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En Italie, le décret Minniti-Orlando : “sécurité urbaine” ou “répression” ?

Il ministro degli interni in quota Partito Democratico, Marco Minniti

Le Ministre de l'Intérieur, Marco Minniti (Parti Démocrate) (Photo  Palazzo Chigi)

Sauf indication contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages web en italien. Traduction révisée par Suzanne Lehn.

“Est-ce qu'un décret est de droite parce qu'il répond pour la première fois dans l'histoire de la République italienne à un besoin légitime de sécurité ?” C'est par ces mots que le Ministre de l'Intérieur Minniti se justifiait des polémiques du décret de loi sur la “Sécurité Urbaine” (rédigé avec le Ministre de la Justice, Andrea Orlando) entré en vigueur le 20 février 2017 et définitivement approuvé par le Parlement le 12 avril 2017 avec une autre mesure contestée sur l'immigration.

La procédure en question augmente le pouvoir de sanction des maires et appelle à plus de collaboration entre l’État et les collectivités locales dans la gestion de la sécurité, dont les modalités seront à définir au cas par cas en fonction des accords spécifiques entre le gouvernement, les communes et les régions. L'objectif du texte est de s'assurer que les villes respectent les exigences de “viabilité” et de “propreté urbaine” sur le long terme, sans en limiter l'accès aux citoyens, mais plutôt grâce aux “développement et recouvrement de zones et de sites en dégradation, tout comme à l'élimination des facteurs de marginalisation et d'exclusion” (Article 4, paragraphe 1). Les mesures à prendre n'y sont pas précisées et dans tous les cas, il est difficile d'évaluer par quel moyen les ressources nécessaires seront attribuées pour les concrétiser. En effet, il existe un accord récent entre le Ministère de l’Économie, des Finances et des Régions prévoyant une coupe budgétaire conséquente dans les fonds d'aide sociale, alors que l'Article 17 souligne que la mesure ne doit pas être une “charge supplémentaire pour le Trésor Public”.

En revanche, la norme “DASPO urbaine” (“Divieto di Accedere alle manifestazioni SPOrtive”, soit “l'interdiction d'accès aux événements sportifs”, loi destinée aux hooligans du foot) sera facilement appliquée pour permettre aux maires d'interdire l'accès au territoire à quiconque ayant été condamné pour atteinte à la “personne ou au patrimoine”, ou ayant commis des infractions diverses. Elle inclut les vols, agressions, trafics de drogue, recel de prostitution ou d'infractions telles que la vente de contrefaçons, mais également des activités non autorisées dans l'espace public, telles que les tags, squats ou la mendicité.

Beaucoup ont relevé que le DASPO urbain viole le principe de la séparation des pouvoirs (un citoyen n'est pas un juge) et celui de la présomption d'innocence, étant donné que la disposition peut impliquer des personnes en attente de décision judiciaire. D'autres comme l’Observatoire de la Répression (liée à l'extrême gauche) et des plus modérés tels que Roberto Saviano notaient que les phénomènes pointés par le décret ne sont pas de simples “infractions pénales”, mais des effets de “disparités sociales” à résoudre à la racine et non en augmentant le rôle de “shérif” des maires, initié par ce membre de la Ligue du Nord quand il était Ministre de l'Intérieur de 2008 à 2011.

Le Décret Minniti donne un pouvoir discrétionnaire, c'est un cadeau pour ceux qui souhaitent obtenir le consentement par la peur.

Ce décret est vu comme du populisme de droite au lieu d'une mesure affrontant un vrai “problème de sécurité” comme le suggèrent, du reste, les dernières données relatives à la criminalité. Saviano introduit ainsi son article publié sur Facebook :

Con il decreto Minniti il PD si mette fuori dalla storia del riformismo italiano […] Non il povero era il problema, ma la povertà. Non il criminale, ma il crimine.

Avec le décret Minniti, le PD {Parti Démocrate} se place hors de l'histoire du réformisme italien […] Le problème n'était pas le pauvre, mais plutôt la pauvreté. Le crime, pas le criminel.

Malgré cela, certains sont prêts à soutenir le décret :

Caro Saviano […] farebbe meglio a fare un giretto nelle nostre città italiane, ovviamente con la sua scorta, per vedere il degrado e la criminalità che invadono ogni anfratto. Non è razzismo o populismo è solo vivere nella realtà odierna dove non esistono più regole e leggi perché tutto si permette ai presunti “poveretti” a scapito delle persone per bene.

Cher Saviano […] vous feriez mieux de faire un petit tour dans nos villes italiennes, évidemment avec votre escorte, pour voir comment elles se dégradent et comment la criminalité s'y répand. Il ne s'agit pas de racisme ni de populisme mais plutôt d'une réalité odieuse où il n'y a plus de règles ni de lois car tout est permis aux supposés “pauvres” au détriment des gens de bien.

On ne s'étonnera pas non plus que le premier à émettre une ordonnance prévoyant des amendes salées et le “DASPO urbain” pour les sans-abris et les graffeurs soit un maire de la Ligue du Nord (celui de Gallarate), alors que les représentants de l'extrême-droite essaient de prendre à contrepied le Parti Démocrate en exploitant la situation pour leur propagande.

