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Vivre en prison au Brésil

Des détenus à Acre, un État du nord du Brésil, où la police militaire est chargée d'assurer la sécurité de la prison. | Photographie: Luiz Silveira/Agência CNJ. Reproduction autorisée.

Imaginez que vous partagez votre chambre avec quarante personnes dans un espace prévu pour douze. Imaginez que vous devez suspendre votre matelas près du plafond parce que les égouts sont constamment bouchés, et que la chambre est inondée d'une eau sale qui peut atteindre 40 centimètres de hauteur. L'endroit est tellement immonde que votre peau se couvre d'éruptions cutanées, qui finissent par dégénérer en plaies purulentes. Des maladies comme le sida ou la tuberculose se propagent telles des épidémies, mais si vous tombez gravement malade, on vous prescrit le même médicament, peu importent vos symptômes.

Vous n'avez peut-être même pas encore été condamné. Vous pourriez attendre des années avant d'obtenir une audience préliminaire, sans parler d'un jugement et d'une décision du tribunal.

Voilà à quoi ressemble le quotidien d'un détenu au Brésil. Le nombre de prisonniers a fait un bond de 400 % ces 20 dernières années, alors que sur la même période, la population brésilienne n'augmentait que de 36 %. Soit 40 000 détenus supplémentaires entre 2013 et 2014. Le Brésil occupe la quatrième position dans le classement des prisons les plus peuplées du monde, tout juste derrière les États-Unis, la Chine et la Russie. Dans les 27 États du Brésil, le nombre de personnes incarcérées excède la quantité de places disponibles en cellule.

Selon le Conseil National de Justice brésilien, en février 2017, environ 60 000 personnes étaient incarcérées au Brésil. 200 000 d'entre elles sont encore dans l'attente d'un jugement — le temps d'attente peut aller de 172 à 974 jours.

La surpopulation, la crise sanitaire et la torture subie par certains détenus ont donné plus de pouvoir aux gangs, aux factions criminelles et aux barons de la drogue, qui font des prisons leur quartier général.

Un groupe d'ONG brésiliennes tournées vers la défense des droits de l'homme vient de lancer une campagne pour attirer l'attention sur ce problème. La Rede de Justiça Criminal [Réseau de Justice Criminelle] a ainsi réalisé une vidéo à 360° qui montre les conditions de vie dans une prison brésilienne complètement surpeuplée. En seulement trois jours, la vidéo a été regardée par plus de neuf millions de personnes, et a été partagée 55 000 fois sur Facebook (suscitant des réactions de tous genres, aussi positives que négatives).

Ce n'est pas une vraie cellule que l'on voit dans la vidéo. Mais l'homme qui présente la campagne, Emerson, a connu la prison pendant quatre ans et demi, durant lesquels il a partagé une cellule de neuf mètres carrés avec 40 autres personnes.

Une campagne réalisée par un groupe d'ONG montre la réalité des prisons brésiliennes. Photographie : capture d'écran/Conectas.

“L'incarcération de masse n'est pas synonyme de justice” est le slogan de la campagne. On peut lire sur sa page web :

O encarceramento em massa não é só desumano, mas também é contra a lei. Há milhares de pessoas que seguem presas sem julgamento, por falhas do sistema penal brasileiro.

L'incarcération de masse n'est pas seulement inhumaine, elle est illégale. Aujourd'hui, des milliers de personnes sont en prison sans même avoir été jugées, à cause des irrégularités du système pénall brésilien.

Le message de la campagne est que les voies de réinsertion sociale sont très étroites quand une personne perd ses droits et sa dignité. Au Brésil, on a l'habitude de dire que les prisons sont des “écoles du crime”. Une idée si répandue que l'expression a récemment été utilisée par trois personnalités très différentes : Ideli Salvatti, ex-ministre du Secrétariat des droits de l'homme de la Présidence, l'ancien ministre de la Justice José Eduardo Cardozo, et un gardien de but condamné pour le meurtre de son ex-petite amie et pour avoir donné son cadavre à manger à ses chiens, qui est en prison depuis six ans et demi (si l'on excepte une brève remise en liberté [en] début 2017).

Quel rapport avec la loi anti-drogues ?

