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‘Lava-Jato’ au Brésil : La mort d'un juge-clé dans un accident d'avion ravive les théories complotistes

Justice Teori Zavascki died on a plane crash in Brazil on January 19. Photo: José Cruz/Agência Brasil CC BY 3.0

Le Juge Teori Zavascki est mort dans un accident d'avion le 19 janvier au Brésil. Photo: José Cruz/Agência Brasil CC BY 3.0

Le juge de la Cour Suprême brésilienne qui présidait “l’Opération Lava-Jato,” ou “Opération Mains-Propres”, la grande enquête anti-corruption en cours qui a déjà abouti à l'incarcération de nombreux hommes d'affaires et politiciens, est mort mercredi dans un accident d'avion laissant les Brésiliens inquiets quant aux suites de l'opération et perplexes sur les causes du crash.

En dépit de l'absence de preuve de tout coup tordu, beaucoup de Brésiliens se sont lancés dans l'élaboration de théories largement infondées sur les causes de la mort prématurée du juge Teori Zavascki, 68 ans.

L'avion qui le transportait s'est abîmé en mer à 1h45 du matin alors qu'il avait entamé son approche de l'aéroport de Paraty, une destination touristique très populaire, à 250 km de Rio de Janeiro. Quatre autres passagers ont aussi trouvé la mort:  un homme d'affaire ami de Zavascki dont l'entreprise était propriétaire de l'appareil, le pilote et une physiothérapeute accompagnée de sa mère.

Nombreux sont les Brésiliens qui craignent pour les suites de l'opération Lava-Jato. M. Zavascki était le magistrat responsable du calendrier dans les mises en accusation de personnalités politique en postes, qui ne peuvent, selon la loi brésilienne, être jugés que devant la Cour Suprême.

Zavascki avait récemment interrompu ses vacances pour réexaminer les négociations de plaidoyer de 77 dirigeants d'Odebrecht, le géant brésilien du B.T.P. et l'un des acteurs principaux du scandale de corruption qui a grassement payé des millions de dollars de pot-de-vin à des cadres de l'entreprise nationale pétrolière Petrobrás en échange de juteux contrats.

Les négociations de plaidoyer, ces accords de collaborations en vue de réductions de peines, sont une vraie bombe à retardement, puisqu'elles sont susceptibles d'impliquer un grand nombre de politiciens de haut niveau, jusqu'au président en exercice, Michel Temer.

Dans un possible conflit d'intérêt, les statuts de la Cour Suprême donne le droit au président Temer de nommer lui-même le successeur de Zavascki, qui prendrait alors en charge tous ses dossiers en cours. Cependant, le Président Temer a déclaré hier, qu'il attendrait que le Tribunal suprême fédéral lui désigne un successeur.

Le juge était sur le point de valider les négociations de plaidoyer en février, mais sa mort devrait largement retarder l'issue de ces dossiers.

Les funérailles deTeori seront la plus grande réunion de politiciens soulagés et silencieusement heureux de toute l'histoire du Brésil.

Les enjeux considérables et la fermeté de l'attitude du juge Zavascki, jointe au timing de sa mort, ont déclenché des alarmes dans les réseaux sociaux, de l'aile droite comme de l'aile gauche puisque les personnalités politiques mises en examen dans cette opération qui a débuté en 2014, sont issues de toutes les facettes de l'échiquier politique brésilien. En marge de la presse professionnelle mainstream, on a alors assisté à une explosion de théories conspirationnistes.

Comme l'affirme Vera Rodrigues, une prolifique commentatrice de la vie politique sur le médias sociaux :

Num país dominado por gângsters, não tem essa de “teoria conspiratória” quando o tema é assassinato de políticos e juízes que atrapalham o caminho.

Dans un pays dominé par des gangsters, il n'y a pas de “théorie du complot” dès lors qu'on parle d'assassinats d'hommes politiques et de juges qui se trouvent en travers du chemin.

Dans un message posté sur Facebook en mai 2016, le fils aîné du juge disparu, Francisco Zavascki, soutenait que sa famille était menacée. Ce message a rapidement refait surface durant le week-end, suite au crash de l'avion. Lors d'une déclaration à la presse, le fils a confirmé que sa famille avait reçu de nombreuses menaces, même s'il soutient que toute suspicion de sabotage dans le crash de l'avion demeurait “peu probable.”

Sur WhatsApp, toutes sortes de rumeurs circulent. L'une d'entre elles stipule que  Zavascki transportait des documents sensibles qui sont désormais perdus pour toujours. D'autres accusent un général de l'armée, ami de l'ancien président Luiz Inácio Lula da Silva, d'être à l'origine du sabotage. Toutes ces théories ainsi que d'autres sont rassemblées sur le groupe Facebook E-farsas, dédié en crowdsourcing, à la vérification des informations sur internet et des rumeurs sur les médias sociaux.

La rumeur sans doute la plus étrange est apparue sur le site JetPhotos.net, fréquenté par des fans d'aviation, et qui possède une base de données conséquente sur les appareils du monde entier.