SÉCURITÉ, DE CORATO : SALA APPLIQUE LE DÉCRET MINNITI CONTRE LES CLOCHARDS ET LES GRAFFEURS COMME L'A FAIT LE MAIRE GALLARATE

Les critiques ne se sont pas limitées à la façon qu'a le décret d'aborder les dégradations et la marginalisation. En fait, avec ce texte, l'administration aura plus de moyens contre les squats (un phénomène qui se développe depuis des années), de même que le préfet pour l'intervention “des forces de l'ordre” lors des évacuations. Par ailleurs, il pourra toujours proposer aux communes des “pactes sécuritaires” destinés à contrer, entre autres, les phénomènes “perturbant le libre usage des espaces publics.” Selon certains, comme le site La Riscossa, ce serait une façon voilée de désigner des piquets de grève, ou des manifestations qui dégénèrent comme par exemple, lors de l'occupation d'une place ou des quais d'une gare, actions du même registre d'infractions que celles relevant du “DASPO urbain”.

Témoignage d'un manifestant arrêté par les autorités pendant les célébrations du Traité de Rome le 25 mars 2017. Source : profil Facebook de Mario Pozzan, publié avec son autorisation.

De telles actions visent les activistes et manifestants, comme le suggère le contexte dans lequel paraît le décret Minniti. Selon Contropiano, et signent une l'attitude toujours plus répressive dans la gestion des conflits sociaux par les institutions. Dernier exemple en date, le 25 mars dernier, lors des célébrations du Traité de Rome [fr], une centaine de manifestants n'ont pas été autorisés à être dans le cortège contre l'Union Européenne simplement parce qu'ils portaient des capuches.

D'autre part, le niveau de militarisation de la capitale se rapprochait de la paranoïa avec la fermeture de l'espace aérien et le déploiement de 5 000 policiers face aux 10 000 manifestants.

10 000 avec #Eurostop et les centres sociaux démentant toutes les histoires de Black Blocs montées en épingle

Le lendemain, le gouvernement se félicitait de l'absence d'échauffourées lors du défilé, alors que d'après le collectif Militant il faudrait surtout remercier les manifestants.

Véhicules blindés

La prima assemblea di Via Zamboni 38 successiva all'intervento della celere in università. Fonte: www.zic.it

La première assemblée du 38, rue Zamboni suite à l'intervention dans l'université. Source : www.zic.it

En fait, dernièrement, il y a eu d'autres cas signalant la hausse de la répression mise en évidence par les difficultés de la police à contenir les manifestants. Par exemple, à la mi-février à l'université de Bologne, après qu'une vingtaine d'agents en tenue anti-émeute a violemment fait irruption au sein de la Bibliothèque des humanités (au “36” de la rue Zamboni), occupée par un groupe d'étudiants qui s'opposaient à l'installation d'un accès réservé aux seules personnes munies de cartes d'étudiants [avec des tourniquets]. Selon le Collectif Universitaire Autonome, la mesure avait en fait pour objectif de dénaturer une bibliothèque perçue par les étudiants comme un lieu de sociabilisation. D'autres, comme les activistes de Rivoluzione, étaient plutôt concentrés sur l'installation du dispositif financé par une fondation liée à la banque Unicredit  et le pouvoir démesuré du secteur privé dans les décisions de l'université. De son côté, le Recteur expliquait que le système de surveillance devait assurer les mesures requises par le passage de toxicomanes et squatteurs. L'argument a été relancé plusieurs fois par les médias officiels, ceux-là même qui souvent se concentraient plutôt sur les échauffourées survenues en réaction à l'intervention que sur les violences policières. La violence de l'action a tout de même finit par rassembler une centaine de jeunes dans une série de grandes assemblées où beaucoup ont exprimé  non seulement le besoin de retrait des tourniquets de la bibliothèque, mais ont également contesté le modèle d’ “université usine” introduite par la réforme Gelmini en 2010.

Les manifestations du “no Tap”

Par la suite, un fait similaire s'est produit fin mars dans les Pouilles, près de Melendugno. Lors de la  manifestation  contre leTrans-Adriatic Pipeline, un gazoduc reliant l'Azerbaïdjan à l'Europe du Nord en passant par Salente (et donc par l'Adriatique), élément de la politique gouvernementale de “développement durable du pays”.

Les barricades montées par les résidents pour bloquer les travaux du gazoduc. Photo : Alessandra Tommasi à la demande de Global Voices sur ce thème.

Selon le Comité No Tap, il s'agit en fait d'une opération de démembrement du territoire au service de spéculateurs et aux frais du contribuable, sous prétexte des besoins en gaz naturel des Italiens, pourtant autosuffisants avec les infrastructures actuelles. Là aussi, la répression des manifestants qui s'opposaient à l'abattage d'oliviers sur le tracé du gazoduc a eu pour conséquence d'accroître l'attention et la mobilisation des habitants.

La police charge des personnes désarmées, des familles, des enfants, des maires. Russie de Poutine ? Non, Salente et police italienne Je suis avec [eux]

PARTOUT, DE SALENTO A LECCE, ON CLAME #NOTAP – manifestation spontanée Place Sant'oronzo

A la suite de la crise économique, contrairement aux autres pays européens comme l'Espagne, l'Italie n'a pas connu jusqu'ici de mouvement contre les politiques d'austérité et pour les droits sociaux. Les épisodes cités dans cet article ne parlent  que de conflits partiels et limités géographiquement, qui suggèrent que quelque chose bouge et que le gouvernement a du mal à calmer les tensions.

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