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‘Un impénitent penseur indépendant’ : conversation avec le poète Vladimir Lucien, de Sainte-Lucie

Poet Vladimir Lucien au NGC Bocas Lit Fest 2015. Photo utilisée avec l'autorisation du NGC Bocas Lit Fest.

Le poète Vladimir Lucien au NGC Bocas Lit Fest 2015. Photo utilisée avec l'autorisation du NGC Bocas Lit Fest.

Global Voices s'est entretenu avec Vladimir Lucien, dont le recueil de premières oeuvres “Sounding Ground” (Peepal Tree Press) a gagné le prix OCM Bocas de littérature caribéenne. Lucien est le premier non-Jamaïquain à gagner la résidence de l'Université des Indes Orientales (UWI en anglais) sur le campus de Mona. Il fera une lecture à l'occasion du Festival du Livre de Kingston, durant l'événement “Histoire d'Amour avec la littérature” le 6 mars à la Faculté des Humanités, avec l'estimé écrivain jamaïcain Olive Senior. Il nous a parlé de son inspiration et de sa philosophie, ainsi que de la culture et de la littérature caribéennes.

Vladimir Lucien ; photo d'Emma Lewis, utilisée avec son autorisation.

Vladimir Lucien ; photo d'Emma Lewis, utilisée avec son autorisation.

Global Voices (GV): Parlez-nous de votre travail en Jamaïque. Qu'est-ce qui vous occupe, en ce moment ?

Vladimir Lucien (VL): En tant qu'auteur en résidence en 2016, j'enseigne un cours d'écriture créative au Département de Littérature en Anglais. Je viens d'arriver en Jamaïque à la mi-janvier, et c'est ma première visite ici, alors je me familiarise avec l'endroit. Je participe à plusieurs événements, dont le Festival du Livre de Kingston [du 5 au 12 mars], que j'attends avec impatience. Ce mois-ci, il se passe plein de choses sur le campus, dont la Conférence Bob Marley [présentée cette année par le gagnant du Man Booker Prize, Marlon James]. Je vais aussi lire durant le Festival International de Littérature de Calabash [du 3 au 6 juin] à St. Elizabeth. Ca marquera la fin de ma présence ici en temps qu'auteur en résidence. En finissant sur un temps fort !

GV: Avez-vous le temps d'écrire ?

VL: Oui, j'ai le temps d'écrire, et c'est très important. En fait, à peine arrivé ici, j'ai démarré l'écriture d'un roman. C'est une expérience agréable. A la base, en fait, je raconte des histoires. Et j'ai l'impression – c'est presque effrayant – que si j'arrête d'écrire, c'est un don qui peut m'être enlevé à tout moment. Pendant longtemps, j'ai voulu écrire un récit. Je suis très attiré par le réalisme magique, comme une manière de comprendre le monde dans lequel on vit. Kamau Brathwaite a parlé de ça dans son livre “MR” [2002], qui m'a inspiré. A ce propos, j'écris simultanément des Mémoires et un livre d'Esthétique. Ecrire est un projet pour moi.

GV: On dirait que vous avez du pain sur la planche. Lisez-vous beaucoup, et qu'est-ce qui vous inspire ?

VL: Je voulais écrire de la prose parce que j'ai toujours été un lecteur avide de prose – les écrivains jamaïquains comme Roger Mais et Marlon James, par exemple. J'ai aussi aimé lire le “Huracan” de Diana McCaulay. Deux romans qui me sont spécialement chers sont “Cent ans de solitude” de Gabriel Garcia Marquez et “Dans le château de ma peau” de George Lamming. Après les avoir lus, j'étais contrarié de les avoir finis. Les personnages me manquaient et je voulais savoir ce qu'ils devenaient ! Les philosophes européens comme Nietzsche, Foucault, Henri Bergson ; et un anthropologue nommé Talal Asad ont tous eu une influence sur ma pensée.

GV: Vous êtes un poète ; vous êtes de Sainte-Lucie. On vous questionne invariablement sur l'influence de Derek Walcott. Qu'est-ce que vous en pensez ?

