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Les médias russes gonflent-ils leur audience en utilisant des bots sur Twitter ?

Why are suspicious Twitter accounts mass-retweeting stories from top Russian news agencies? Images mixed by Tetyana Lokot.

Pourquoi des comptes Twitter suspects retweetent-ils les communiqués des grandes agences de news russes ? Collage : Tatiana Lokot’.

Des centaines de comptes Twitter ayant l'apparence de bots gonflent le compteur de retweets et de mentions «favori» apparaissant sous les messages contenant des liens vers les dépêches des principales agences de news russes. Lawrence Alexander nous explique que ces mêmes faux comptes — une partie d'un immense réseau de milliers de bots — avaient précédemment diffusé en masse des liens vers des contenus de blogueurs pro-Kremlin.

Mon étude a commencé quand j'ai découvert que le fil Twitter de nombreux usagers parmi ceux qui retweetent et mettent en favori des messages de RT, RIA Novosti et Lifenews n'était constitué que de retweets.

Comptes suspects

Comme exemples types de ces comptes dédiés au retweet, on peut citer les comptes suivants : @MarishaSergeeva, @MilenaRuineva, @KlaraUkralaKolu, @olga04p, @laraz1377, et @babichevaSonya [архив: 1, 2, 3, 4, 5, 6].

L'analyse des métadonnées montre que tous possèdent des caractéristiques de faux comptes : les infos données par leur bio sont soit très succinctes, sous forme de slogans, soit carrément absentes; comme avatars, ils reprennent une photo de mannequin ou un personnage de dessin animé.

RT retweets

Les retweets répétés des messages du compte de Russia Today en anglais sont un trait distinctif de nombreux faux comptes.

Leur comportement diffère de celui des bots décrits dans (lien en anglais) mon premier article pour «L'Echo de RuNet», qui se «followaient» les uns les autres, mais ne retweetaient pas de messages et ne mettaient pas de «favori». Une analyse de ma nouvelle série de comptes à l'aide de NodeXL n'a pas montré de quelconque relation entre eux.

Si une partie de ces comptes est entièrement dédiée aux retweets, d'autres (tels @SlavinaOksi) se chargent de poster des liens vers les nouvelles publications.

slavinaoksi kievsmi

Ce compte postait des messages en russe et en ukrainien avec des liens vers les articles récents.

La majeure partie des liens d'«Оksana» allait vers des publications de kievsmi.net — l'un des sites d'«actualités» pro-Kremlin (auquel a été donnée l'apparence d'un média ukrainien), menant vers le réseau (lien en anglais) dont j'ai parlé dans mon précédent article.

Arrivé à ce stade, on voit clairement que certains médias en langue russe boostent leur popularité sur Twitter à l'aide de comptes qui ont l'apparence et le fonctionnement de bots. Mais à quelle échelle ? Ce phénomène est-il particulier à la toile russe ou reflète-t-il une tendance globale d'internet?

Etude comparée des tendances

Pour obtenir une réponse plus précise, j'ai créé un programme Python basique afin de rechercher les comptes qui retweetent les messages de comptes donnés sur Twitter et déterminer ceux qui, durant les derniers 30 jours, ont publié exclusivement des retweets (en les dénommant «suspects»). Il va de soi que selon cette hypothèse, on pourrait classer comme «suspects» des usagers réels du réseau social qui aiment tout simplement retweeter les messages des autres. Néanmoins, les résultats que j'ai obtenus se sont avérés surprenants et intéressants.

Durant deux semaines, j'ai analysé les messages d'agences d'information russes, ukrainiennes, britanniques et américaines, en faisant la moyenne des retweets venus de comptes suspects.

Pour équilibrer ma comparaison, j'ai utilisé un échantillon de 45 comptes en langue russe choisis au hasard, et autant en anglais. Ils ont été triés au moyen d'une recherche des utilisateurs dont les messages contenaient la conjonction «et» dans leur langue originelle.

Pour la liste de médias anglophones (retweets de comptes définis comme «suspects»), le taux moyen obtenu était de 18,6%, un peu plus pour RuNet — 20,3% en moyenne. Les médias russophones ont par la suite montré une plus grande quantité de retweets de comptes analogues à des bots que les médias anglophones.