Curieusement, la photo de l'avion qui s'est crashé la semaine dernière — un Beechcraft C90GT King Air, préfixe PR-SOM — a connu un pic de fréquentation le 3 janvier, avec 1.885 clics. Ce qui diffère nettement des 30 jours précédents, au cours desquels la photo n'a été vue qu'une poignée de fois. Le premier à avoir observé cela fut Claudio Tognolli, un journaliste du service brésilien de Yahoo.

Screen Shot edit

Un pic étrange dans le nombre de vues sur le tableau comparatif de jetphotos.net a lancé la théorie selon laquelle l'avion avait été surveillé au moins deux semaines avant le crash.  Photo: Screenshot / jetphotos.net

À propos de cette rumeur, le YouTubeur brésilien Lito, qui dirige un canal très populaire dédié à l'aviation, émet l'hypothèse d'un bug dans le registre de Jetphotos, et avance les preuves que le compteur de vues ne marque rien du tout le jour de l'accident, le 19 janvier, alors qu'il en compte respectivement 21.340 et 5.274 pendant les deux jours suivants.

Ces étranges signalements se sont rapidement propagés sur des sites obscurs — plus spécialement ceux qui s'adressent aux médias alternatifs de la droite brésilienne. Le site Monitor of Political Debate (‘Contrôle du Débat Politique’), un projet qui suit de près les informations politiques les plus partagées sur Facebook, a ainsi démontré que quatre des six articles les plus partagés pendant les deux jours suivant le début des accusations venaient de blogs alternatifs de droite connus pour répandre des information discutables et non-vérifiées.

En parallèle, la presse généraliste a minimisé la véracité d'une telle théorie du complot, se refusant à relayer ne serait-ce que la rumeur la plus répandue, celle de JetPhotos. Sur Facebook, le professeur Pablo Ortellado juge malencontreuse cette faute d'engagement des médias traditionnels.

A grande imprensa, por “responsabilidade”, não menciona a hipótese de que o avião possa ter sido sabotado enquanto não surgem evidências concretas. Ela trata do assunto como se a possibilidade não pudesse ser discutida a sério, desprezando a preocupação do país inteiro. Enquanto isso, o acesso à má imprensa dispara, já que só ela está discutindo diretamente aquilo com que todo mundo está preocupado. Essa postura é pura arrogância. A imprensa supõe que (ainda) é a detentora da verdade social e que se ela não deu, a coisa não existe. Mas se isso algum dia já foi verdade, seguramente não é mais. (…) A culpa não é só do algoritmo do Facebook e da polarização. A imprensa precisa atender, sem petulância, a preocupação das pessoas comuns. Está na hora da boa imprensa discutir a possibilidade de sabotagem no avião, mesmo que seja para dizer que é uma hipótese improvável e sem grande apoio em evidências.

Les médias de masse, exerçant leur rôle de “responsabilité”, ne font pas mention du fait que l'avion puisse avoir été saboté tant que des preuves concrètes ne sont pas avancées. Ils traitent le sujet comme si une telle possibilité ne pouvait pas être discutée sérieusement, ignorant ainsi les préoccupations du pays entier. Cette attitude est extrêmement arrogante. Pendant ce temps-là, l'accès à une presse de mauvaise qualité est en augmentation, puisqu'elle est la seule à traiter du sujet qui intéresse tout le monde. Les médias de masse supposent (encore) qu'ils sont détenteurs de la vérité sociale et que s'ils n'en parlent pas cela n'existe pas. Mais si une telle situation a, un jour, été vraie, elle ne l'est certainement plus aujourd'hui. […] La faute n'en revient pas qu'à l'algorithme de Facebook et à la polarisation. Les médias de masse doivent répondre sans arrogance aux attentes des gens ordinaires. L'heure est venue pour une presse de qualité de parler de l'éventualité d'un sabotage de l'avion, même si c'est pour dire qu'il ne s'agit que d'hypothèses improbables complètement infondées.

Jusqu'à présent, la seule “preuve évidente” est le rapport du témoin oculaire du crash: un plaisancier de Paraty, qui dit avoir vu de la fumée sortir des ailes de l'avion alors qu'il était en train de chuter.

Mais dans une interview au journal espagnol El País, un expert en accidents d'avions au Brésil dit que des témoins peu habitués confondent souvent, par erreur, la fumée avec l'écoulement d'air provoqué par un avion qui traverse un nuage de pluie. Il souligne aussi le manque d'infrastructures de l'aéroport de Paraty, pratiquement limitées à une piste, ainsi qu'aux mauvaises conditions météo au moment de l'atterrissage concluant que la possibilité d'un sabotage est très faible, même si elle ne peut être totalement rejetée.

La police fédérale brésilienne annonce qu'elle va mener une enquête approfondie sur les causes de l'accident, ainsi qu'à l'analyse de la boîte noire de l'avion, extraite de l'océan par l'armée de l'air brésilienne.

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