VL: Dans un récent article de blog, j'ai essayé de répondre à cette question – et je comprends totalement pourquoi les gens se la posent. Il y a cette éminente personnalité de Derek Walcott, Prix Nobel de Littérature. Quand j'ai commencé à écrire de la poésie à l'âge de dix-huit ans, j'ai copié son travail. Mais non – ni moi, ni aucun autre poète de Sainte-Lucie, comme Kendel Hippolyte et Jane King ne sommes devenus des copies conformes, pas plus qu'il ne m'influence aujourd'hui. On respecte Walcott comme un patrimoine. On doit reconnaître la grandeur de notre passé, mais je me vois comme quelqu'un qui veut le mettre à terre, un iconoclaste. Il y a un cercle intime de lettrés à Sainte-Lucie ; nous sommes tous différents les uns des autres, et nous sommes tous différents de Walcott. Il est industrieux ; pendant que j'écris mon blog, il a fini son travail. Il m'a aussi fait prendre conscience de l'importance des métaphores et des images ; et il y a aussi du rythme et de l'inventivité visuelle dans son travail, qui imprègne la poésie de Sainte-Lucie. Un autre auteur de Sainte-Lucie, John Robert Lee, a dédié un poème à Walcott (“Lusca”).

Vladimir Lucien à sa résidence au campus d'UWI Mona. Photo Emma Lewis, utilisée avec son autorisation.

Vladimir Lucien à sa résidence au campus d'UWI Mona. Photo Emma Lewis, utilisée avec son autorisation.

GV: Vous êtes un blogeur actif. Quel est votre sentiment sur l'impact des médias sociaux et du blogging sur votre écriture ?

VL: Je pense que le blogging en particulier est une plateforme où je peux écrire avec un certain degré d'abandon. L'écriture académique – ce dans quoi je suis investi actuellement, en même temps que le roman – et même interagir avec des gens et des sujets sur Facebook et Twitter ne permettent pas cette liberté. Avec le blogging, il n'y pas la question de la ‘popularité’, les ‘J'aime’ et tout ce qui pourrait devenir une sorte d'échelle de valeurs. Quand je blogue, je pars du postulat que je n'ai aucune audience, mais il y a une certaine compulsion à bloguer sur des sujets d'actualité, comme si je produisais mes propres petits essais. Alors j'utilise cette compulsion à bloguer (pour faire partie de cette grande activité en-ligne) en conservant cette forme d'intimité propre à l'essai, le sens d'une vision indépendante. L'autre chose que ça te donne c'est que ça influence ta façon d'écrire, ça te fait écrire comme si tu avais une audience. Alors tu écris de manière charmante, tu écris pour défendre un point de vue, mais aussi pour divertir. Ça fait un joli petit produit à l'arrivée.

GV: Où est votre “chez vous” ? Vous vous voyez comme un auteur de Sainte-Lucie ou comme un auteur caribéen avant tout ?

VL: Sainte-Lucie c'est chez moi. Tout comme Trinidad, d'où vient ma femme. Alors je bouge facilement entre les deux. Mais vous savez, il y a un endroit en particulier à Sainte-Lucie auquel je pense, une ville appelée Monchy, et c'est de là que vient la famille de ma mère. J'ai été à l'école là-bas. C'est un endroit spécial – ma réalité. Par dessus tout, cela dit, je me vois comme un auteur caribéen. J'écris pour tous les Caribéens.

GV: Que pensez-vous de l'état actuel de la littérature caribéenne ?

VL: La littérature caribéenne aujourd'hui est extrêmement diverse. Je suis conscient que l'écriture caribéenne est vue comme une catégorie, ou une ‘marque’ – une forme de capital culturel et social dans le monde. C'est une marque qui rend uniques les écrivains. Je pense que ce sont plusieurs Caribéens que nous voyons.

GV: Est-ce que la religion et la spiritualité sont importante pour vous et dans votre travail ?

VL: Eh bien, j'ai élevé dans la foi catholique, la plupart des habitants de Sainte-Lucie sont catholiques. Maintenant, notre fils de cinq ans est le seul chrétien dans cette maison ! Mais je commence à comprendre qu'il y a ‘plusieurs chemins qui mènent au marché’. J'ai aussi compris qu'il y a une sorte de force neutre, amorale que nous ne contrôlons pas. C'est comme un ouragan – nous ne pouvons la prendre au piège. Lorsque j'écris, j'essaie toujours de trouver un moyen de ne pas être complètement ‘responsable’. J'ai envie de toucher les gens spirituellement avec mon écriture – de créer une expérience qui soit difficile à articuler – comme le fait Machel Montano. Il sait émouvoir un public. Donc je dirais que la spiritualité est importante pour moi. Je dirais aussi que je suis un penseur indépendant, et je suis impénitent à ce sujet.

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