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Quand Vodafone met le cap sur l'Iran…

Vodafone is on its way to Iran. Photo by Tom Purves via Wikimedia (CC BY-SA 2.0)

Vodafone annonce indirectement son entrée sur le marché des télécommunications iranien. Photo de Tom Purves via Wikimedia (CC BY-SA 2.0)

Le 18 octobre 2016 [article d'origine publié en anglais le 28 octobre – Note de la rédaction], le géant britannique des télécommunications Vodafone a annoncé la conclusion d’un partenariat avec HiWEB, petit fournisseur privé d’accès Internet et de téléphonie iranien, notifiant ainsi son entrée sur le marché iranien.

Cette annonce conjointe Vodafone-HiWEB précise que les nouveaux services seront accessibles aux consommateurs via la marque HiWEB : tel qu’énoncé dans un article du Wall Street Journal, l’objectif est de moderniser les infrastructures informatiques et d’étendre le réseau téléphonique et mobile pour l’ensemble des clients HiWEB.

De plus, tout comme l’accord passé entre l’américain AT&T et l’opérateur mobile iranien RighTel — qui faisait profiter les détenteurs d’une carte SIM américaine d’une couverture réseau en Iran — ce partenariat permettra aux clients du géant Vodafone de bénéficier d’un accès Internet mobile sur le territoire iranien.

Même si Vodafone ne constituera pas un partenaire direct (participation autre qu’au capital), il est difficile d’ignorer la connivence possible entre Vodafone et le système de surveillance des télécommunications iranien. En effet, de nombreux pays ont tendance à forcer les entreprises de télécommunications étrangères à prendre part à leur programme de surveillance des communications, et l’Iran est loin de déroger à la règle.

Cette fâcheuse manie a pu être observée en 2010, lorsque les fournisseurs télécoms appartenant à l’État ont fait l’acquisition d’un outil de surveillance de Nokia Siemens, offrant ainsi au service de renseignement iranien la possibilité de tracer des téléphones mobiles, ce qui s’est soldé par l’arrestation du journaliste progressiste Isa Saharkhiz en juin 2010.

Notons qu’en matière de confidentialité des communications, le passé de Vodafone n’est pas très glorieux. En effet, en 2013, Edward Snowden levait le voile sur l’aide apportée par une filiale de Vodafone au service de renseignements électroniques du gouvernement du Royaume-Uni (GCHQ) dans son programme de collecte de données Internet via des câbles sous-marins. Ensuite, selon une enquête du Financial Times, Vodafone aurait fourni à la police britannique une liste conséquente de données téléphoniques entre 2009 et 2014. Plus parlant encore, en février 2009, Vodafone a déclaré avoir mis des données de communications à disposition des autorités égyptiennes pour les aider à identifier les manifestants lors de la crise alimentaire de 2008.

L’Iran, pays de la surveillance téléphonique

En Iran, l’écoute téléphonique est une pratique courante depuis les années 50. Le mot shunood (« surveillance » en farsi ; vient du mot shenidan, qui signifie « écouter ») fait ainsi son apparition en même temps que les débuts des lignes téléphoniques à domicile, après la Seconde Guerre mondiale. En effet, à l’époque, un opérateur était chargé de vous mettre en liaison avec la personne souhaitée et était à même d’écouter votre conversation. Le terme « shunood » appartient désormais au langage courant et est utilisé pour faire référence à tout ce qui concerne la surveillance des communications, d’où le titre de la page Wikipédia perse à ce sujet : « shunood ertebatat mokharebati », pour « surveillance systématique ».

Cartoon by Doaa Eladl.

Dessin de Doaa Eladl. Reproduction autorisée.

Avec l’avancée des technologies de la communication, le système de surveillance de l’État iranien a considérablement évolué. Si l’écoute téléphonique reste un grand classique, d’autres méthodes plus élaborées sont aujourd’hui utilisées : activités DPI ou encore contrôle sur les métadonnées collectées par les entreprises de télécom. Il n’est désormais plus question d’une simple « écoute », mais bien d’extraction et d’analyse de données, ainsi que d’interception de communications électroniques. De plus, s’il existe des lois protégeant la confidentialité des individus en Iran, elles sont toutefois en contradiction avec d’autres lois et pratiques de l’État qui souhaite avant tout se laisser une marge de manœuvre en matière de surveillance, pour protéger les fondements et les principes de la « Révolution iranienne ».

