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Le Liban dubitatif face à “l'union chrétienne” entre Aoun et Geagea

Samir Geagea (left) and Michel Aoun (right) cutting a cake to celebrate the former's endorsement of the latter (screenshot of television appearance on LBC Lebanon)

Samir Geagea (gauche) et Michel Aoun (droite) partagent un gâteau pour fêter le soutien apporté par le premier au second (capture d'écran de la cérémonie retransmise par LBCI Lebanon)

Samir Geagea, chef des Forces libanaises, a apporté son soutien à la candidature à la présidence du Liban de Michel Aoun, chef du Courant patriotique libre, un soutien très surprenant pour la plupart des observateurs, et ce pour deux raisons :

  1. Samir Geagea était lui-même candidat à la présidence
  2. Samir Geagea et Michel Aoun étaient adversaires pendant la guerre civile du Liban (1975-1990)

Geagea préside les Forces libanaises, deuxième parti politique chrétien le plus important du Liban, tandis que qu'Aoun est le fondateur du Courant patriotique libre, premier parti chrétien du pays.

Le site d'actualités Now Lebanon a décrit ce soutien comme un “coup de tonnerre politique”, mais la décision de Geagea n'est pas surprenante pour tout le monde. Ramez Dagher, blogueur pour ‘Moulahazat’, a publié un long billet dans lequel il analyse d'un point de vue stratégique ce qu'il appelle “l'union chrétienne”.

Dagher a en fait rédigé il y a presque deux ans un article intitulé “Quand les seigneurs de guerre deviennent candidats à la présidentielle” dans lequel il explique : “les candidats [à l'élection présidentielle] sont issus de la guerre civile, leurs programmes sont issus de la guerre civile, les partis sont issus de la guerre civile, les législateurs sont issus de la guerre civile, l'absence d'élections parlementaires est issue de la guerre civile, et même notre ancien chef suprême à l'est est en guerre civile.” En d'autres termes, pour ceux d'entre nous que la politique libanaise a rendu cyniques, le fait qu'un ex-chef de guerre décide de soutenir un autre ex-chef de guerre n'a rien de très surprenant.

En ce qui concerne l'opinion publique, c'est difficile à dire. Malgré la déclaration d'un ministre anonyme dans un entretien avec Al Monitor selon laquelle “plus de 85% de l'opinion publique chrétienne est à présent en faveur de Michel Aoun”, l'annonce du soutien de Geagea à Aoun a suscité la controverse, c'est le moins que l'on puisse dire. A grands renforts de mèmes, tweets, chansons ou blagues, l'Internet libanais s'est enflammé dans un déchainement de réactions incrédules, outrées, ou tout simplement sarcastiques.

Le but de cet article est simplement de raconter des souvenirs. La guerre civile libanaise a été un enchaînement d'événements complexes quinze ans durant, et aucun article ne peut convenablement en englober tous les aspects. Puisque Samir Geagea et Michel Aoun font à l'heure actuelles les gros titres au Liban, nous avons focalisé notre attention sur les Libanais qui ont parlé de ce que ces deux hommes ont fait pendant la guerre. D'autres histoires viendront, des histoires de disparus, de chefs de guerre qui deviennent politiciens, de ceux qui sont tombés et de ceux qui ont survécu.

Maya Mikdashi : Ce n'était que de la chance !

La première histoire est celle de Maya Mikdashi, co-éditrice de Jadaliyya, qui a écrit un article intitulé “Chantons les louanges des meurtriers” à propos du traumatisme causé non seulement par messieurs Geagea et Aoun, mais également par d'autres figures politiques actuellement membres du gouvernement libanais.

