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Les origines du sentiment anti-haïtien en République Dominicaine

The border between Haiti and the Dominican Republic. Photo by Alex Proimos, republished under Creative Commons License, and taken from original NACLA post.

La frontière entre Haïti et la République Dominicaine. Photo de Alex Proimos, sous licence Creative Commons, reprise de l'article original de NACLA.

Cet article de Amelia Hintzen a d'abord été publié sur le site internet de NACLA, il est republié ici dans le cadre d'un accord de partage de contenu.

Mercredi 17 juin 2015  était la date limite pour la présentation par les immigrants haïtiens et les personnes d'ascendance haïtienne de leurs papiers aux autorités dominicaines pour que soient étudiés leurs droits à résider dans le pays. Ceci concerne ceux qui ont immigrés il y a peu de temps mais aussi les Dominicains qui ne peuvent  pas prouver qu'ils sont nés en République Dominicaine et que leurs parents étaient des résidents légaux.

Mauvais présage, le Service de l'immigration aurait formé des fonctionnaires pour effectuer des expulsions, et beaucoup de Dominicains d'origine haïtiennecraignent qu'on leur fasse quitter le seul pays qu'ils connaissent. Bien que le gouvernement affirme qu'il ne se lancera pas dans des expulsions massives, les Dominicains descendants de Haïtiens dépourvus de citoyenneté, estimés à plusieurs dizaines de milliers, affrontent un avenir incertain. De peur de la critique internationale, le gouvernement dominicain a soutenu à plusieurs reprises qu'il avait  parfaitement le doit de déterminer qui était qualifié pour obtenir la citoyenneté.

Bien qu'il puisse paraître simpliste de lier ces décisions à la culmination d'une haine ancestrale, résultat inévitable d'une histoire de frères ennemis entre les deux pays remontant à l'occupation haïtienne de la République Dominicaine entre 1822 et 1844, l'histoire est en réalité bien plus complexe. En effet, raisonner ainsi, c'est perpétuer un récit créé par Rafael Trujillo, un des dictateurs les plus brutaux de ce pays. Il a gouverné la République Dominicaine de 1930 jusqu'à son assassinat en1961, il s'est servi de l'idéologie anti-haïtienne pour rassembler les Dominicains autour de lui, il affirmait que son autoritarisme strict était nécessaire pour protéger le pays de la menace d'une invasion “passive” des immigrants haïtiens. En 1937 il a ordonné le massacre d'un nombre estimé entre 10 et 20 000 de Haïtiens qui vivaient sur la frontière entre les deux pays.

Bien que cette tragédie soit souvent citée comme preuve du conflit ingérable entre les deux pays, il faut constater que le souhait de Trujillo de réaliser des expulsions de masse avant le massacre fut un échec car les différentes communautés locales s'opposèrent au harcèlement illégal des immigrants haïtiens. Dans la réalité, les Haïtiens et les Dominicains ont toujours vécu ensemble dans le pays et ils furent souvent ouvertement hostiles aux efforts du gouvernement pour intervenir dans leur vie commune. Les deux pays ayant  bien peu de chemins carrossables et de moyens de communication, les paysans haïtiens et dominicains avaient bien plus de points communs entre eux qu'avec une lointaine élite. Loin d'être l'expression d'un sentiment anti-haïtien, le massacre orchestré par Trujillo fut une tentative de destruction des liens anciens entre Haïtiens et Dominicais qui limitaient son pouvoir sur le pays.

Et pourtant le despote n'a jamais réussi à éliminer la population haïtienne de son pays. Le sucre était une des exportations les plus importantes du pays et les Haïtiens, la main-d'œuvre indispensable à cette industrie. Face a cette contradiction le gouvernement de Trujillo a décidé d'isoler les immigrants haïtiens dans le pays en les obligeant à se concentrer sur les plantations sucrières. Le pouvoir s'est retrouvé face à une confusion totale du fait de la résistance des membres de la communauté à un déplacement forcé de leurs voisins. Mais les fonctionnaires du gouvernement firent pression sur les propriétaires terriens pour déloger les Haïtiens en les menaçant de confisquer leurs documents d'immigration allant jusqu'au déplacement forcé des Haïtiens. Ayant isolé ceux-ci dans les plantations, le régime de Trujillo commença à effacer la longue histoire commune de ces deux communautés dans l'île d'Hispaniola.

