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Ukraine : une démocratie comme les autres ?

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« Nous combattons pour la sécurité de tout le continent européen »[1]. C’est ainsi que le président ukrainien, Petro Porochenko a présenté en août dernier le combat que livre l’armée régulière aux séparatistes pro-russes soutenus militairement et financièrement par Moscou. La jeune démocratie ukrainienne « née » sur les barricades de Maïdan serait la pointe démocratique la plus avancée à l’Est. Une démocratie à certains aspects inhabituels et aux personnalités pour le moins truculentes.

L’accession à la démocratie n’est pas un long fleuve tranquille. Un quart de siècle après la chute de l’Union soviétique, les anciennes républiques d’URSS se répartissent en trois groupes : les démocraties abouties (lesquelles ont déjà rejoint l’Union européenne), les régimes autoritaires et entre les deux ce qu’on pourrait appeler les démocraties incomplètes. L’Ukraine s’inscrit dans ce dernier schéma, mais pas seulement depuis 2014 et le départ précipité du président d’alors : Viktor Ianoukovitch. L’histoire politique ukrainienne est tout sauf manichéenne. Le jeu démocratique avec des élections s’est déroulé dans les règles depuis l’indépendance du pays en 1991 sans que des coups d’Etat et des prises de pouvoir par l’armée ne soient à déplorer.

L’élection de Petro Porochenko et la constitution d’un gouvernement pro-occidental a-t-il fondamentalement changé la donne d’un point de vue de la démocratie ? La réponse est quelque peu complexe car si le discours est beaucoup plus porté sur le respect de la loi et la lutte contre la corruption, le nouveau gouvernement s’attaque à une montagne. Transformer les habitudes et changer les mentalités prend du temps et la lutte contre la corruption peine encore à porter ses fruits. Le discours est plus positif pour la population et les diplomates occidentaux, mais fondamentalement, la démocratie ukrainienne n’a pas changé. Il y a juste eu une alternance spectaculaire avec le départ rocambolesque du président Ianoukovitch en Russie[2].

Signe que l’Ukraine n’est pas un régime politique tout à fait comme les autres, la composition du gouvernement. Lors du remaniement de décembre 2014, les Ukrainiens ont eu la surprise de voir apparaître sur leur écran de télévisions trois nouveaux ministres non Ukrainiens[3]. La personnalité qui a le plus retenu l’attention est l’Américaine d’origine ukrainienne Natalia Iaresko nommée au ministère des Finances après avoir fait une partie de sa carrière au département d’Etat. Une Américaine à la tête des comptes du pays comme symbole pour tous les opposants au nouveau régime que les puissances occidentales sont réellement à la manœuvre à Kiev. Pour compléter l’équipe des « étrangers » comme l’ont d’emblée surnommés les Ukrainiens, on compte l’ancien basketteur lituanien Aïvaras Arbomavitchou nommé à l’Economie et Sandro Kvitachvili, ancien ministre géorgien de la Santé et du Travail qui prend la tête de la Santé publique. Les décrets de naturalisation ont été pris très rapidement, mais il existe peu de pays dans le monde où de telles nominations auraient été acceptées par la population. Etre gouverné par des « étrangers » a souvent été la source de conflits violents…

Si de telles nominations ont pu avoir lieu, cela est dû à deux phénomènes. Le premier s’appelle Petro Porochenko. Le président en exercice est plus un homme d’affaires (il est l’une des premières fortunes du pays et surnommé « le roi du chocolat »[4]) que politicien. Il a certes appartenu à deux gouvernements au préalable, mais sa culture est celle de l’entreprise où les idées politiques et les nationalités n’ont pas d’importance. Seul le résultat compte. Et le résultat espéré est un rétablissement des finances publiques (malgré la guerre dans l’Est de l’Ukraine) et une lutte enfin efficace contre la corruption. Cet objectif explique la présence de trois « étrangers » à des ministères clés.

La lutte contre la corruption est donc engagée. Elle est difficile tant le mal est profond dans ce pays qui n’a pas entièrement fait sa mue depuis les années soviétiques. Un bureau anti-corruption a été créé et les fonctionnaires véreux sont dans le collimateur des autorités, mais cette guerre déclarée à la corruption est aussi le moyen de faire place nette sur le plan politique[5]. En décrédibilisant un adversaire et l’accusant de corruption les carrières se font et se défont à une vitesse prodigieuse. Les victimes sont bien évidemment des figures de l’ancien pouvoir. Parmi elles, l’ex ministre des Revenus, Alexandre Klymenko, qui avait lui-même pris des mesures contre la corruption. Accusé par le nouveau gouvernement de s’être enrichi indument, l’ancien responsable politique a pourtant gagné tous ses procès, mais vit en exil semi-forcé en Russie. Conscient de ce qu’il se joue actuellement, Klymenko appelle à la réconciliation sur son site Internet et se met en scène dans des vidéos qui font la promotion de la réconciliation entre tous les Ukrainiens[6].

Une réconciliation dont voudrait bien profiter l’ancien Premier ministre de Ianoukovith, Nikolaï Azarov. Parti précipitamment de Kiev au moment où le régime sombrait, l’un des hommes les plus détestés à l’Ouest de l’Ukraine vit réfugié en Russie, mais il caresse l’espoir de revenir dans le pays. En attendant, l’ancien Premier ministre ne se prive pas d’asséner des commentaires corrosifs concernant le spectacle politique auquel il assiste à distance. Donnant son avis sur un sondage classant les personnalités politiques les plus en vue, Azarov a déclaré que « l'Ukraine ne pourra jamais obtenir de changements positifs si le pays est dirigé par les personnalités politiques  pouvant actuellement devenir candidats au poste présidentiel »[7]. Ses conclusions sur le rôle de Petro Porochenko et de Ioulia Timochenko sont sans appelle : « leur expérience pratique au pouvoir a déjà montré qu'ils sont capables de ruiner définitivement le pays en lui portant un coup de grâce ».

Nom Ukrainien le plus connu à l’étranger, Ioulia Timochenko n’est aujourd’hui plus que l’ombre de ce qu’elle a été jadis. « La princesse du gaz »[8] ne s’est toujours pas remise de la lourde défaite qu’a constitué la présidentielle de 2014 où elle n’a reçu qu’un peu plus de 10 % des suffrages alors qu’elle était la coqueluche des médias et le symbole des victimes de l’arbitraire avec sa condamnation en prison. Les espoirs d’un retour sur le premier plan de la scène politique sont minces tant Timochenko cristallise encore de nombreuses crispations et rebutent beaucoup d’électeurs. Mais l’Ukraine est décidément un pays à part et aucun come back n’est tout à fait à exclure.

Notes :

[1] http://www.liberation.fr/monde/2015/08/11/nous-combattons-pour-la-securite-de-tout-le-continent-europeen_1362150

[2]http://www.bfmtv.com/international/ianoukovitch-un-toujours-president-exil-russie-722818.html

[3]http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/12/02/l-ukraine-appelle-des-etrangers-a-la-rescousse-pour-former-son-gouvernement_4533094_3214.html

[4]http://www.slate.fr/story/87585/petro-porochenko-oligarque-maidan-roi-chocolat-ukraine

[5]http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/ukraine-le-president-porochenko-peut-il-tenir_1671414.html

[6] http://oleksandr-klymenko.com/en/video/

[7] http://fr.sputniknews.com/international/20150726/1017234912.html

[8]http://www.courrierinternational.com/breve/2011/10/11/la-princesse-du-gaz-condamnee

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