En voici un extrait :

Quand je lis et regarde les communiqués de presse de Geagea à propos de sa candidature, je me rappelle de l'horreur qu'il représentait pour mes amis et moi-même à Tariq Al-Hadidah. Je me rappelle regarder les explosions de mortier avec mes camarades de primaire depuis une fenêtre avec vue sur la côte nord pendant la guerre Aoun-Geagea. Je me rappelle cette année passée dans une banlieue montagneuse de Beyrouth, loin de l'école et d'un appartement beaucoup trop proche de la “Ligne verte”. Aujourd'hui, j'essaie d'imaginer ce que doit ressentir une Palestinienne au Liban quand elle voit Geagea à la télé expliquer avec assurance pourquoi il devrait être président. Son cœur se brise-t-il tandis que, l'un après l'autre, les journalistes s'abstiennent d'interroger Geagea à propos de son implication dans des massacres pendant la guerre ? Son cœur a-t-il été brisé de trop nombreuses fois au Liban, aussi change-t-elle simplement de chaîne ? Personne n'interroge Geagea ou son rival Gemayel à propos de leurs alliances avec Israël pendant la guerre, ou de leur complicité dans le siège de Beyrouth-ouest, ou de leurs guerres contre des chefs maronites rivaux qui ont laissé derrière elles des milliers de morts et de mutilés.

Je me rappelle du jour où nous écoutions les informations avec ma famille sur le chemin de l'école et que nous avons appris que Gemayel avait quitté Beyrouth pour Paris ; nous étions heureux ce jour-là. Des années plus tôt, à cinq ans, j'avais trouvé un obus intact sur notre balcon à Tariq al-Jadidah. Amin Gemayel était président et il avait donné l'ordre à l'armée de bombarder le quartier. Beaucoup ont refusé et ont déserté. J'aime l'idée que cet obus n'a pas explosé grâce à un soldat ayant délibérément retiré les explosifs en sachant qu'ils sauverait ainsi la vie de quelques habitants. Mais en réalité, nous ne savons pas pourquoi l'obus n'a pas explosé. Ce n'était que de la chance.

Ce n'était que de la chance encore une fois quand l'armée libanaise a bombardé notre quartier pendant la “Guerre de libération” d'Aoun contre l'armée syrienne, une guerre pour laquelle il était apparemment indispensable de bombarder intensément des quartiers très peuplés de Beyrouth-ouest. Je me rappelle d'une nuit particulièrement terrifiante ; ma famille s'entassait dans le hall d'entrée où nous dormions depuis des jours, et ma mère s'est serrée contre un mur et l'a embrassé. C'est la première fois que j'ai vu mes parents comme des gens normaux : fragiles, terrifiés, vulnérables. Rien dans ma vie ne m'a davantage ébranlée que cet instant, ma mère étreignant un mur de béton pendant une nuit d'intense bombardement.

Aoun, Geagea et Gemayel ont laissé en guise d'héritage des centaines de milliers de blessés et de disparus pendant la guerre civile libanaise. Ils laissent derrière eux des massacres et des sièges et des obus et des snipers et des enlèvements et des millions de dollars détournés et volés aux Libanais et au trésor public. Mais cet héritage n'est pas simplement le leur : les responsables des formations politiques rivales des “autres camps” doivent également être considérés comme des criminels de guerre.

Wadad Halwani: Ils se sont réconciliés à nos dépens

La deuxième histoire est celle de Wadad Halwani dont le mari, membre de l'Organisation de l'action communiste au Liban, a été enlevé en 1982. Elle préside aujourd'hui le “Comité pour les familles des enlevés et des disparus”. Dans un entretien avec le quotidien francophone libanais L'Orient le Jour, elle explique pourquoi continuer de se battre pour les disparus : “aujourd'hui, j'ai une nouvelle responsabilité, celle de retrouver la trace des quelque 17 000 personnes officiellement enlevées”, ajoutant qu'elle n'abandonnerait pas tant que sa mission ne serait pas accomplie.

Wadad Halwani

January 19 at 4:32pm ·

 وقت تقاتلوا، تقاتلوا فينا وعا حسابنا . وقت تصالحوا ، تصالحوا وبيتصالحوا من دوننا وعا ضهرنا

