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Nice : faire face à la violence du réel

Hommage à Nice via @jeanlucr sur twitter

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Alors que les cadavres jonchaient encore la Promenade des anglais, les débats post-attentats en France, qui avaient déjà le malheur de ne pas être de bonne facture, ajoutent cette fois l’indécence à l’infamie. Le temps du deuil n’existe même plus, Même plus la trêve de la sidération qui donnait un peu de battement pour l’émotion. Chaque vie fauchée est réduite à son caractère numérique et impersonnel, on laissera le soin à quelques journaux, plus tard, de retracer la vie des assassinés, dans une compassion mécanique. Car, bien avant, sur le bitume niçois où crépitaient encore les corps et l’effroi, c’est un triste spectacle qui a la primauté de notre attention : les expertises, contre-expertises et hypothèses médiatiques, que valent dans l’obscénité les débats sur les réseaux sociaux et la bassesse d’une classe politique qui tutoie les abysses. Commençait ainsi la valse nécrophile, les querelles abjectes sur la qualification à accoler à la tuerie. Acte d’un déséquilibré ou terrorisme islamiste ? L’irruption immédiate d’une telle question masque en réalité un inconfort. Un grand boulevard s’ouvre, de déchets analytiques très orientés, où la récupération le dispute aux tentatives de conjurer un malaise réel. Question d’autant plus obscène qu’elle semblerait satisfaire d’aucuns si on la tranche. Ce n’est pas l’islam? Certains en pousseraient même un ouf de soulagement. C’est un déséquilibré ? Ça ôterait de l’urgence aux choses, nous voilà presque tirés d’affaire ; finalement, le champ de la « folie » de l’homme, très commode, endosse et clôt toute perspective réflexive. Nous sommes en réalité ici aux confins d’un malaise qui se conjure par la contre-accusation, le déni, et dans les pires développements, le « complotisme ».

Le déni originel

Le paradigme de la lutte anti-terroriste en France tel qu’il est énoncé et tel qu’il s’ancre à mesure du temps, entre la pesanteur des culpabilités coloniales et géopolitiques, et le refus absolu de penser le religieux par tradition et accointance idéologique, ruine le champ de la réflexion. Si l’on persiste à ne voir dans les équipées sanglantes de groupes ou d’individus, phalanges de systèmes politico-religieux bien sophistiqués, que les manifestations d’un délire, expliquées par une exclusion sociale, une fragilité, un déséquilibre psychologique ou affectif, ce n’est pas par simple goût pour les explications rationnelles. C’est une volonté de « laver » une religion au sein de laquelle le malaise est pourtant apparent et palpable. Au début de la vague sanglante récente qui frappe la France, dont Merah signait le sinistre top départ, on s’attachait dans un réflexe par ailleurs salutaire, pour éviter de creuser encore les fragiles équilibres, à dire « cela n’avait rien à voir avec l’islam » A la défaveur d’un enchainement cruel de l’actualité, on en vient à proclamer que « cela n’a rien à voir avec l’islamisme ». Glissement important et pas seulement sémantique, nous en sommes rendus, depuis l’horreur niçoise, à dire que « cela n’a rien à voir avec l’islamisme radical ». Le lien ténu de cette progression est cohérent dans la prophétie du « rienavoirisme ». Ce paradigme chamboule tout jusqu’à l’usage des mots. Ainsi des terroristes, on parle de « tueur », de « haine », de « camion fou ». Comme si la haine n’avait pas d’objet, de motivation ; le tueur, de message ; le camion, de locataire. Comme si le terrorisme campait en lui-même une fin en soi… La figure du loup solitaire, un temps paravent sémantique, servait à expurger tout caractère idéologique mais il s‘est épuisé de sa propre inconséquence.

Idéologie : dévotion et dévoiement.

