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Le Liban a fini par se redonner un Président, au bout de deux ans et demi

Supporters of Michel Aoun gathering in Beirut. Photo by Hassan Chamoun.

Les partisans de Michel Aoun se sont rassemblés à Beyrouth. Photo Hassan Chamoun.

Le 31 octobre 2016, après 1 an et demi 1/2 de vacance du pouvoir, le parlement libanais a enfin élu un Président de la République :  Michel Aoun.

Michel Aoun, un ex-chef militaire âgé de 81 ans auquel ses partisans donnent le titre de “Général”, a fondé en 1992 le Courant patriotique libre (CPL) et préside le Bloc du changement et de la réforme. Il a réuni sur son nom 84 voix au premier tour (il en fallait 86) et 83 au second tour (18 de plus que les 65 de la majorité simple), ce qui fait de lui le 13ème président du Liban. Une victoire double : non seulement grâce à lui le pays a un chef élu, mais encore il entre au palais présidentiel après avoir été chassé par les troupes syriennes de son poste de premier ministre par intérim en octobre 1990. Depuis lors et jusqu'en 2005, il a vécu en exil en France.

La joie, surtout des proches du CPL, a éclaté en beaucoup d'endroits du pays. Le journaliste  Kareem Chehayeb, qui blogue sur Beirut Syndrome, a filmé une scène de liesse à Beyrouth :

Feux d'artifice, musique à tue-tête, chansons et hourras… Mes pauvres oreilles.

Comme de coutume au Liban, le succès d'Aoun est généralement examiné sous les aspects autant confessionnels que gépolitiques. Plus précisément, détracteurs et observateurs disent que son élection est une victoire pour l'Iran, puisque Aoun était le choix de son allié le Hezbollah, et qu'un obstacle prédominant à son accession à la présidence était l'hostilité de l'homme politique lié aux Saoudiens Saad Hariri. De fait, le gouvernement iranien, qui détient une influence significative sur le Hezbollah, s'est aussitôt réjoui de l'élection d'Aoun, que le Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei a même qualifiée de “triomphe de l'axe de la résistance.” Bachar Al Assad n'a pas perdu de temps pour décrocher son téléphone et féliciter le nouvel élu.

A l'opposé, Saad Hariri, avant de donner son appui à Aoun et de lui assurer la majorité, a parlé de “gros sacrifice”. L'aval donné par Hariri à Aoun a pris par surprise ses partisans, dont beaucoup continuent à contester cette décision. Etant donné que M. Hariri redeviendra premier ministre, on peut en déduire qu'il a fait un calcul politique pour se garder une certaine influence. Comme l'écrit Joyce Karam, chef du bureau de Washington du journal Al-Hayat, “le marché Aoun-Hariri est un pacte de pouvoir et de survie pour les deux dirigeants et une prise en compte du déplacement constant des alliances au Liban dans le sens de la realpolitik”.

Karam décrit aussi la contestation “du dedans” de Hariri par sa base traditionnelle :

Le ministre de la justice Ashraf Rifi a porté à Hariri un coup lourd de conséquences à Tripoli, et émerge comme un rival potentiel en engrangeant le soutien tant local que régional. Dans la foulée d'un délaissement saoudien du Liban vers le Yémen, la Syrie et dans certains cas l'Afrique, il ne restait à l'ancien premier ministre que peu d'options. Accepter Aoun était le moyen le plus à portée de main pour soulager les tourments d'Hariri et assurer si ce n'est que temporairement son avenir politique.

Mais sur le terrain, ce n'est pas forcément ainsi que la plupart des gens voient les choses. Si aucune étude sociologique ne permet d'établir scientifiquement les opinions, des témoignages ‘anecdotiques’ suggèrent que les chrétiens libanais préfèrent généralement Aoun, surtout depuis qu'il a reçu le soutien de son ex-ennemi des Forces Libanaises Samir Geagea.

Journaliste libanaise du Wall Street Journal, Maria Abi-Habib a affirmé que l'élection d'Aoun devait être comprise comme “une victoire pour l'écrasante majorité des chrétiens qui le soutiennent” plus que le résultat de calculs géopolitiques. Le “vote chrétien” est souvent au centre des analyses politiques puisque le fauteuil de président de la république est exclusivement réservé à un chrétien maronite, en vertu de ce qu'on appelle le système confessionnel libanais, qui vise, non sans une bonne dose de critiques, à maintenir un “équilibre” entre les nombreuses confessions religieuses du Liban.

La victoire d'Aoun est présentée comme celle du Hezbollah/Iran. Pourquoi ça ne peut pas être une victoire pour l'écrasante majorité de chrétiens qui le soutiennent ?

Quant au cheminement pour y arriver, le blogueur libanais Ramez Dagher, qui écrit sur Moulahazat, a publié le 31 octobre un article intitulé “Comment Michel Aoun est devenu le Président“. En quelques 5.000 mots, il a synthétisé les deux douzaines d'analyses politiques qu'il a écrites au long des trois dernières années. Il défend dans ces textes que les alliances au Liban ne sont rien d'autre que des phénomènes temporaires au gré des tendances au Moyen-Orient et des dissensions internes libanaises.

