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Le virus de la réussite dans les écoles vietnamiennes

Children in a classroom at Thuong Nong Primary School, Tam Nong District, Phu Tho Province in Vietnam. Photo and caption by ILO/Truong Van Vi. Source: Flickr. CC License

Des enfants dans une classe de l'école primaire Thuong Nong, dans le district de Tam Nong, province de Phu Tho au Vietnam. Photo et légende de ILO/Truong Van Vi. Source: Flickr. Licence CC

Cet article de Nguyễn Linh Chi est paru sur Loa, un site d'information indépendant qui diffuse des reportages sur le Vietnam en podcast. Il est reproduit sur Global Voices dans le cadre d'un accord de partage de contenu.

Le chant des cigales. La couleur rouge vif des fleurs des flamboyants. Ce sont les signes distinctifs de l'été vietnamien, qui correspond également à la période des examens. C'est le moment le plus important de la vie d'un lycéen car de l'examen de fin d'études secondaires dépend l'admission à l'université.

A Hanoï, la première académie du Vietnam, Văn Miếu Quốc Tử Giám; le Temple de la Littérature, fourmille d'activités à cette époque de l'année. Les lycéens s'y rendent pour prier pour leur réussite avant l'examen fatidique. Les familles font des offrandes généreuses au temple dans l'espoir d'attirer les bonnes grâces sur leurs enfants.

« Mes parents veulent que j'aille à l'université afin d'avoir un avenir meilleur, » déclare Đỗ Mai, lycéenne de 17 ans qui passe l'examen de fin d'études secondaires cette année et vient de la province de Hà Nam, dans le sud de Hanoï. Son père est un militaire à la retraite, sa mère est cultivatrice de riz. Mai a fait une demande d'inscription à l'université cette année dans l'optique d'approfondir ses connaissances comme de susciter la fierté de ses parents.

Elle se souvient avec précision de ce que sa mère lui a dit un jour :

A couple of years ago, my mom told me after a long day of working in the rice paddies: ‘You got to study really hard so you don’t have to do this kind of intensive field labor like me. Chances are in a couple of years, we won’t even have the rice paddies anymore. They are industrializing everything. Once they open factories here we will lose our paddies.’

Il y a quelques années, ma mère m'a annoncé après une longue journée de travail dans les rizières : « Tu dois être très sérieuse dans tes études pour ne pas avoir à faire le même type de travail intensif dans les champs que moi. Il se peut que, d'ici quelques années, nous n'ayons même plus de rizières. Tout s'industrialise. Quand ils ouvriront des usines ici nous perdrons nos rizières.

Cette année, près de 600.000 jeunes ont fait une demande d'inscription à l'université, dans un pays qui dispose d'un peu plus de 400 institutions accréditées. Le manque de places dans l'enseignement supérieur rend l'exigeant examen de fin d'études secondaires encore plus concurrentiel. Les lycéens sont évalués dans au moins quatre disciplines : les mathématiques, la littérature et l'anglais sont obligatoires. La quatrième discipline est au choix entre la biologie, la chimie, la géographie, l'histoire et la physique.

« Je m'inquiète surtout pour l'anglais car je trouve ça très ennuyeux à étudier, » confie Mai. « Mais c'est une matière obligatoire alors ça me préoccupe. »

D'après le ministère de l'Education, le format de l'examen de cette année sera semblable à celui des années précédentes : 60 pour cent de son contenu est considéré comme « facile », conçu de manière à ce que les élèves qui souhaitent simplement obtenir leur diplôme de fin d'études secondaires s'en tirent bien juste en montrant qu'ils ont compris l'essentiel du cours, alors que la difficulté des 40 pour cent restants vise à mettre à l'épreuve les candidats à l'université et à classer les élèves en fonction de leur niveau.

Après l'annonce des résultats, les ex-lycéens peuvent commencer à postuler pour l'université de leur choix. Les établissements déterminent alors les taux d'admission à l'examen en se fondant sur le nombre de candidats et sur leur performance.

Mai explique que, si ses résultats le permettent, elle aimerait faire des études pour devenir institutrice de maternelle.

They said I was good with kids since I was in sixth, seventh grade, so I should study to become a preschool teacher,” she explains. “They also said teaching jobs are among the harder ones to find after college, and it’s going to be a challenge dealing with upset children. But I made the decision to go with it anyway.

On m'a dit que je me débrouillais bien avec les enfants depuis que je suis en sixième, en cinquième, alors il faut que je suive des études pour devenir institutrice de maternelle. On m'a aussi dit qu'il était particulièrement difficile de décrocher un poste d'enseignant à la sortie de l'université, et que cela allait représenter un défi de devoir faire face à des enfants agités. Mais j'ai pris la décision de le faire quand même.

Le programme de formation à l'enseignement préscolaire que Mai a choisi est très convoité. On estime à plus de 15.000 le nombre de postulants à l'université nationale d'éducation de Hanoï en 2011, mais l'établissement n'accepte que 1.800 étudiants par an. Cela représente un taux d'admission de 12 pour cent, ce qui est encore plus sélectif que dans les écoles de l'Ivy League aux Etats-Unis [NdT surnom donné à huit universités privées parmi les plus anciennes et les plus prestigieuses des Etats-Unis]. Mai devra obtenir un score particulièrement élevé si elle souhaite accéder à la formation recherchée. Et même si elle obtient son diplôme d'enseignante, elle ne pourra peut-être pas trouver de travail dans le domaine qu'elle a étudié. En 2013, le ministère de l'Education a suspendu les programmes de formation des enseignants en raison de « signes d’incompatibilité entre l'offre et la demande. »

D'après Vietnamnet News, de nombreux titulaires d'un diplôme d'enseignant affirment qu’ils ne trouvent pas de travail, et qu'ils doivent donc se reconvertir et prospecter dans différents secteurs en quête d'un emploi.