L’arrestation d’un journaliste chinois en 2002 avec l'aide de Yahoo! ou encore la capture de Saharkhiz en 2010 grâce à Nokia Siemens, sont autant d’incidents qui poussent aujourd’hui les groupes de défense des droits des individus à faire davantage pression sur les entreprises technologiques pour qu’elles répondent de leurs actes, notamment de la mise à disposition de leurs services et compétences à des gouvernements à des fins de surveillance et d’oppression.

À quoi les Iraniens doivent-ils s’attendre ?

Avec la levée des sanctions internationales liées au programme nucléaire (entrée en vigueur en janvier 2016), les partenariats entre les entreprises étrangères et l’Iran — autrefois impossibles — se succèdent. Le pays pourra ainsi profiter d’une évolution de ses infrastructures de communication, notamment pour Internet, ce qui laisse à prévoir une nette amélioration des réseaux iraniens haut débit fixes et mobiles, connus pour être particulièrement lents et censurés.

D’après l’annonce, pour profiter de ces améliorations, les Iraniens devront toujours s’abonner aux services d’HiWEB. Privatisée en 2009, cette entreprise de télécom travaille en étroite coopération avec le Ministère des Communications et des technologies de l’information iranien, ce qui lui a valu d’être le premier fournisseur d’accès Internet haut débit dans 25 000 villages à travers l’Iran, et ce depuis 10 ans.

De plus, même si pour l’instant l’entreprise n’a fait aucune déclaration à ce sujet, Vodafone devrait jouer un rôle moins prépondérant dans la surveillance des consommateurs iraniens, puisque son entrée sur le marché ne semble pas s’accompagner de vente de téléphones ou d’offre Internet.

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Le drapeau iranien et le logo de Vodafone. Montage photo réalisé par l'auteur.

Les infrastructures Internet d’Iran sont construites de manière à centraliser et faciliter le contrôle de l’État sur les activités des entreprises de télécommunication et des fournisseurs d’accès Internet. En effet, toutes ces entreprises relèvent de la TCI (Telecommunications Company of Iran), un service appartenant au Ministère des Communications et des technologies de l’information iranien qui contrôle les principaux fournisseurs d’accès Internet du pays et leur délivre les permis d’exploitation.

Lorsque le gouvernement a tenté de privatiser la TCI, les Gardiens de la Révolution ont acheté environ 50 % des parts de la TCI via l’une de leurs filiales. Les missions des Gardiens de la Révolution, branche des forces armées de l’Iran, sont nombreuses : renseignement, surveillance et répression de toutes formes de désobéissance, que ce soit de la part de journalistes ou de tout autre individu ou groupe d’individus considérés comme une menace à la « Révolution iranienne ». Aux Gardiens de la Révolution vient s’ajouter le Conseil suprême du cyberespace, l’autorité chargée d’Internet en Iran.

Si l’on met de côté cet environnement répressif, la collaboration de Vodafone avec HiWEB ne signifie pas forcément que l’entreprise de télécom prendra effectivement part à la surveillance exercée par le gouvernement iranien.

De plus, si les Gardiens de la Révolution dirigent le Centre de surveillance des délits organisés, ils restent toutefois sous la coupe de gouvernement américain, qui en cas d’activités liées au terrorisme ou portant atteint aux droits de l’homme, n’hésitera pas à faire retomber des sanctions économiques.

En septembre dernier, le porte-parole d’Orange, qui s’apprête à entrer sur le marché iranien, a ainsi déclaré que l’opérateur français s’efforce d’éviter toute coopération avec les Gardiens de la Révolution :

Nous menons des études de faisabilité pour comprendre et évaluer ce qui est possible dans cet environnement complexe, notamment concernant certaines sanctions économiques qui continuent de s’appliquer en Iran.

De son côté, Vodafone avait déjà reconnu la nécessité de respecter les définitions « d’interception légale », conformément aux différentes législations locales. En 2014, l’entreprise avait ainsi publié son premier rapport de transparence globale intitulé « Law Enforcement Disclosure Report » qui détaille les demandes des gouvernements des pays dans lesquels Vodafone opère et les données qu’ils obtiennent. Pour l’instant, il est encore difficile de savoir si la présence quelque peu floue de Vodafone en Iran au travers de HiWeb méritera quelques lignes dans ce document de transparence.

S’il convient de se féliciter de ces avancées du marché des télécommunications iranien, ne perdons toutefois pas de vue les activités de Vodafone avec les entreprises de télécom iraniennes. Après tout, n’est-ce pas cette entreprise qui a collaboré aux actions de surveillance des gouvernements du Royaume-Uni et d’Égypte ?

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