هالقاعدة مُعتمدة مش من هلّق، بل من بداية الحرب في لبنان سنة 1975 وحتى نهايتا وبعدا سارية المفعول حتى اليوم.
هالقاعدة مش محصورة بين عون وجعجع ، بل بين جميع زعماء الميليشيات والأحزاب اللي تقاتلت وتسبّبت بوقوع عشرات الآلاف من القتلى والجرحى والمعوقين والمفقودين والمهجّرين… عدا عن حجم الدمار الذي أصاب لبنان على كافة المستويات.
نحنا، بقصد ناس هالبلد ما نزال نعاني من آثار تلك الحرب حتى اليوم وعلى كافة المستويات..
ما يزال هؤلاء (قادة الحرب) يعيشون ويتنقّلون بحرية بيننا ، ما زالوا يتحكّمون بمفاصل البلاد والعباد بمنطق شريعة الغاب، بمنطق زمن الحرب ذاته.. يعني بعدهم متل ما كانوا عم يمارسوا بالحرب.. يعني هتّي ما تغيّروا بالسلم..
غريب يكون لهلّق في حدا من ناس هالبلد بيصطفّ مع هذا المرشح أو ذاك، مع هذا الـ”زعيم” أو ذاك…!!!

Sorry يمكن عم هلوس

Quand ils se sont affrontés, ils l'ont fait contre nous et pour nous. Quand ils se sont réconciliés, ils l'ont fait sans nous et à nos dépens. Ils ont toujours fait comme ça, pas seulement aujourd'hui mais depuis le début de la guerre civile au Liban en 1975 jusqu'à la fin, et c'est toujours le cas. Aoun et Geagea ne sont pas les seuls à agir ainsi, cela concerne aussi tous les chefs des milices et des partis qui ont fait la guerre et ont causé des dizaines de milliers de morts et de blessés en plus de tous les handicapés, les disparus et les émigrations forcées, en plus de la destruction dont les répercussions se ressentent dans tous les aspects de la vie au Liban. Et nous, les habitants de ce pays, souffrons toujours des effets de cette guerre, sur tous les plans. Et ces seigneurs de guerre continuent de vivre et agir librement parmi nous. Ils contrôlent toujours chaque aspect du pays et tout le monde et toujours selon la loi du plus fort, comme pendant la guerre. Ils n'ont pas changé avec la paix. C'est très étrange que les gens puissent aujourd'hui soutenir tel ou tel candidat. Excusez-moi, je dois avoir des visions.

Zeina Allouche: Je ne voulais pas mourir nue

La troisième histoire est celle de Zeina Allouche, qui se rappelle qu'elle dormait dans la baignoire toute habillée parce qu'elle ne voulait pas mourir nue, et qui considère que la prétendue “guerre de libération” d'Aoun était en fait une “guerre d'élimination” :

كنت انام في بانيو الحمام في الطابق 11 في الحمرا وانا مرتدية ملابسي لانني لم اكن اريد ان اراني أشلاء عارية على التلفزيون…مذكرات حرب الإلغاء

Je dormais dans la baignoire au 11e étage à Hamra, toute habillée, parce que je ne voulais pas que l'on voit mon corps démembré et nu à la télévision… Voilà mes souvenirs de la Guerre d'élimination

La quatrième histoire est celle de Joelle Boutros, chercheuse au Legal Agenda et blogueuse pour joojle31, qui se rappelle des souffrances causées par Michel Aoun et Samir Geagea et leur demande qu'ils posent tous les deux les bases d'une “véritable réconciliation entre les gens, et non pas simplement une réconciliation entre responsables et chefs de factions dans un but purement politique” :

 بتذكر كل صاروخ تفرجنا عليه انا وخيي عم يمرق فوق راسنا خلال حرب الالغاء. بتذكر صريخ بيي من الوجع وقت كسر اجرو وما قدرنا ناخدو عالمستشفى بسبب القذائف الدايرة. بتذكر خبار جارتنا عن التبهدل يلي كانت تتعرضلو كل ما بدها تمرق ع حاجز البربارة. بتذكر كيف كان بيي يمنعنا نقول انو بيحبّ عون قدام جارنا يلي بيحارب مع القوات خوفا علينا. بتذكر كمان ورقة ستي بالمطبخ “ممنوع التكلم في السياسة” لأن كانت عم تحاول توّقف الخناقات على الغدا كل احد (هيدي بعد ال ٢٠٠٥). بتذكر العالم يلي قوّصت وضربت بعضها بال ٢٠٠٧ وقت العونيين قرروا يسكروا الطرقات ويحرقوا دواليب. بتذكر حملات التحريض والتخوين والاهانات والمسبات يلي كانت تبّلش عالشاشات وتخلص بالصالونات. بتذكر الامل عند العالم من بعد زيارة عون لجعجع بالسجن والانتكاسة دغري بعدها. ترشيح جعجع لعون بيكون صادق وبداية صفحة جديدة وكل هالشعر بس يعتذروا عن حروبهم الهمجية. بس يعتذروا من كل عائلة خسرت حدا من افرادها بسبب قتالهم المستمر. بس يعتذروا من العائلات يلي بقيت مقسومة لليوم بسبب عداوتهم. يعتذروا ويأسسوا لمصالحة حقيقية بين القاعدة مش مصالحة مفصلة على قياس القيادات والمسؤولين الحزبيين ومصالحهم السياسية. يعتذروا على هال٣٠.سنة من حياتنا! يعتذروا!

