difficilement acceptable pour les habitants de Gameleira.

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La loi brésilienne qui institua la Politique Nationale des Ressources Hydriques (9 433 du 8 janvier 1997) établie qu'en « situation d'insuffisance, l'usage prioritaire des ressources hydriques est la consommation humaine et l'abreuvement des animaux ». Mais c'est le manque de démocratisation de l'accès à l'eau qui est le principal problème de la gestion des ressources hydriques à Ceará selon les ONG et les mouvements sociaux locaux. Marcos Vinicius Oliveira, président de l'ONG Esplar (Centre de Recherche et Conseil), qui depuis 1974 agit en soutient à l'agroécologie et à l'agriculture familiale dans l'Etat, explique : « L'eau pour l'agrobusiness devrait être surtaxée, or aujourd'hui elle est quasiment gratuite. Les grands réservoirs n'auraient pas dû être construits ; on aurait dû réaliser plus de réservoirs moyens ou le long du bassin pour faciliter l'accès à cette eau pour les communautés ».

Le résultat est que « ceux qui souffrent effectivement le plus de la sécheresse », les familles qui vivent en zone rurale et représentent plus de 50% de la population du Nordeste brésilien, n'ont pas d'accès à l'eau, comme l'affirme Cristina Nascimento, de l'ASA (Coordination pour le Semi-aride Brésilien), un réseau d'organisations de la société civile. « L'eau est concentrée et n'arrive pas jusqu'à ces lieux. Nous devons débattre de la démocratisation de l'accès à cette eau », dit Cristina.

« La cohabitation dans le semi-aride exige la garantie de l'eau, essentielle pour les familles qui vivent dans les zones les plus éloignées, dans la zone rurale. La ville nécessite également de l'eau, mais ces travaux ne sont pas toujours pensés sur un mode vraiment plannifié dans la perspective d'atteindre tout le monde », explique-t-elle en citant le cas du barrage Gameleira, qui demeure au milieu d'une zone rurale et laisse la population en manque du liquide. « Ce barrage fut achevé en 2013, en pleine sécheresse, il retint une bonne quantité d'eau [qui] sert la zone urbaine d'Itapipoca, ce qui est également important. Mais il n'y a toujours pas de projet achevé —il y a bien l'idée d'en faire un, mais il n'est pas réalisé— de canalisation qui porte l'eau aux familles rurales. Les travaux nécessitent aussi de penser le point de vue des familles qui vivent ici », dit-elle.

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