Il ne faut pas oublier que le Liban n'a pas connu d'élections depuis 2009. Autrement dit, le parlement qui a choisi Aoun pour présider le pays est juridiquement illégitime. Dagher explique :

L'élection présidentielle libanaise de 2016 n'a rien de démocratique. Le président sera là jusqu'en 2022, et a été élu par le parlement de 2009. Tous ceux qui n'avaient pas 21 ans à l'époque sont restés à l'écart du processus électoral, ce qui veut dire que tous les moins de 33 ans n'auront pas été consultés en 2022 sur le locataire du Palais de Baabda. Et même ceux qui ont élu indirectement le président en élisant en 2009 le parlement qui l'a choisi, ont choisi leurs représentants dans un contexte complètement différent. Ils ont voté pour une des deux coalitions complètement différentes, dans un contexte régional et local complètement différent. Il n'y avait pas de guerre civile syrienne à l'époque, pas de printemps arabe, pas d'EI. Le Hezbollah combattait encore Israël, et pas Israël et en Syrie. Les [Mouvements du] 8 Mars et 14 Mars n'avaient essayé qu'une fois de gouverner ensemble, entre 2008 et 2009, et pas trois (2008-2009, 2009-2011, 2014-2016). Il n'y avait pas de crise des ordures, pas de manifestations des poubelles, pas de mouvement politique alternatif à l'époque. De plus, vous ne pouvez pas dire qu'il n'y a pas le quorum jusqu'à ce que le parlement vous élise, puis revenir en disant que vous avez été élu démocratiquement. Surtout si le parlement actuel qui vous a élu est anticonstitutionnel au départ (et là je cite le conseil constitutionnel).

Peu avant l'élection, une vidéo d'Aoun s'est mise à circuler sur les médias sociaux, qui le montrait disant précisément cela : le parlement est illégitime et ne peut donc élire un président. Il l'a dit lors d'une conférence de presse le 7 juillet 2015, et l'a répété en mars 2016.

Cette vidéo a été mise en ligne par le mouvement “Vous puez”, qui a mené les manifestations contre la “crise des ordures” et la corruption pendant l'été 2015. Sur Facebook, le groupe usait du mot-dièse “#كلن_يعني_كلن” (“Tout est dans tout” et “Tous pourris”), un slogan populaire repris en choeur pendant les manifestations.

Quelle honte… un mensonge éhonté aux Libanais. Note : ce sont ses mots, pas les nôtres. Conférence de presse du 7 juillet 2016 sur OTV [la chaîne de télévision libanaise appartenant au CPL]

Le scrutin, un cirque

Les Libanais en colère se sont gaussés de l'élection sur internet, un processus qu'ils ont largement qualifié de cirque. Ce qui a beaucoup fait rire, c'est comment le président de la Chambre Nabih Berri a dû pendant le vote appeler à maintes reprises les députés à regagner leurs bancs, se plaignant même à un moment que les élus se comportaient comme “des voyous à l'école”.

Un utilisateur de Twitter a partagé une vidéo produite par la radio d'information libanaise Al Jadid, montrant les députés blaguer et rire en pleine pagaille. AJ+ en arabe a publié une vidéo similaire.

Le président de la Chambre, Nabih Berri, est comme un prof principal dans une classe pleine d'élèves irrespectueux ! pic.twitter.com/CG0335HZD9

Parmi les parlementaires, Walid Joumblatt, chef du Parti socialiste progressiste majoritairement Druze, et connu pour son goût des tweets excentriques, a passé toute la séance sur Twitter à mettre en ligne des images de la Rome antique :

Le vote a commencé

Longue vie au chef

Deux votes ont aussi généré de nombreuses plaisanteries. Un député a donné sa voix au personnage de fiction Zorba le Grec, tandis qu'un autre votait pour la chanteuse et top-model libanaise Myriam Klink (qui est une partisane de Michel Aoun).

A l'élection présidentielle d'aujourd'hui au Liban, Michel Aoun a gagné mais Zorba le Grec a eu une voix

Myriam Klink occupant le parlement au Liban

Enfin, comme l'a noté Nadine Mazloum de Newsroom Nomad, l'élection était entachée de corruption avant même de commencer :

Deux députés n'auraient pas dû être admis dans le Parlement, mais hélas, au nom du consensus, ils l'ont été.

Le premier est Issam Sawaya, qui aurait quitté le Liban peu après son élection en 2009, et n'y est revenu que pour le scrutin présidentiel. Le second est le sulfureux Okab Sakr, qui n'est pas retourné au Liban depuis qu'on a appris en 2012 son implication dans un marché syrien de vente d'armes. Sakr est venu voter, sans qu'aucune mention soit faite de son implication dans l'affaire de vente d'armes.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais la dernière fois que j'ai vérifié, les députés étaient élus pour représenter les gens. S'ils sont incapables de faire le travail, ils feraient mieux de démissionner pour que d'autres puissent le faire à leur place.

Après ces débuts laborieux de la présidence Aoun, quel sera le prochain épisode pour le Liban ?

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