Je me rappelle de chaque roquette lancée au-dessus de ma tête et de celle de mon frère pendant la guerre d'élimination. Je me rappelle des hurlements de mon père quand il s'est cassé la jambe et que nous ne pouvions pas l'emmener à l'hôpital à cause des obus. Je me rappelle de ma voisine qui se plaignait des humiliations subies chaque fois qu'elle devait passer par le poste de contrôle Barbara. Je me rappelle de mon père qui nous interdisait de dire qu'il aimait Aoun devant notre voisin qui combattait pour les Forces libanaises parce qu'il avait peur pour nous. Je me rappelle aussi du mot de ma grand-mère dans la cuisine qui disait “Il est interdit de parler de politique” pour essayer de mettre un terme aux disputes pendant le repas du dimanche (c'était après 2005). Je me rappelle des gens qui se tiraient dessus et se battaient en 2007 quand les partisans d'Aoun ont décidé de bloquer les rues et brûler des pneus. Je me rappelle des provocations, des insultes et des campagnes d'accusations lancées à la télévision et qui continuaient dans le salon. Je me rappelle de l'espoir chez tout le monde après qu'Aoun eut visité Geagea en prison et comme tout a dégénéré peu après. Le soutien de Geagea en faveur d'Aoun ne pourra signifier quoi que ce soit que lorsqu'ils demanderont pardon pour leurs guerres barbares. Ils devront demander pardon à tous ceux qui ont perdu quelqu'un à cause de leur affrontement permanent. Ils devraient demander pardon aux familles divisées à cause de leur constante hostilité. Ils devraient demander pardon et poser les bases d'une véritable réconciliation entre les gens, et non pas simplement une réconciliation entre responsables et chefs de factions dans un but purement politique. Ils devraient demander pardon pour les 30 années qu'ils nous ont volées. Ils devraient demander pardon.

Rouwa Saba: cette mascarade ne me rendra pas mon enfance !

La cinquième histoire est celle de Rouwa Saba, dont la famille était littéralement coincée entre les forces de Michel Aoun et celles de Samir Geagea :