Le projet du pouvoir d'isoler les immigrants et leurs enfants se renforça quand un des promoteurs de cette idéologie, Joaquín Balaguer, fut élu à la présidence en 1966. Balaguer mit en place une politique qui n'autorisait aux Haïtiens que la vie dans les plantations et la coupe de la canne comme seul travail. Au début de chaque récolte de canne à sucre, l'armée et la police nationale se mettaient à la recherche d'Haïtiens dans tout le pays pour les déplacer autoritairement dans les plantations, qu'ils aient ou non des papiers en règle. De plus, les immigrants qui n'avaient aucun papier étaient souvent obligés d'aller dans une plantation sans aucune régularisation. De cette façon, la situation légale des immigrants aux yeux de l'Etat n'a plus été liée aux documents présentés mais uniquement à leur situation et leur travail. Aussi bien Trujillo que Balaguer ont cru que si l'on pouvait maintenir les Haïtiens dans les plantations, ceux-ci contribueraient à l'enrichissement de la nation sans avoir à les reconnaître comme partie de cette nation.

Bien que la grande majorité des Dominicains soit constituée de descendants d'Africains, Balaguer soutenait qu'après l'annihilation de la population indigène, la république Dominicaine avait été peuplée d'immigrants espagnols blancs. Selon lui, les traits africains de la population dominicaine ont été le résultat d'une infiltration haïtienne. A cause de sa peur d'une contamination raciale, Balaguer a commencé à “s'occuper ” des Dominicains enfants de parents haïtiens. Dans les années 70 il a fait réaliser plusieurs enquêtes à ce sujet et de nombreux fonctionnaires de son gouvernement lui avait signalé qu'il ne pouvait pas déporter les Dominicains d'ascendance haïtienne parce qu'ils étaient nés en République Dominicaine et devaient être considérés selon la constitution comme des citoyens dominicains. En réalité ceux qui était nés dans les plantations loin de tous réseaux médicaux n'avaient jamais reçu de certificats officiels de naissance.

Dans les années 90, avec le déclin de l'activité sucrière, la population haïtienne n'a plus pu être isolée aussi facilement, et le gouvernement à cherché une base légale pour spolier rétroactivement de leurs droits les Dominicains d'origine haïtienne.

En 2013 le tribunal constitutionnel dominicain à fini par établir que tout ceux qui étaient nés de parents haïtiens depuis 1929 étaient susceptibles de perdre leur citoyenneté, en violation ouverte du principe de non rétroactivité inscrit dans la constitution dominicaine. Selon une mesure mise en place après cette déclaration, les habitants avaient jusqu'au 17 juin 2015 pour fournir la preuve de leur résidence légale. Outre les difficultés que beaucoup de Dominicains affrontèrent pour pouvoir présenter leurs documents aux bureau officiels du gouvernement parfois éloignés, on a vu surgir de nombreuses plaintes pour de longues attentes et des demandes incohérentes.

La démarche du gouvernement dominicain n'est pas simplement de protéger comme il l'affirme sa souveraineté. En réalité les expulsions envisagées sont la suite logique de décennies d'une politique clandestine du pouvoir qui n'a jamais basé le domicile légal sur les papiers présentés mais uniquement sur le lieu où vivaient et travaillaient ces migrants. Ces affirmations sur l'impossibilité d'une coexistence entre Dominicains et Haïtiens cachent la réalité d'une politique qui servait les objectifs d'un dictateur. Pourtant, comme aujourd'hui, il y a toujours eu des Dominicains pour se défendre contre ces injustices et des communautés où les identités haïtiennes et dominicaines coexistent  et se mêlent.

Amelia Hintzen est doctorante à l'université de Miami. Sa thèse porte sur l'histoire des communautés haïtiennes migrantes des plantations sucrières en République Dominicaine, et s'appuie sur des archives, des recherches ethnographiques et la transmission orale.

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