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Côte d’Ivoire : la nostalgie des pro-Gbagbo est-elle justifiée ?

L'ancien président Laurent Gbagbo via wikipédia - domaine public

L'ancien président Laurent Gbagbo via wikipédia – domaine public

L’élection présidentielle ivoirienne du 25 octobre 2015 s’est déroulée sans heurts. Elle a vu le président sortant, Alassane Ouattara, être réélu à la tête du pays dès le premier tour. Pourtant, six ans après sa première élection à la tête de l’Etat en 2010, et malgré un bilan économique favorable, l’ombre de son prédécesseur Laurent Gbagbo, dont le procès devant la CPI pour crimes contre l’humanité vient de se rouvrir, plane toujours au-dessus du pays.

Gbagbo incarcéré, mais Gbagbo pas démonté

La crise politique qui a secoué la Côte d’Ivoire en décembre 2010 et 2011 a laissé de nombreuses séquelles, qui peinent toujours à se refermer six ans plus tard. Pour rappel, le président sortant, Laurent Gbagbo, avait alors refusé de quitter son poste au lendemain de la publication des résultats de la présidentielle – la Commission électorale indépendante donnant son rival, Alassane Ouattara, vainqueur avec 54,1 % des suffrages, un avis rapidement confirmé par la communauté internationale. A la tête d’une faction de l’armée, Gbagbo est finalement destitué par une force internationale, majoritairement française. Cela n’était pas sans poser la question de la « domination française » sur la Côte d’Ivoire – la France avait ouvertement soutenu Ouattara avant le scrutin, alors qu’en face, Laurent Gbagbo a toujours surfé sur la volonté d’ « affranchir le pays de la mainmise française ».

Pourtant, sous des airs d’anticolonialisme, lors du régime Gbagbo (2000 – 2011), la politique d’émancipation mise en œuvre a très vite tourné à la promotion ethnique et au régionalisme. Ainsi, Human Rights Watch a dénoncé des abus des concepts d’ethnicité et de citoyenneté pour stigmatiser une large partie de la population. Le tristement célèbre autant qu’officieux « article 125 », mis en place par le leader des jeunesses pro-Gbagbo Charles Blé Goudé, voit le jour. Il consiste à inciter ces « jeunes patriotes » à s’en prendre à tous ceux qui sont suspectés d’être des opposants, en les battant puis en les brûlant vifs. Ce passif ultra-violent ne suffit cependant pas à détourner tous les pro-Gbagbo de leur leader, ces derniers continuant de présenter son arrestation puis son transfert devant la CPI de La Haye (en compagnie de Blé Goudé) comme une injustice, un coup monté de la France pour l’écarter du paysage politique ivoirien au profit d’Alassane Ouattara.

Le procès de Laurent Gbagbo pour crimes contre l’humanité est en effet, parallèlement, l’occasion pour ses partisans de critiquer l’action de Ouattara. Il offre une tribune aux opposants de l’actuel président, qui s’en emparent en reprenant à l’envi un argument phare : Ouattara aurait été placé à la tête du pays par une France (alors présidée par Nicolas Sarkozy) désireuse de préserver ses intérêts dans son ancienne colonie. Une théorie par laquelle beaucoup d’Ivoiriens semblent séduits, pourtant les faits sont têtus et l’invalident largement. Premier d’entre eux : le ralentissement, en 2015, des échanges entre l’Hexagone et la Côte d’Ivoire (premier partenaire commercial historique du pays) au profit du Maroc. L’an dernier, le Royaume chérifien a totalisé 22 % des investissements directs engagés dans le pays, devant les entreprises françaises, présentes à hauteur de 16 %. En aurait-il été ainsi si Ouattara avait été un homme de paille installé par Paris ? On se permet d’en douter. Les pro-Gbagbo ne se démontent pourtant pas, et s’en prennent de façon plus générale au bilan de Ouattara. Là encore, les faits ne leur donnent pas raison.

