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La désespérance des jeunes en Jamaïque

Un groupe de jeunes Jamaïcains du quartier de Tivoli Gardens observe ce qui se passe dans leur communauté pendant l'état d'urgence de 2010 en Jamaïque ; plus de 70 civils auraient été tués par les autorités publiques. Photo de BBW World Service, CC BY-NC 2.0.

Durant le dernier trimestre 2016, en Jamaïque, 100 personnes par mois en moyenne ont trouvé la mort suite à des crimes violents. Le taux d'homicide du pays continuant d'augmenter, la vie des jeunes Jamaïcains fait l’objet d’une attention croissante. En octobre 2016, alors qu’il rentrait de l’école, le jeune Nicholas Francis âgé de 14 ans, a été poignardé à mort dans un bus public, par un homme qui tentait de lui voler son téléphone. En janvier 2017, le corps d'un garçon 13 ans  a été retrouvé sur un tas d'ordures, avec des blessures par balles au niveau de la tête. La semaine suivante, on découvrait Shineka Grey, 15 ans, le corps lardé de coups de couteau.

Deux hommes ont depuis été mis en examen pour les meurtres de Francis et Grey, mais aucune arrestation n'a été effectuée en lien avec la mort du garçon de 13 ans. Ce contexte agressif se complique encore davantage car les jeunes Jamaïcains doivent faire face au taux élevé des violences conjugales, qui représentent 30 % des morts violentes en Jamaïque.

Pour avoir une idée de la manière dont les jeunes appréhendent cette nouvelle réalité, Global Voices a interrogé Marcia et CJ (les noms de famille ont été supprimés), qui conseillent régulièrement les jeunes des communautés défavorisées, et leur a demandé de partager leur point de vue sur la façon dont ces faits divers affectent les jeunes Jamaïcains, et quelles sont les conséquences sur leur vision de la vie. Marcia a grandi dans le quartier de Mona à Kingston ; elle y vit toujours et agit comme mentor pour de nombreux jeunes de la communauté. CJ travaille dans un centre national pour la jeunesse situé dans le district de Clarendon.

Global Voices (GV) : Marcia, d'après vous, comment les jeunes de votre communauté ont-ils été touchés par les annonces de ces meurtres d'adolescents?

Marcia (M) : Perdre nos jeunes d'une manière si violente est toujours une tragédie ; pour moi, [ça fait un moment que] ça dure. Les réseaux sociaux et la façon dont l'information se partage aujourd'hui, mettent en exergue l'ampleur d'un problème qui touche la Jamaïque depuis de nombreuses années.

Il y a un sentiment de désespérance parmi les jeunes. Je ne connais pas le contexte de la mort de ce jeune homme … mais à 13 ans, c'est encore une vie gâchée qui aurait pu avoir un autre destin, si on avait mis en place d'autres mesures, d'autres programmes.

Les parents jamaïcains [de] cette génération ne font pas beaucoup d'efforts pour surveiller leurs enfants. Les enfants sont trop livrés à eux-mêmes. Je me souviens quand j'étais jeune, après l'école, nous devions être à la maison à une certaine heure. Nous n'avions pas d'internet, donc nous n'avions pas l'habitude de côtoyer des étrangers, ni de faire ce que nous voulions. Parfois les parents sont négligents. Ils font la fête ou sont trop occupés à vivre leur vie. Il peut arriver aussi que le parent doive travailler tellement dur qu'il n'y a plus personne à la maison pour surveiller ces enfants … Bref, les facteurs sont multiples. C’est vraiment de la folie : tous ces morts ; tous ces jeunes qui disparaissent.

Global Voices (GV) :CJ, comment les jeunes avec qui vous travaillez réagissent-ils quand ils apprennent les assassinats de ces jeunes en Jamaïque ? Quelle est selon vous, la réalité des jeunes de Clarendon ?

CJ :  Depuis la mort de Shanika Grey, quand vous essayez de discuter [de cette situation], on vous répond, « Yow, Miss…c'est pour ça que j’essaie d’'écouter ma mère et que je prends pas de taxi bizarre. » 

Ce qui me paraît mettre les jeunes dans des situations à risque, c’est lorsqu’ils n’ont aucun soutien familial. Certains d'entre eux ont leurs deux parents vivant à la maison, mais la plupart du temps, je les entends dire qu'ils ne se sentent pas soutenus. Ils n'ont pas vraiment l'impression qu'ils peuvent parler de tout avec leurs parents — et quand ils essaient de parler, les parents ne comprennent pas véritablement. Ils essaient d'attirer leur attention. Mais quand ils n'ont pas de soutien à la maison, les jeunes se tournent vers des amis ou vers des adultes avec qui ils se sentent à l'aise et avec qui ils parlent de tout et de rien.