Des détenus attendent dans un centre pénitentiaire brésilien. Photographie: Luiz Silveira/Agência CNJ. Reproduction autorisée.

Selon l'ONG internationale Human Rights Watch, la principale cause d'augmentation de la population carcérale est la Loi anti-drogues (11.343), adoptée au Brésil en 2006 par le président de l'époque, Luiz Inácio Lula da Silva.

Même si cette loi dépénalise la consommation de drogues, elle ne fait pas clairement la différence entre la possession de drogues pour sa “consommation personnelle” et celle en vue de sa “distribution”, et laisse les policiers et les juges décider au cas par cas.

La loi a entraîné une hausse du nombre de personnes condamnées pour trafic de drogues. Aujourd'hui, au Brésil, un détenu sur trois est emprisonné pour des faits liés au trafic de drogues. Alors qu'en 2005, cela représentait 8,7 % des condamnations, en 2017, ce pourcentage atteint les 32,5 %.

Si l'on considère spécifiquement le cas des femmes en détention, c'est encore pire : cela concerne près de 70 % des détenues.

En guise de comparaison, seulement 12 % des prisonniers qui se trouvent actuellement dans les prisons brésiliennes sont condamnés pour meurtre, dans un pays où l'on a recensé 278 839 homicides entre 2011 et 2015. C'est plus que la Syrie sur la même période.

“Plus on emprisonne… plus la criminalité grimpe vite, de manière alarmante”

La Prison Centrale, dans le sud du Brésil, a été répertoriée comme la pire du pays | Photographie: Luiz Silveira/Agência CNJ. Reproduction autorisée.

Une étude menée en 2014 par la banque de données nationale sur le système pénitentiaire (Infopen) révèle que 96,3 % des prisonniers sont des hommes, 67 % d'entre eux sont noirs, et seulement 53 % des détenus ont suivi une partie du cycle d'enseignement primaire. Seuls 1% d'entre eux possèdent un diplôme universitaire, et 1% des prisonniers sont allés à l'université mais en sont sortis sans diplôme.

Le Brésil est un pays qui incarcère des individus de sexe masculin, noirs, jeunes et pauvres, mais la prison n'est une bonne chose ni pour eux, ni pour la société : une autre étude de l'Institut de recherche en économie appliquée (Ipea) montre que le taux de récidive est de près de 30 %.

Comment un système aussi délabré peut-il permettre la réinsertion ? Pour la Pastoral Carcerária (Pastorale des prisons), organisme lié à l’Église catholique qui vient en aide aux détenus, construire de nouvelles prisons n'est pas une solution. Une option à laquelle s'est pourtant intéressé le président brésilien Michel Temer, suite à une vague d'émeutes carcérales survenues en début d'année [en]. Le père Valdir, coordinateur national de la Pastoral Carcerária, a affirmé lors d'une audience publique au Sénat :

Quanto mais se prende, quanto mais se aumenta a pena, mais aumenta a criminalidade no País, assustadoramente (…) As respostas dadas até agora para as questões da violência têm sido altamente equivocadas, gerando retorno de violência ainda maior para a sociedade brasileira.

Plus on emprisonne, plus on allonge les peines, plus la criminalité augmente dans le pays, de manière alarmante (…) Les réponses apportées jusqu'à présent à la question de la violence n'étaient pas du tout appropriées, et elles ont relancé une spirale de violence dans la société brésilienne.

En 2015, le Conseil National de Justice brésilien a mis au point un programme afin de garantir que les individus pris en flagrant délit aient droit à une audience devant le juge dans les 24 heures qui suivent leur mise en détention. C'est une des initiatives prises pour enrayer ce que certains appellent la “culture de l'emprisonnement”, du Conseil des droits de l'homme de l'ONU, en passant par la Commission Interaméricaine des droits de l'homme (CIDH) de l'Organisation des États Américains (OEA).

La campagne de la Rede de Justiça Criminal est une autre tentative destinée à sensibiliser la population sur la situation déplorable du système pénitentiaire brésilien.

Nota: Une version antérieure de cet article affirmait par erreur que la vidéo à 360° avait été produite par l'ONG Conectas. Elle a en réalité été produite par la Rede de Justiça Criminal, dont Conectas est membre.

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