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Abu Majid, un visionnaire syrien

Abu Majid at his home in Aleppo. Photo from his daughter's Facebook page.

Abu Majid Karaman dans sa maison à Alep. “Je fis le tour de sa maison. Sur l'un des côtés, il avait repeint la clôture avec des drapeaux révolutionnaires. Le portail était lui aussi peint aux couleurs de la révolution, montrant à quel point il était attaché à cette révolution.” Photo issue du compte Facebook de sa fille.

(Billet d'origine publié le 11 avril 2016) Il nous regarda approcher de sa maison. Nous descendîmes de voiture et, assis sur une chaise en plastique vert, il nous fixait. Nous étions huit. Il connaissait certains d'entre nous, mais pas tous : je faisais partie de ceux qu'il ne connaissait pas. Cela dit, il savait très bien que nous étions tous là pour le rencontrer. Alors que nous nous approchions, il se leva et dit d'une voix forte et assurée : “Si vous êtes là pour me présenter vos condoléances, retournez d'où vous venez. Mais si vous êtes là pour me féliciter, alors venez et faites comme chez vous.”

Abu Majid Karaman m'impressionna par ses paroles comme par sa force. Abu Majid a perdu deux membres de sa famille sur le champ de bataille. Le dernier à être mort était Oubada Abullaith, son gendre, chef militaire d'un bataillon Thowar Al Sham, qui se bat auprès de l’armée syrienne libre (ASL). Oubada Abullaith est mort en martyr, lors d'un combat à Alep. Le fils d'Abu Majid, Majid Karaman, avait été tué quelques mois auparavant alors qu'il dirigeait un bataillon de l'Armée Syrienne Libre.

Malgré ces pertes, Abu Majid refusait de recevoir des condoléances pour leur mort. “Pour les martyrs, on ne devrait pas recevoir de condoléances”, disait-il, “pour que l'on continue à marcher dans leurs traces.”

Ses mots étaient tranchants et puissants. Les yeux de cet homme de 50 ans parlaient avant même sa bouche, ils étincelaient de force, et encore plus quand il parlait des fondamentaux de la révolution. Sur son visage, ses petites rides et sa barbe blanche témoignaient de son expérience de la vie.

Nous avons parlé des combats à Alep, tant dans la ville que dans les campagnes, et il m'a parlé des stratégies militaires avec son expérience d'officier. Il semblait particulièrement intéressé par le bien-être des civils. A chaque fois qu'il mentionnait une région ou une zone, il nous donnait le nombre d'habitants civils qui y étaient et le degré de danger qu'ils devraient affronter si les combats allaient jusqu'à eux.

A l'époque, la ville d'Alep était dans le même état qu'aujourd'hui. Une partie de la ville est sous le contrôle du régime de Bachar al-Assad : l'armée et la milice de l'armée nationale, connue sous le nom de Shabbiha, y sont bien installées. Une autre partie est hors de contrôle du régime : c'est là que sont l'Armée Syrienne Libre – les bataillons de l'opposition, quelques bataillons de djihadistes et des civils qui ont refusé de quitter leurs maison malgré les combats quotidiens. Abu Majid et sa famille font partie de ces derniers. Quand je lui demandai pourquoi ils étaient restés, il me récita un verset du Coran : “Tu auras seulement ce que Dieu a décidé pour toi”. Il continua : “Comment pourrais-je quitter ma maison ? Comment pourrais-je laisser ici les matelas sur lesquels les martyrs de ma famille ont dormi ? Ces martyrs nous ont quittés, c'est vrai, mais ils nous ont confié cela, et nous devons l’honorer”.

Je frissonnais en l'écoutant. Il parlait avec une ferveur révolutionnaire que je n'avais jamais vue ni entendue auparavant. Il était celui qui avait mené les protestations pacifistes, à l'époque où les protestataires défiaient les règles du régime, à l'époque où les activistes d'Alep distribuaient des tracts révolutionnaires dans les quartiers qui soutenaient le régime, pour essayer d'ouvrir les yeux des gens et de les impliquer dans la révolution. Abu Majid était aussi membre de tous les conseils de la révolution, et il était proche de tous les journalistes et militants d'Alep. Il avait l'amour et le respect de la plupart des combattants de l'armée syrienne libre.

Je fis le tour de sa maison. Sur l'un des côtés, il avait repeint la clôture de drapeaux révolutionnaires. Le portail était lui aussi peint aux couleurs de la révolution, montrant à quel point il était attaché à cette révolution. Abu Majid m'appela à nouveau à le rejoindre. Je rentrai et trouvai des petits gâteaux faits maison et du café. Il dit : “Mange les gâteaux pour célébrer le martyr. Mange les gâteaux pour honorer le marié.” J'étais complètement perdu. Je ne savais plus si je devais prendre un gâteau ou retenir mes larmes.

Cette rencontre a eu lieu pendant le Ramadan. J'avais décidé de passer un mois en Syrie, alors que j'avais quitté le pays un peu plus tôt pour m'installer en Turquie. Bien que je sois chrétien, et qu'on m'ait déconseillé d'y aller, je me sentais en terrain familier. Je me sentais happé par cette révolution qui ne faisait pas de différence entre les chrétiens et les musulmans.

Les demandes d'Abu Majid étaient claires et précises. Sa vision était celle d'une Syrie démocratique, qui garantissait la liberté de tous ses citoyens. C'était de ça qu'il était accusé, c'était son crime.

Il y a quelques temps, Abu Majid a été kidnappé. Il a été mis dans une voiture, que tous les témoins ont identifié comme appartenant au front al-Nosra (la branche d'Al-Quaida de la région du Levant). Le front al-Nosra nie avoir quoi que ce soit à voir avec cette affaire, et nie aussi retenir Abu Majid captif.

Asaad Hanna est un journaliste et militant syrien.

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