La croissance ivoirienne au beau fixe

Pour rappel, sous la présidence de Laurent Gbagbo, la Côte d’Ivoire connaît des années difficiles sur le plan du développement. Quatrième économie d’Afrique subsaharienne en 1995, elle s’effondre dans les années 2000. La croissance de son PIB n’y est plus que de 2 % en moyenne, quand elle est de 5 % en moyenne en Afrique subsaharienne. De plus, entre 1995 et 2008, la gravité et la profondeur de la pauvreté s’accentuent considérablement, le taux de pauvreté passant de 10 à 49 %. Les infrastructures vétustes sont peu rénovées. Les bâtiments publics tombent progressivement en ruines, les routes deviennent dangereuses, les carences d’électricité deviennent plus fréquentes. A cela, il faut ajouter une inquiétante progression de la corruption – surtout dans le secteur des hydrocarbures – qui atteint un niveau record. Plusieurs milliards de francs CFA sont détournés des caisses de l’Etat.

Au sortir de la crise politique de 2011, le pays est donc très fragilisé. Et pourtant, dès cette année, l’incidence de la pauvreté a reculé. Le reste du premier quinquennat de Ouattara est à l’avenant : entre les éditions 2012 et 2016, la Côte d’Ivoire a ainsi fait un bond de 25 places au classement Doing Business de la Banque mondiale, pour terminer devant le Nigeria, 1ere économie africaine. Entre 2013 et 2014, le salaire minimum passe de 36 000 à 60 000 francs CFA, l’indice de développement humain (IDH) repart à la hausse, une couverte maladie universelle est instaurée, l’investissement public dans les infrastructures passe de 2,5 à 6 % du PIB.

Durant la même période, les investissements explosent et la situation budgétaire se consolide nettement – notamment dans le cadre du programme mené avec le Fonds monétaire international (FMI), sous l’effet de la hausse des recettes fiscales et de la maîtrise des dépenses. Dans le secteur agricole, la production a augmenté dans les grandes cultures comme le cacao (36 %), le café (16 %), la noix de cajou (18 %) et la canne à sucre (12 %). Le secteur a tiré parti d’un régime de prix garantis aux producteurs et de la mise en œuvre de programmes public-privé de stimulation de la production. L’indice général de la production industrielle a bondi de 10,5 %, le secteur manufacturier et la construction se situant respectivement à 10 et 23 %. Dans le secteur des services, l’indice de chiffre d’affaires a grimpé de 7 %, le nombre d’abonnés aux services de télécommunication a augmenté de 14 %. Cela a été possible grâce à la réforme des régimes encadrant l’activité des entreprises, aux programmes d’investissements publics et à l’augmentation du revenu des ménages.

Ces accomplissements ont non seulement permis au pays de retrouver le chemin de la croissance, mais d’exceller comme jamais auparavant dans son histoire. Il reste néanmoins bien des efforts à fournir pour atteindre l’émergence en 2020, comme le souhaite le gouvernement. Le véritable défi sera d’inscrire la croissance dans la durée et de renforcer son impact dans les zones rurales. D’où l’importance d’accroitre le pouvoir des collectivités locales. Il sera également crucial d’investir massivement dans l’éducation et la formation. Le gouvernement semble l’avoir compris, au vu de son nouveau budget : les dépenses scolaires et périscolaires pèseront cette année pour près de 22 % du budget national (+18 % sur un an).

Ayant enregistré une croissance record entre 2012-2015 (9,3 %), la Côte d’Ivoire devrait poursuivre sur cette lancée au moins jusqu’en 2017 avec plus de 7 % de croissance par an, selon la publication Africa’s Pulse de la Banque mondiale. En Afrique, seuls l’Ethiopie, la Tanzanie, le Mozambique et le Rwanda peuvent en dire autant. Bien sûr, il ne s’agit là que de chiffres, et il appartient désormais à la Côte d’Ivoire de rendre sa croissance plus inclusive, de façon à ce que les populations ivoiriennes en profitent toutes, alors que l’indice de développement humain (IDH) du pays demeure inquiétant. Pourtant, ces chiffres ont beau n’être que des chiffres, ils témoignent d’un vrai sursaut économique et sociétal, alors que la Côte d’Ivoire de Gbagbo s’enfonçait dangereusement vers les abîmes. Ils suffisent à trahir le caractère uniquement partisan, jamais patriote, de ceux qui prétendent que Ouattara n’est qu’un homme de paille au service de la France, et que Gbagbo est le vrai sauveur du pays.

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