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‘Auto-occupation’ contre nationalisme, le discours remarqué de la présidente estonienne

La présidente estonienne Kersti Kaljulaid prononce un discours en juin 2017. Photo : Ministère des Affaires étrangères de l'Estonie, CC-BY.

Dans son récent discours pour la fête nationale, la présidente estonienne Kersti Kaljulaid a parlé du changement technologique, de la mondialisation du travail et des dangers du nationalisme étroit. C'est ce dernier point qui a dominé les réactions internationales à ses propos.

Dans son adresse à la nation, à l'occasion du 26ème anniversaire de l'indépendance de l'Estonie de l'Union Soviétique, la Présidente a parlé des contradictions perçues entre les valeurs nationales et de libéralisme social. Des propos concrets et directs, mettant l'accent sur la possibilité de préserver la culture estonienne “sans inhiber la démocratie”.

“Je suis fière d'être estonienne et je ne vois pas de contradiction à faire aussi partie d'une communauté de valeurs internationale”, a-t-elle dit, poursuivant :

Iseseisvus tähendaski muuhulgas võimalust olla ka eri meelt. Üks idee, üks arvamus, üks õigus – see oli see, millest me tahtsime vabaks saada. Toona tundsime sarnases mõttelaadis ilmeksimatult ära totalitarismi.

Täna, 26 aastat hiljem, oleme millegipärast hakanud arvama, et me ei vajagi oma erimeelsusi. Tundub ka, nagu ei oskaks me enam leida mõistlikke kompromisse. Selliseid, mille puhul võimalikult paljude süda oleks ikkagi rahul.

Entre autres, l'indépendance signifie aussi la possibilité de ne pas être d'accord. Idée unique, pensée unique, droit unique : voilà ce dont nous voulions nous libérer. À cette époque [quand l'Estonie a obtenu l'indépendance d'avec l'Union Soviétique], nous avons explicitement reconnu que cette manière de penser était synonyme de totalitarisme.

Aujourd'hui, 26 ans après, nous nous sommes pour quelque raison mis à penser que les opinions différentes ne sont plus nécessaires. Nous paraissons incapables d'encore trouver des compromis raisonnables – de ceux qui contenteraient beaucoup de gens.

Mme Kaljulaid a décrit des attitudes nationalistes actuelles en Estonie qui se trouvent également ailleurs dans le monde. Au lieu de soutenir des choix d'intégration sociale, a-t-elle observé, l'accent semble mis aujourd'hui sur le droit de chaque individu à faire ses propres choix.

Elle a puisé dans l'histoire de l'Estonie et le combat pour la liberté des pays baltes, montrant comment la lutte contre l'occupation soviétique avait fait naître des États démocratiques qui ont aisément adopté des gouvernements “se conformant à l'état de droit, respectant les libertés individuelles, la liberté des média, et cantonnant le pouvoir étatique à l'intérieur d'un cadre prévisible”.

A présent, a averti Mme Kaljulaid, les Estoniens sont sous la menace d'une “auto-occupation” qui peut être amenée par la limitation des libertés au nom d'une idée.

“On ne peut pas aspirer à conduire la société et ensuite faire des compromis au sujet de l'avenir à long terme de l'Estonie au nom de ses propres intérêts politiques à court terme. La victoire s'accompagne de l'obligation de s'assurer que les perdants ne se sentent pas sacrifiés pour les intérêts d'autrui”, a-t-elle dit, continuant :

Iseenda okupeerimine, see algab ühe idee nimel, ühe mõtte taha koondununa teiste ideede ja mõtete kuulamata jätmisest. Järgneb selle tüütu pirina, mis on eriarvamus, kinni keeramine. Sest kui nagunii ei kuula, siis saab teistest mõtetest müra. Ja valmis ta ongi. Demokraatiast saab minevik.

Me näeme sellist iseenda okupeerimist riikides, kelle kohta me oleme arvanud, et meiega sarnane raudse eesriide kogemus aitab niisuguseid arenguid vältida. Me oleme olnud veendunud, et demokraatiat neis riikides, nagu ka meie riigis, saaks hävitada vaid võõras võim.

