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Une année loin de la Syrie

Screenshot from video on the "Art of Syrian Children on Nat Mall" gofundme page.

Capture d'écran d'une vidéo du site Gofundme “l'art des enfants syriens sur le National Mall (Washington DC)”

Ce billet fait partie d'une série spéciale d'articles par la blogueuse et militante Marcell Shehwaro, décrivant la vie en Syrie pendant la guerre qui se poursuit entre les forces loyales au régime actuel, et ceux qui veulent le renverser.

“J'aurais dû pleurer”. C'est la seule chose que je me répète quand je me souviens de la petite fille qui a été déchiquetée en morceaux.

Je ne sais rien d'elle, et au vu de ses restes je ne pouvais pas deviner son âge, mais je me souviens que j'étais là décomposée, que je n'ai même pas crié en voyant que l'on ramassait ses restes, je n'ai pas aidé, je n'ai rien fait, pas un geste. Mon “fichu” corps me demandait de rester digne, d'agir “rationnellement”. Mais qui de nous peut dire ce qui est “rationnel”, face au corps d'une petite fille morte? Et je suis restée digne. Je n'ai pas eu la réaction dramatique et excessive que mes amis me connaissent. A vrai dire, les pleurs enfouis au plus profond de moi me dérangeaient. Je me demandais comment on peut oser être triste face à une telle situation. Le seul destin de ceux qui restent c'est la résilience.

J'aurais dû pleurer à ce moment là, mais je suis peut-être plus résiliente maintenant. Voilà ce que je me répète chaque fois que la petite fille vient hanter mes rêves, quand j'éprouve de la joie, quand je parle de l'avenir avec celui que j'aime. Le futur? Qu'en est-il advenu du sien?

Cela fait maintenant un an que j'ai quitté la Syrie, et j'ai sans doute bien fait. Un an de déni, de culpabilité, de douleur et d'abandon. Je n'ai plus rien d'une héroïne. Tout ce que mon corps gardait en moi pour m'aider à traverser la guerre et les bombardements, je l'ai laissé là-bas, pour ceux qui pourraient en avoir besoin, et j'ai été écrasée par ce que la science pourrait appeler un “choc”.

Je ne sais pas si je suis malade de dire cela, mais j'étais réellement mieux loin d'ici, plus proche de la mort. La joie était un acte d'héroïsme, un vrai défi à la face de la mort, alors qu'ici la joie se transforme en culpabilité pesante et en ressassement illusoire d'histoires qui avaient de l'importance avec les amis avec lesquels nous partagions la vie à la frontière de la mort.

Aujourd'hui nous sommes dans le déni à la frontière de notre terre natale, déni d'être réellement en dehors. Avancer était la seule issue là-bas, à “l'intérieur”. Notre présence là-bas était héroïque, exaltante, importante, et nous pensions tous que l'avenir de notre pays dépendait de nous. Nous sommes partis et avons laissé notre pays sans aide. Au dehors nous nous sommes comportés en héros, mais ce rôle ne nous convenait plus après avoir été déracinés de là-bas, d'Alep occupée et de nos différentes habitations. Mais on persistait à vouloir ressembler à des héros. Nous avons peur d'avouer à ceux qui sont morts qu'aujourd'hui nous ne sommes plus que des victimes.

Je n'ai rien écrit d'important pendant toute une année. J'ai regardé des kilomètres de télévision sans intérêt -j'ai regardé jusqu'à l'écoeurement toutes les saisons de Glee. Le commencement n'aboutissait pas à la fin attendue. L'ombre de la mort m'a accompagnée pendant trop longtemps.

Je m'imagine que celui que j'aime meurt de toutes les morts violentes possibles. Je caresse ce qu'il reste de son corps après qu'il a été touché par une bombe au jour de l'an, et je m'imagine ce que cela aurait été de le perdre réellement. Sa présence à mes côtés suffit à calmer ma sensation de perte. Il suffisait qu'il s'éloigne un peu pour que je m'imagine le pire et que je m'angoisse. Si je ne l'entendais pas respirer quand il dormait je me souvenais de tous ces corps qui avaient oublié ce que c'était de respirer.

L'ombre de la mort m'accompagnait, et même des obsessions de suicide et le désir de suivre ces amis qui nous avaient quittés. En regardant autour de moi je vois tant de héros dans ma vie qui se transforment en fantômes accablés de chagrin. Nous avons survécu grâce à des comportements destructifs, de l'addiction au travail à l'alcoolisme et autres addictions. Pour ma part, je suis devenue addicte au douloureux sens de la culpabilité qui s'est souvent traduit par des blessures sur mes propres mains, et dont on voit encore les cicatrices sur mon poignet gauche. Quand on m'interroge sur ces cicatrices, je mens. Je mens parce que je ne veux pas avouer que l'héroïne en moi a disparu, peut-être pour ne jamais revenir, et a été remplacée par cette nouvelle victime.

Imaginez ce que cela représente de ne plus croire en rien. Ni au bon côté ni au mauvais côté de l'être humain, ni à l'univers et sa justice. La liberté est un droit et tous les jours on se demande si tout ce sang versé était nécessaire. Est-ce que le monde est devenu civil? Peut-on réellement impulser un changement? La démocratie dont on rêvait est-elle moins importante que ce que l'on imaginait?

Est-ce vrai que l'on ne peut rien changer si le dollar ne veut pas que cela change? Tout ce en quoi vous croyez a disparu, toutes les personnes qui vous connaissaient réellement ne sont plus à vos côtés. Votre famille est partie et tout ce qui vous entoure est étrange et nouveau et vous devez vous y adapter, comme à votre nouvelle personnalité.

Et mon amie de Global Voices m'envoie des messages pour me demander pourquoi je n'écris pas. Et j'ai honte de lui dire que j'arrête l'écriture. Je l'ai laissée là-bas avec tout le reste.

Cependant, depuis que j'ai décidé de me faire aider, j'avoue aujourd'hui -et je le dis pour la première fois en public- qu'en ce moment je prends des antidépresseurs. J'éloigne toutes les pensées morbides, si tant est qu'une syrienne puisse le faire. Je reprends contact avec les amis et j'accepte la victime que je suis. je la plains, je l'aime, je prie pour qu'elle obtienne la force et la patience et surtout le plus important la capacité de pardonner.

J'essaie de remettre tous les petits morceaux de moi à leur place, et j'espère qu'ainsi je me rappellerai où sont mes doigts pour pouvoir écrire à nouveau.

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