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RuPaul sur RuNet : Le succès russe du show télé ‘Drag Race’ grâce à des traducteurs bénévoles

Capture d'écran de la bande-annonce de la saison 9 de Drag Race. Source: YouTube.

Spectaculaire, maniérée, gay et sous-titrée en russe : depuis 2014, un groupe de traducteurs bénévoles issu du réseau social VKontakte s'affaire à rendre accessible à l'internet russophone l'émission de télé-réalité américaine primée “RuPaul's Drag Race,” dans laquelle RuPaul Charles, le plus célèbre travesti au monde, est à la recherche de la nouvelle star américaine du drag.

Formé il y a trois ans, le groupe “RuPaul” sur VKontake rassemble une équipe de dix traducteurs passionnés et s'est développé au point de rassembler plus de 5 000 usagers réguliers répartis sur l'ensemble de l'ex-Union soviétique. L'équipe a traduit plus de 70 épisodes de cette émission (qui en est à sa neuvième saison), dans laquelle des hommes adoptent une identité de femme, se travestissent et s'affrontent pour le titre de “Superstar américaine du drag” lors d'une épuisante série de défis.

Pour Nikita, lycéen russe homosexuel et membre de l'équipe de traducteurs, l'émission lui rappelle qu'il est libre d'être lui-même, et il en a bien besoin. Nikita, qui vit dans un pays où une loi “contre la propagande homosexuelle” et des moeurs conservatrices tendent à exclure les minorités sexuelles, a déclaré à RuNet Echo que cette émission prouve qu'il est non seulement normal de vouloir adopter l'identité d'un autre genre et accepter son orientation sexuelle, mais qu'il s'agit également d'une liberté qui devrait être célébrée et même récompensée.

Illustration du groupe “Regardez RuPaul's Drag Race” sur VKontakte.

Rendre l'émission accessible à un large public russe n'est pas chose aisée. Bien qu'elle soit relativement facile à regarder en ligne, c'est un vrai défi d'en retranscrire toutes les nuances pour le monde russophone. La plupart des dialogues utilisent des termes argotiques spécifiques aux communautés LGBT et drag des États-Unis, un lexique loin d'être aussi développé en russe.

Même si la culture drag est moins développée en Russie qu'en Occident, elle existe bel et bien, principalement dans l'ombre. Connue sous le nom de travesti, elle existe depuis plusieurs dizaines d'années et survit malgré les pressions du pouvoir contre les associations LGBT et une recrudescence des crimes de haine contre les membres de la communauté LGBT. En 2014, Nightline a dressé le portrait d'un artiste drag russe qui a fui la Russie pour les USA après que de violentes attaques ont eu lieu dans la discothèque de Moscou où il se produisait régulièrement.

Il faut entre quatre jours et plus de deux semaines pour traduire un épisode. Dès qu'un épisode est disponible, les traducteurs communiquent sur un forum et se répartissent les différents passages, généralement des fragments de 10 à 20 minutes pour des épisodes qui durent jusqu'à 45 minutes. Chaque membre envoie sa traduction à un éditeur désigné qui assemble ensuite les sous-titres. “Tout le monde fait le maximum,” explique Nikita.

Pourtant, le traducteur se retrouve parfois coincé. Prenez par exemple le défi de rap de la saison 6, lors duquel le candidat Joslyn Fox (Patrick Joslyn de son vrai nom) utilise le mot “motherfishin’.” Dans la culture drag, le terme “fishy” [“louche” “qui sent le poisson” en français, NDT] désigne une drag queen tellement féminine qu'elle pourrait être prise pour une vraie femme. Un anglophone ou une personne comprenant l'anglais ne manquerait pas de saisir le double sens avec un certain terme vulgaire. Mais sans vocabulaire comparable en russe, difficile de comprendre le jeu de mots pour ceux qui ne maitrisent pas la langue. Selon Nikita, “le plus difficile avec le sous-titrage de RuPaul's Drag Race, c'est l'absence d'une culture drag russe réellement développée, et donc l'absence d'un vocabulaire qui lui serait propre.”

RuPaul Charles, par David Shankbone. Source: Flickr.

“[Motherfishin’] m'a occupé pendant deux mois, et j'ai fini par avoir une révélation,” a expliqué Elizabeth Rusakova, l'une des traductrices principales du groupe, à RuNet Echo. Il y a un poisson qui s'appelle sterliad [sterlet], qui sonne comme une combinaison des mots sterva [sorcière] et bliat [bai***]… Dans ma tête, ça a fait tilt, et j'ai compris que je tenais le mot parfait.”

Parfois, les choses sont un peu moins compliquées. Lorsque l'un des candidats remporte un défi, RuPaul lui dit toujours “condragulations!” [“laisse moi te condraguler !” NDT], ce que l'équipe sur VKontakte traduit par pozdragliayou, normalement pozdravliayou [félicitations !] afin de créer une équivalence pour les spectateurs russes.

Toutefois, pour ne pas enfreindre la loi russe, les administrateurs du groupe sur VKontakte doivent strictement contrôler l'accès aux épisodes, dont la plupart ont été téléchargés illégalement depuis d'autres sites. “Nous acceptons dans le groupe les personnes qui ont au moins 18 ans. Si quelqu'un ne donne pas son âge sur son profil, ou n'a pas mis de photo, nous ignorons sa demande. Même chose si une personne ne fait pas son âge, et nous demandons parfois confirmation de l'âge par message privé” a expliqué Elena, l'une des administratrices du groupe, a RuNet Echo.

Malgré leurs efforts considérables qu'ils doivent fournir pour adapter l'émission à l'Internet russe, aussi bien légalement que linguistiquement, les traducteurs russes de RuPaul sont unanimes quant à l'importance vitale qu'a leur travail pour les fans, issus de la communauté LGBT ou non. Elizabeth, elle aussi traductrice, a déclaré à RuNet Echo que “Maman Ru est une vraie bouffée d'oxygène dans cette société conservatrice qui nous asphyxie en permanence. Cette émission nous inspire et nous fait comprendre que nous pouvons être nous-mêmes. Maman Ru est une merveilleuse source de force.”

Nikita s'est montré très franc quant aux difficultés rencontrées par le groupe, y-compris au sein de la communauté LGBT. “La communauté homosexuelle en Russie est très intolérante. Les gays masculins ou “naturels” pensent qu'ils sont persécutés à cause des gays plus efféminés, et ceux-ci pensent à l'inverse que les homophobes s'attaquent aux gays à cause de ceux qui n'assument pas leur homosexualité.” Drag Race accepte la féminité et s'oppose ainsi aux membres de la communauté gay qui font preuve de discrimination à l'encontre des membres à l'identité davantage féminine. C'est un problème que l'on retrouve sur les sites de rencontres homosexuels, où les hommes qui s'identifient comme étant davantage masculins ou “masc” rejettent souvent ceux qui s'identifient comme étant davantage féminins en précisant “no fems” [“pas de meufs”] sur leur profil. RuPaul lui-même a évoqué cette situation en déclarant que “les opprimés deviennent eux-mêmes des oppresseurs.” Malgré tout, Nikita considère l'émission comme une source d'espoir. “La communauté est vraiment divisée, mais je pense que cette émission peut contribuer à rassembler tout le monde.”

NB : les noms complets des traducteurs n'ont pas été dévoilés dans cet article pour leur sécurité étant donné que les membres de la communauté LGBT forment une minorité qui souffre de discrimination en Russie.

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