Le mal se niche en vérité dans quelque chose d’inavouable ou d’inconscient. Il semble impossible, pour beaucoup, de concevoir qu’à l’échelle de la planète, des individus de toute condition sociale, de toute ethnie, de toute histoire, adhèrent à une idéologie mortifère qui commande ou inspire de tuer en son nom. Que cette idéologie transfrontalière rencontre dans son périple divers profils, offrant ainsi corps et même rédemption à toute idée criminelle, ou la suscite. Contrairement aux idées admises, cette idéologie partage avec nombre d’entités insoupçonnables, des diagnostics communs sur la place des minorités et de l’islam en occident. Par conséquent, elle recrute plus facilement sur un terreau fait de haine et de ressentiment. Que pour prospérer, la narration islamiste se fait porte-voix de musulmans opprimés à qui elle offre le secours. D’où l’usage de la violence par certains, ici légitimée, comme retour naturel. Que cette frange s’appelle l’islamisme terroriste, qu’elle dissout des civilisations entières et ses richesses dans son acide, qu’elle promeut déjà une vision du monde sectaire dans tous les territoires qu’elle conquiert. Cette idéologie avec des largesses financières inégalées, s’exporte et séduit, à l’affût des brèches géopolitiques, d’une misère sociale, pour disséminer son venin. Cultivant son opportunisme comme toute entreprise politique, elle tient son propre agenda et sa propre vision de l’actualité. Elle se répand ainsi sur le chaos, par habilité, dans l’humanitaire, la justice sociale, comme la confrérie des frères musulmans en offrit un exemple. Pas toujours donc par la violence. Par une pédagogie qui mêle ressentiment, paranoïa, apologie de la sédition et exploitation des séquelles coloniales. Voici le lit et le sas communs. Mais les franges les plus radicales prônent la violence, enivrées par la mythologie des conquêtes au temps premier du prophète. En dévoyant le message coranique ou en lui trouvant, avec des références religieuses, des exégèses sanglantes. L’aplomb avec lequel l’on se borne à dire que cela est complètement étranger à l’islam, est le déni originel qui annonce la misère de l’analyse.

Conjurer le malaise

Il ne s’agit nullement d’accabler les musulmans, dont quelques croyants subissent les affres d’une islamophobie haineuse à combattre farouchement. Il s’agit de pointer qu’au sein de l’islam a lieu une guerre idéologique et que pour être nuisibles, les extrémistes n’ont pas besoin d’être majoritaires. L’usage de la violence est par essence l’aveu de l’incapacité à convaincre. L’empressement à disculper « l’islam », entité impersonnelle, n’est que le reflet d’un malaise interne et compréhensible chez beaucoup de musulmans, souillés par l’éclaboussure de cette gangrène. Ce malaise se répand chez certains par l’accusation, le présupposé islamophobe. En niant toutes imbrications du problème, on produit l’amalgame tant craint comme si désigner l’idéologie islamiste signifiait mécaniquement mettre à l’index les musulmans. Si les causes sont multiples et qu’une humilité suggère de ne pas être définitif, il n’y a aucune raison, d’écarter la dimension politique et religieuse du problème.
Le malaise accusatoire désigne donc cet état d’inconfort, où l’on prie presque pour que l’acte n’ait aucun lien avec quelque mouvance religieuse. Ce serait en effet pour beaucoup de groupes militants communautaires et religieux, le partage du diagnostic avec les terroristes, pires alliés objectifs qui soient, donc le trouble et le discrédit jetés sur leur commerce politique. Voilà où siège le malaise, toute une narration se trouve contrariée si des liens sont avérés entre attentats et groupes islamistes. Pour conjurer cet inconfort, se répandent le déni, la contre-accusation par l‘anticipation, contre par exemple des groupuscules droitistes prêt à en découdre. Mais aussi, des expressions habituelles du déni : la paranoïa et bien d’autres refuges pour refouler l’évidence. Ce qui est bien moins couteux que de faire face à la violence du réel.

Ce texte a été ecrit par Elgas, journaliste et sociologue sénégalais

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