Je suis obligée de mettre des barrières avec certains jeunes, parce que je ne voudrais pas qu'ils s'attachent trop à moi pour ces mauvaises raisons. Pour eux, on ne prend pas en compte leurs rêves. Je connais des jeunes filles qui sont brillantes et leurs parents leur disent : « Si tu veux faire des études […], trouves-toi un mari pour t'y aider » — et c'est comme cela qu'elles finissent dans des pseudo-relations comme je les appelle.

Soit elles s'installent avec un protecteur plus âgé qui les entretient, soit [elles se retrouvent] en couple avec un individu qui les maltraite. Parfois, elles sont avec plusieurs hommes en même temps, et quant aux jeunes qui ont du soutien chez eux, ils se sentent comme [surprotégés] alors ils veulent sortir et faire des expériences–c'est ceux-là qui font le mur et vont chez des amis parce qu'ils savent que leurs parents ne seront pas d'accord avec leurs frasques. Cela les rend vulnérables également.

GV : Marcia, d'après votre expérience,  quelle est la principale difficulté pour les jeunes ?

M : Regardez le jeune homme qui a été tué dans le bus — l'homme qui l'a abattu venait de mon quartier — c'est juste un autre jeune en difficulté sans réel espoir. Sa mère n'avait pas [les moyens] de l'envoyer à l'école, alors il est devenu un “voyou” des rues. A cause d'un manque d'opportunités, il est devenu violent et il a mal tourné.

En ce moment, je suis en train de perdre la plupart de mes jeunes à cause du « hand middle » [argot jamaïcain pour «paume »]. C'est l'herbe dans la main au coin de la rue — et si vous suivez la pente, l'herbe dans la main au coin de la rue devient les armes. Je les entends aussi dire que « la prison c'est juste un endroit comme un autre » — C'est la mentalité qu'ils développent sur ce qui se passe avec les jeunes.

GV : Comment gèrent-ils cela ?

M : Ils ne veulent aller nulle part ; ils ne veulent rien faire — Ils ont peur. Ils n'en parlent pas vraiment. [Toutes] les filles se protègent. Je me souviens de l'une d'elles qui est venue me voir parce qu'elle avait besoin de 600 dollars US pour s'acheter un pistolet Taser afin de se défendre. Les autres sont littéralement terrifiées et muettes, de sorte qu'elles s'accrochent plus à leurs parents. En ce qui concerne les garçons, ils vivent au jour le jour dans leur petit monde où il s'agit juste de tuer ou d'être tué. C'est comme ça qu'ils voient les choses. Je ne vois aucun changement où il pourrait se dire « Non, ça je ne le ferai pas.» Les garçons sont dans un mode vendetta en quelle que sorte et ça effraie les filles.

Pendant ce temps, le Ministère de l’Éducation, de la Jeunesse et de l'Information envoie dans les écoles des thérapeutes spécialistes du deuil afin d'aider les élèves et le personnel à faire face émotionnellement, après des événements traumatiques ou violents impliquant des membres de la communauté scolaire. Plusieurs organismes publics œuvrent également pour soutenir les enfants et les jeunes en Jamaïque. Outre le fait d'être un signataire de la Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant, le pays a également adopté une politique nationale pour aider les jeunes à atteindre leur plein potentiel en leur offrant des possibilités de concevoir et de participer à une société pacifique, prospère et bienveillante.

L'initiative la plus récente lancée en réponse aux menaces qui pèsent sur les enfants en Jamaïque, provient du Ministère de l'éducation, de la jeunesse et de l'information pour « renforcer la responsabilité collective envers chaque enfant jamaïcain ». La seconde vient du Bureau de protection de l'Enfance, qui a commencé une campagne de sensibilisation appelée « L'histoire d'Aria », une mini-série animée en ligne, diffusée sur plusieurs plates-formes de médias sociaux, et qui met en lumière les différents types d'abus dont sont victimes les enfants avec pour objectif de leur fournir informations et soutien.

Il faudra du temps pour voir comment ces initiatives permettront d'améliorer la réalité des jeunes Jamaïcains. Malgré les nombreux services d'aide et les lois destinées à protéger les jeunes du pays, les questions abondent sur leur efficacité et la capacité de créer pour eux un environnement sûr et enrichissant.

Dans la deuxième partie de cette série, nous demanderons aux jeunes eux-mêmes ce qu'ils pensent de ce qui se passe autour d'eux — et comment, d'après eux, les choses pourraient changer.

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