بوقتها… كنا عايشين بمنطقة إسمها “حبوب” بجبيل.
بوقتها… كنا مجبورين نقعد عَ العتمة كل الليل، حتى لو في كهربا. كانت الشمعة غالية. إذا ضوّيناها حتى نفتش على شي ناكلو، كانت تكلّفنا قذيفة أو قنبلة.
بوقتها… كانوا العونيي تحت شباكنا والقوات فوق، يعني فيكن تتخايلوا المعارك اللي كانت تدور بيناتُن ونحنا بالنص.
بوقتها… كان بابا يقعد عَ أرض المطبخ كل ليلة ويتكي راسو عَ البراد، قبل ما نركض صوبو ويغمرنا أنا وخيي كل واحد بإيد ونبقى هيك كل السهرة. وكان لحتى ينسّينا صوت القذايف والرصاص، يخترع قصص يخبّرنا ياها.
بوقتها… انقطعنا من الخبز (وبوقتها كنا ياما ننام نحنا وجوعانين) بس مش ممكن إنسى مشهد إمي طالعة عَ الدرج الخارجي رَكض. أكتر مرّة خفت بحياتي. كانت صيد سهل للطرفين. وبعدما ركضت وراها قال لحتى إحمي ضهرها (هيك بقوصوني أنا ومش هيي) ركض خيي وبيّي ورايي، وكان آخر يوم إلنا بالبيت. قصفوه. وطار الدرج. وطار الشباك اللي كان يخلّيهن يستكتروا علينا ضو الشمعة. بس زمطنا، هيك قالت إمي.
بوقتها… الزمطة من الموت كانت ترف.
بوقتها… ولكانوا أهلي دبّروا بيت تاني، خبّونا القوات بالدبابة تبعن أنا وخيي. مش لأنن هني مناح، بس كان عنا واسطة. خالي بالصدم. ما بنسى هالنهار. صوت اللاسلكي وكلمة عمليات وبعدها إحتدام المعارك والرصاص والقنابل والقذايف. كلها مشاهد مش ممكن إنسيها حتى لو اجتمع عون وجعجع مبارح!
حتى لو بوّسوا بعض مبارح…
حتى لو عملوا وثيقة تفاهم بين بعض مبارح…
حتى لو قالوا إنو تعلّموا من التاريخ لبناء المستقبل…
اللي بفكّر للحظة بالحرب، السلام ما بكون ولا مرّة من أولوياتو.
هيدي طفولة بشعة… بشعة بسبب عون وجعجع.
مستحيل كذبة كبيرة وتصرّف كيدي يرجعوا يعَيشوني طفولة حلوة ويمحوا أصوات الرصاص والقنابل والقذايف اللي ربيت عليها.
قبل ما تتفقوا… بدكُن ما تواخذوني يعني، بس مجبورين تعتذروا مني ومن كل عيلة شرّدتوها ودمّرتوا بيتها وقتّلتوا أحد أفرادها.
قبل ما تتبسّموا وتنكتوا مع بعض علينا… مجبورين تعتذروا لأنكن كنتوا سبب تدمير حياة بكاملها.
وآه مبروك الصلحة… لابقين لبعض.
هيك اتنين ما بيلبقوا… إلا لبعض!
مبروك عليكن جمهورية الزبالة والمجارير.
‫#‏طز_فيكن_وبالجمهورية_تبعكن‬

A l'époque, nous vivions dans un endroit qui s'appelait Haboub, à Jubeil. A l'époque, nous étions obligés de vivre dans le noir tous les soirs, même s'il y avait le courant. Les bougies coûtaient cher. Si nous en allumions une simplement pour regarder quelque chose, le prix à payer pouvait être une roquette ou une bombe. A l'époque, les partisans d'Aoun étaient sous nos fenêtres, et les Forces étaient sur les toits, vous pouvez donc bien vous imaginer leurs affrontements, et nous coincés au milieu.

A l'époque, mon père s'asseyait par-terre dans la cuisine, la tête posée contre le frigo, puis mon frère et moi nous précipitions vers lui et ils nous serrait dans ses bras, et c'était comme ça que nous dormions. Il inventait des histoires pour que nous n'entendions pas les obus et les coups de feu. A l'époque, nous n'avions pas de pain. Nous avions faim en allant nous coucher. Je n'oublierai jamais le jour où ma mère a descendu les escaliers. Je n'avais jamais eu aussi peur. Elle était une cible facile pour les deux camps. J'ai couru vers elle en pensant que si un sniper lui tirait dessus, il me tuerait moi et pas elle, et mon frère a couru vers moi et mon père vers lui. C'était notre dernier jour dans cette maison. Ils l'ont fait exploser. Et les escaliers ont disparu. Et les fenêtres à causes desquelles nous ne pouvions pas allumer de bougie ont aussi disparu. Mais nous avons survécu. C'est ce que disait ma mère. A l'époque, rester en vie était un luxe.

A l'époque, avant que ma famille puisse nous trouver une autre maison, les Forces nous ont cachés mon frère et moi dans un tank. Pas pour nous aider, mais parce que nous avions des contacts. Mon oncle faisait partie de l'unité d'élite des Forces libanaises. Je n'oublierai jamais ce jour. Les bruits de la radio qui parlait des opérations, puis les combats de plus en plus violents, les coups de feu, les bombes et les obus. Voilà tout ce que je n'oublierai jamais même si Aoun et Geagea se sont rencontrés hier ! Même s'ils se sont fait la bise hier ! Même s'ils ont signé un accord et même s'ils ont dits qu'ils ont retenu les leçons du passé afin de pouvoir construire le futur. La paix n'est jamais une priorité pour ceux qui pensent à la guerre. Mon enfance était affreuse, affreuse à cause d'Aoun et Geagea. Une telle mascarade ne me rendra pas mon enfance et ne me fera pas oublier le bruit des balles et des bombes autour de moi en grandissant.