Sellepärast on oht, et me ei pane pahaks sarnaste arengute toetamist nende poolt, kes kõnelevad meiega sama keelt. Iseenda okupeerimine, see käib hiilivamalt kui siis, kui okupant on võõras. Vabaduste piiramine mis iganes püha idee nimel, olgu selleks puhas eestlus või parem toiduvalik – see on iseenda okupeerimise algus.

Une occupation est usuellement initiée au nom d'une idée, en mobilisant derrière un concept sans écouter les autres idées ou concepts. Ce qui a pour effet de couper le bruit de fond désagréable des opinions contraires, parce que si on ne les écoute pas, les idées d’autrui se transforment en simple bruit. C'est aussi simple que cela. Et la démocratie est renvoyée dans le passé.

Nous voyons cette auto-occupation se produire dans des pays dont nous croyions que notre expérience commune derrière le rideau de fer les aiderait à échapper à une telle évolution. Nous étions persuadés que la démocratie dans ces pays, comme dans le nôtre, ne pourrait être détruite que par une puissance étrangère.

Voilà pourquoi nous sommes en danger de ne pas nous offusquer du soutien à une telle évolution si ceux qui s'en font les chantres parlent la même langue que nous. L'auto-occupation avance plus insidieusement que l'occupation étrangère. La restriction de la liberté, au nom d'une idée sacrée, que ce soit le pur estonianisme ou de meilleurs choix alimentaires, peut marquer le début de l'auto-occupation.

Le discours a eu des échos à l'intérieur du pays comme dans la région. L'historien, homme politique et journaliste estonien Toomas Alatalu a commenté :

La Présid. Kaljulaid a défini la nouvelle censure – auto-occupation/occupez-vous vous-mêmes = ça commence au nom de sa propre idée excluant toutes les autres.

Financier, homme politique et ancien basketteur letton, Mārtiņš Bondars a loué le discours sur Twitter:

C'est un grand plaisir que nos voisins aient un tel leader … super discours !

Les médias russophones ont quant à eux, accroché sur le choix de l'expression “auto-occupation”. Des organes comme Lenta.ru l'ont rapprochée de l'initiative en cours des pays baltes de demande d'indemnisation pour les dommages subis pendant la période 1940-1990, où ils étaient incorporés de force à l'Union Soviétique, et des efforts baltes pour intégrer le terme “occupation soviétique” dans la terminologie européenne officielle de l'histoire du totalitarisme et en honorer les victimes. Comme l’État russe se considère comme l'héritier à la fois de la Russie tsariste et de l'URSS, ceci est probablement ressenti comme un affront direct à son image.

Mme Kaljulaid a aussi évoqué les défis concrets auxquels est confrontée l'Estonie, comme les technologies actuelles et futures, de nature à mondialiser le travail et rendre obsolètes géographie et localisation.

Depuis son indépendance en 1991, l'Estonie est un membre actif de la communauté mondialisée, notamment dans les technologies numériques. L’Estonie a l'un des services à haut débit les plus rapides du monde, et a été l'un des premiers pays à proclamer l'accès internet un droit humain fondamental. Mme Kaljulaid parle elle-même souvent de “cyberhygiène” et de sociétés numériques – par opposition aux technologies numériques – inclusives pour tout un chacun.

L'Estonie a offert ses premiers services d'e-administration en 1997, et a commencé à fournir le wifi gratuit à l'échelon national en 2002. Le vote par internet est apparu en 2005. En 2012, l'infrastructure était déployée pour la fibre optique, et aujourd'hui 99 % des services administratifs d’État sont accessibles en ligne. L'Estonie est en voie de créer la première data-ambassade mondiale au Luxembourg, un centre qui stockera les data du pays et sera en mesure de redémarrer le pays en cas de cyberattaque.

Après avoir déjà instauré ces hauts degrés d’alphabétisation numérique, de connectivité, de faibles coûts d'utilisation et d'e-services, l'Estonie se tourne vers les  questions plus complexes soulevées par la transformation numérique : celles des droits civiques, de la sécurité et de la protection des informations personnelles.

L'Estonie va prochainement assurer la présidence du Conseil de l'Union Européenne, avec pour projet central de nourrir dans l'UE le même développement de cette  société numérique que chez elle. Des thèmes sans doute essentiels à la manière dont l'Europe et le reste du monde se fraieront un chemin à travers les nationalismes largement répandus sur la scène mondiale.

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