Bùi Văn Thuận, professeur de chimie au lycée privé de Bình Minh à Hanoï, soutient que les problèmes de compatibilité mettent en évidence une autre faille du système éducatif vietnamien : le manque d'établissements de formation professionnelle pour les étudiants.

I think families’ expectations and the career guidance given to students are unrealistic and not that helpful. There are many students out there who are talented in many skilled areas, mechanical for example. They could take a two-year training program on that specific skill, be excellent at it and graduate with a practical degree. But instead, they feel they must go to college. As a result, students may not study what they are truly interested in or passionate about.

Je pense que les attentes des familles et les conseils d'orientation professionnelle dispensés aux étudiants sont irréalistes et ne les aident pas vraiment. Beaucoup d'étudiants ici montrent des dispositions dans un grand nombre de secteurs exigeant des qualifications, comme la mécanique par exemple. Ils pourraient suivre une formation de deux ans basée sur ces dispositions particulières, devenir excellents dans leur domaine et obtenir leur diplôme professionnel. Mais au lieu de cela, ils sentent qu'ils doivent aller à l'université. Par conséquent, les étudiants n'étudient pas toujours ce qui les intéresse et les passionne réellement.

Thuận estime que les jeunes Vietnamiens sont soumis à une pression immense car on leur enseigne régulièrement qu'accéder à l'université est la seule voie pour réussir dans la vie. L'examen national n'a lieu qu'une fois par an alors ils ne peuvent se permettre de décevoir leurs parents. Le professeur considère que c'est la pseudo « culture de la réussite » parmi les parents qui a rendu le processus d'admission à l'université si stressant :

Vietnamese care a lot about reputation. If the neighbor’s kids get into college, they feel the pressure that their children have to make it too in order to not lose face. This is why many parents are more stressed out about the exams than the students themselves.

Les Vietnamiens se soucient beaucoup de leur réputation. Si le fils du voisin va à l'université, ils ressentent de la pression pour que leur fils aussi y aille afin de ne pas perdre la face. C'est pourquoi de nombreux parents sont plus stressés par les examens que les étudiants eux-mêmes.

Selon Thuận , pour faciliter les choses à leurs enfants, certains parents ont recours à des pratique non éthiques dans le but d'améliorer leur score, au point que cela fait maintenant partie du rituel autour de l'examen. Bon nombre de lycées organisent des réunions pour recueillir ce que l'on appelle les « frais d'examen » auprès des parents. En réalité, cet argent est utilisé pour soudoyer les surveillants lors de l'examen afin qu'ils se montrent moins vigilants vis-à-vis des étudiants.

In Hanoi, this fee ranges from 500,000 to 600,000 đồng. In the provinces, this rate is lower, around 200,000 to 300,000 đồng per student.

A Hanoï, ces frais vont de 500,000 à 600,000 đồng [de 20 à 24 euros environ]. En province, les montants sont moins élevés, autour de 200,000 à 300,000 đồng par étudiant [de 8 à 12 euros environ].

Dans la fourchette basse, 200,000 đồng équivalent à environ 8 euros, mais les avantages sont partagés : les surveillants gagnent un supplément de revenu, les parents ont plus de garantie que leurs enfants parviendront à obtenir un meilleur résultat lors de l'examen, et l'établissement arrive à conserver un taux de réussite élevé de ses élèves. Cette pratique fait que la fraude est maintenant chose courante lors des examens de fin d'études secondaires. Une enquête réalisée par le site d'information Thanh Niên a montré que près de 85 pour cent des lycéens reconnaissaient avoir été témoins de tricherie à grande échelle lors de ces examens – et les professeurs vietnamiens disent ne pas être surpris de ces résultats. Pour Thuận :

After the exams, the entire school becomes white, covered with used cheat sheets. Students litter them in the school yard after they are done. Under the current exam system, the pass rate would only be about 40 percent at most if proctors monitored students closely.

Après les examens, l'école entière tourne au blanc, envahie d'antisèches. Les élèves les jettent dans la cour de l'école après s'en être servi. Dans le système d'évaluation actuel, le taux de réussite ne serait tout au plus que de 40 pour cent environ si les surveillants observaient de près les élèves.

Cette année, le ministère de l'Education a mis en place de nouvelles mesures pour réduire la tricherie. Les lycéens qui fraudent ne seront pas autorisés à poursuivre l'examen y compris dans les autres disciplines. Mai assure que c'est un risque qu'elle ne veut pas prendre :

Cheating has a negative impact on me. If I’m caught, they will make the cheat subject zero, so I won’t be able to graduate from high school, and ultimately, I can’t go to college.

Le fait de tricher aurait des répercussions négatives sur moi. Si je suis prise, j'aurai zéro dans la matière où j'ai triché, je ne pourrai donc pas obtenir mon diplôme de fin d'études secondaires et en fin de compte aller à l'université.

Si elle ne peut accéder à l'université, la jeune fille envisagera d'autres possibilités d'orientation professionnelle que ce soit en passant une certification pour un travail de bureau, ou en suivant une formation pour devenir couturière.

L'examen décisif a lieu seulement dans quelques jours. Mai se stimule : « Travaille plus dur ! Je réaliserai mon rêve et me dirigerai vers mon avenir ! »

Ce dont elle est sûre, c'est qu'elle ne sera pas agricultrice comme sa mère.

Ecoutez le podcast autour de cette question [en anglais] :

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