Avant de parvenir à un accord, vous devriez me demander pardon et demander pardon à toutes les familles que vous avez forcées à fuir, et dont vous avez détruit les maisons et tués les membres. Avant de vous lancer des sourires et des plaisanteries, vous avez l'obligation de demander pardon parce qu'à cause de vous, des vies entières ont été détruites. Et félicitations pour votre réconciliation, vous allez très bien ensemble. C'est tout naturel pour des gens comme vous. Félicitations pour votre république des ordures et des égouts. Allez au diable vous et votre république !

Abir Ghattas: J'exige mieux !

Et enfin, la dernière histoire est celle d'Abir Ghattas, qui co-signe cet article. Trop jeune à l'époque, elle ne se souvient pas de la guerre en elle-même, mais elle s'interroge plutôt quant à l'avenir de ceux d'entre nous qui sont nés à la fin de la guerre civile ou peu après.

De nombreuses personnes racontent leurs souvenirs du bombardement de leurs quartiers par Aoun ou Geagea. Je n'ai rien à dire à ce propos ; j'étais trop jeune pour m'en rappeler et avait la “chance” de vivre dans un village loin au nord du Liban. Je n'ai pas connu la souffrance de la guerre, le deuil, la peur, la mort partout présente. Mais j'ai connu la haine et je la vois tous les jours chez des gens de mon âge voire plus jeunes, qui n'ont pas non plus connu la guerre.

Je ne minimise pas l'importance de ce qu'ils ont vécu ou de ce que leurs proches leur ont raconté, mais eux-mêmes n'ont pas connu la guerre et pourtant ils se détestent, ils écoutent des chansons et apprennent à klaxonner, ils collent des autocollants sur leurs pare-chocs, et ils font leur propre guerre, sans verser de sang, mais une guerre froide quand même… Pourquoi ne remettent-ils pas en question ceux qu'ils suivent aveuglément et ne leurs demandent-ils pas pourquoi ? Que s'est-il passé ? Qui a gagné ? Combien de gens sont morts ? Qu'est-il est arrivé à ceux qui ont été enlevés ? Combien de femmes et de filles ont été violées ? Combien de corps ont été attachés et traînés derrière des voitures comme des trophées de guerre ? Combien de bouts de pain ont été volés aux postes de contrôle ? Pourquoi ? Comment ?

Hier, Aoun a dit que tout ça c'était du passé et qu'il fallait aller de l'avant, mais qu'il fallait peut être se souvenir pour que ça ne recommence pas, avec Geagea tout sourire à ses côtés… Et bien, même si c'est de notre faute, je refuse de ne pas croire que nous méritions mieux.

Ce soutien, cet accord entre deux criminels de guerre est un affront supplémentaire fait à notre mémoire collective. Nous n'avons pas connu la guerre, et on nous empêche de mettre face leurs responsabilités ceux qui ont causé la mort de milliers de personnes.

Et maintenant, il faut oublier et aller de l'avant parce que ça les arrange ? Parce que c'est pour eux le seul moyen de survivre face au risque d'être tous les deux éliminés après des années à essayer de s'éliminer l'un l'autre ? Et nous ne pouvons pas réclamer justice ? Nous ne pouvons pas les interroger sur leur passé, et ils veulent que nous leur confions notre futur ? Non, nous méritons mieux.

Ils nous disent qu'ils font la paix. Mais comment la paix peut-elle exister sans conditions favorables ? Comment la paix peut-elle exister sans un processus de réconciliation ? Comment la paix peut-elle exister sans refermer les blessures du passé ? Comment la paix peut-elle exister alors que nous sommes en guerre tous les jours, une guerre silencieuse, brutale et froide ? Où est la paix quand tout autour de nous n'est que corruption, opacité, népotisme, vol et mépris pour tout un peuple ?

J'exige mieux !