Le diagramme ci-dessous reflète le pourcentage moyen de retweets pour chaque contenu sur une période de deux semaines:

Les plus forts pourcentages ont été obtenus par les comptes @emaidan_ua, @novostikiev and @kievsmi, dont chacun est lié à un réseau de sites pro-Kremlin. Les comptes des grandes agences russes proches du pouvoir montrent elles aussi de forts taux de retweets «de type bot», alors que pour les grandes sources d'information occidentales (CNN, Fox News, MSNBC et BBC), on trouve une quantité minime de retweets de ce type. Les pourcentages des médias ukrainiens (Kyiv Post et UA Today TV), tout comme les comptes anglophones d'agences russes (RT, «Sputnik») se trouvent dans la zone moyenne-basse, ce qui contraste fortement avec le taux de 42% obtenu pour le compte russophone de RT, soit 22% de plus que la moyenne. Que cache un tel écart ? Une étude plus poussée des métadonnées des comptes entrant dans la catégorie «usines à retweets» [par analogie avec l'expression «usine à trolls» — Ndlt] a attiré mon attention sur une particularité. Dans le champ où s'indique le logiciel utilisé pour la publication des tweets (généralement il s'agit d'Android pour Twitter ou Tweetdeck), apparaissaient toujours les mêmes mots: «bronislav», «iziaslav», «meceslav», «slovoslav» et «rostislav». Une analyse a montré que presque la moitié des bots utilisaient ces logiciels. Comme les résultats d'une recherche sur Google permettent de le supposer, ces logiciels n'ont rien à voir avec ceux qui sont commercialisés pour Twitter, et sont visiblement des applications non reconnues. Ce qui est curieux, c'est que chacun de ces mots est un prénom slave masculin dérivé de la racine «Slava» («gloire»), et qui a à peu près le sens de «celui qui se bat pour la gloire et l'obtient». En utilisant ces prénoms comme filtre de recherche, j'ai fait des modifications dans mon programme, de façon à sélectionner les comptes utilisant ces applications non reconnues. Le résultat s'est avéré plus précis que celui obtenu à partir du comportement consistant à retweeter des messages. Avec mon nouveau script affiné, j'ai découvert 411 faux comptes. Ce qui est intéressant, c'est que le comportement de ces bots a évolué avec le temps. Bien que la majeure partie se cantonne désormais à retweeter les messages d'autres comptes, l'analyse de leur fil montre qu'ils ont auparavant employé les hashtags #AnarchyinUA [anarchie en Ukraine], #PutinPeaceMaker [Poutine pacificateur] et #MaterialEvidence [Preuves matérielles], et publié des informations analogues au contenu de sites liés à des «usines à trolls» démasquées par «l'Agence des enquêtes internet». Bot AnarchyinUA

Bot Material Evidence

Tweets sur une exposition à New York avec hashtag et lien vers l'information correspondante.

L'analyse des fils montre des périodes d'«accalmie» où les bots continuaient à fonctionner un peu en mode «veille», et postaient sur Twitter des citations «inspirantes» ou d'autres informations venues de la toile.

Voici une série de tweets de phrases sans rapport entre elles et de citations sans liens ou retweets.

 

Activité des bots sur le segment RuNet

Ayant obtenu une sélection de bots «pure», j'ai décidé de rechercher avec une attention accrue les agences d'information qui les utilisaient. J'ai alors créé un autre programme pour trouver les 30 comptes suivants, dont les messages étaient retweetés par chacun des bots et, sur la base des données obtenues, j'ai réalisé un graphique.

Les principales agences de news gouvernementales et les sites d'information — RIA Novosti, RT, LifeNews et TASS — apparaissent en haut de la liste. On y trouve aussi, d'ailleurs, les comptes de médias indépendants – «Medusa» et «Dojd'». De plus, les bots ont retweeté les messages du compte de RIA FAN (le site de l'«usine à trolls» de Saint-Pétersbourg qui fait partie du réseau déjà cité, (lien en anglais) au côté des messages de @champ_football (l'un des comptes Twitter du site de sport championat.com). Cette combinaison provient-elle d'une erreur de code dans le programme de ces bots, ou d'une tentative de dissimulation délibérée ? En tout cas, rien n'est venu confirmer que l'une quelconque des sociétés citées ait ordonné ou orchestré des retweets de ses messages.

La sélection basée sur l'analyse des logiciels Twitter montre que l'activité des bots utilisant des applications non standard se focalise presque exclusivement autour des sites russophones (cf. diagramme).

Il ne fait pas de doute que cette activité des bots a une influence significative sur le segment russophone de Twitter et l'audience des sites d'information, montrant avec une clarté évidente comment il est possible de booster artificiellement sa popularité sur les réseaux sociaux. Les spécialistes des médias sociaux qui basent leurs travaux sur de telles données doivent impérativement en tenir compte.

Pour autant, les retweets et les hashtags ne représentent qu'une part de l'activité des bots. Dans mon prochain article, j'analyserai les blogs sur la plateforme Livejournal, qui développent massivement leur audience à l'aide de bots, et j'essaierai de répondre à cette question : cela prouve-t-il des tentatives de répandre sur internet une information favorable aux autorités russes ?

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