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En Ukraine, la peur du ‘terrorisme technologique’ fait décliner la libre expression

Exposition devant la célèbre église Saint André de Kiev de portraits de soldats ukrainiens à travers l'histoire. Photo  Filip Stojanovski, CC BY.

Olga Kyryliuk est titulaire d'un doctorat, expert en droit international et co-fondatrice de l'ONG ukrainienne Partenaires de Défense numérique (Партнери цифрового правозахисту en ukrainien, DDP selon l'acronyme anglais), qui se consacre à la protection des droits humains en ligne et à la promotion de l'idée d'un Internet gratuit, libre, et ouvert à tous.

DDP est membre de la Plateforme de l'Internet libre d'Europe centrale et orientale et d'Eurasie, fondée par les organisations de la société civile qui travaillent à l'avancement de la liberté d'expression, d'association et du flux d'information sur internet.

Dans cet entretien, Olga Kyryliuk décrit pour Global Voices les résultats des dernières recherches, et la situation actuelle des droits numériques en Ukraine.

Filip Stojanovski (FS): DDP vient de publier un rapport analytique sur la liberté d'expression en Ukraine. Quelle est votre évaluation d'ensemble ?

Olga Kyryliuk (OK): La liberté d'expression se dégrade progressivement en Ukraine à mesure que la guerre dans l'Est du pays se prolonge. Les menaces auxquelles est confrontée l'Ukraine sont de nature hybride, et nécessitent donc une réaction non linéaire et des tactiques de dissuasion. Si elle a d'une certaine manière réussi avec le temps à conserver ses positions militaires, l'Ukraine s'est avérée être dans une impréparation absolue à gérer l'affrontement sur l'information. Au lieu d'assurer une égale protection à l'ensemble des valeurs reconnues dans toute société démocratique, l'Ukraine s'est placée devant le dilemme de protéger soit la sécurité nationale, soit la liberté d'expression. Et je suis fermement convaincue que c'est le choix qui n'aurait jamais dû émerger. Il ne faut jamais sacrifier une valeur fondamentale par souci d'une autre, mais plutôt essayer de les équilibrer du mieux possible.

FS: A la différence des autres pays d'Europe, l'Ukraine est dans une situation particulière : depuis 2014, des parties de son territoire échappent au contrôle du gouvernement, sans qu'un état de guerre ait été déclaré. En quoi cela affecte-t-il le niveau de liberté d'expression dans le pays ?

OK: C'est un autre aspect pour lequel, à mon sens, l'Ukraine doit gérer une réalité extrêmement compliquée de conflit armé sans même user de mots appropriés pour définir cette réalité. Ce qui fait vraiment une différence en termes de limites du pouvoir discrétionnaire d’État pour la sauvegarde des droits humains en temps de paix ou de loi martiale. Si la loi martiale comporte des restrictions quand elle est instaurée, celles-ci ne sont pas justifiées quand le pays continue officiellement à vivre sous le droit commun applicable en temps de paix et de stabilité.

FS: Selon l”Index mondial de la liberté de presse 2017 compilé par Reporters sans Frontières, l'Ukraine est classée 102e, sur une échelle de 1 (Norvège) à 180 (Corée du Nord). Son classement s'était amélioré ces deux dernières années, à 129e en 2015 à 107e en 2016, mais reste parmi les plus bas d'Europe. Quels sont les obstacles à la mesure du niveau de liberté des média ?

OK: Cet index particulier est basé, entre autres, sur les critères de pluralisme, d'indépendance des médias et de respect pour la sûreté et la liberté des journalistes. Dans le cas de l'Ukraine, la guerre avec la Russie et le contrôle des oligarques sur les média et l'information restent les principaux obstacles. Une position aussi basse dans le classement s'explique aussi par l'échec du pouvoir à fournir des garanties adéquates aux journalistes et le manque d'accès des observateurs internationaux et journalistes critiques aux territoires non contrôlés par le gouvernement.

Olga Kyryliuk lors de la présentation du rapport analytique sur la liberté d'expression en Ukraine. Photo DDP, publiée avec autorisation.

FS: Le conflit en cours entre la Russie et l'Ukraine comporterait une ‘guerre de l'information’, avec utilisation de propagande et contre-propagande. En quoi les journalistes, comme les citoyens ordinaires, sont-ils touchés par cet état de choses ?

OK: Nous nous débattons tous au quotidien pour essayer de naviguer à travers un excès d'information. Internet a facilité la dissémination d'une telle information et l'a rendue aisément accessible, mais, dans le même temps, a brouillé le seuil de crédibilité. Ce qui se complique encore lorsque d'énormes quantités d'informations fabriquées et de propagande sont générées délibérément. C'est là que la culture numérique des citoyens ordinaires est essentielle, car ce n'est que par l'usage des compétences analytiques qu'il est possible de différencier faits et propagande.

Une autre option est d'utiliser des sources d'information fiables et respectées. Mais la réalité, c'est que les gens tendent à croire et s'orienter vers une information qui coïncide déjà avec leurs propres idées. Quant aux journalistes, je dirais que les situations de guerre leur donnent des responsabilités supplémentaires, requièrent qu'ils revérifient leurs sources, tout en sortant l'information à temps et de manière objective. En même temps, il est particulièrement important d'atteindre non seulement les Ukrainiens, mais aussi l'audience internationale, ce qui signifie produire de l'information qualitative en langues étrangères. A cet égard, on peut citer parmi les initiatives les plus réussies de promotion de l'Ukraine hors frontières, Ukraine Crisis Media Center, StopFake, Free Voice Information Analysis Center, et Promote Ukraine. [NdT : Les liens renvoient à la version en français de ces sites, sauf pour le dernier, disponible seulement en anglais]

FS: Dernièrement, l'Ukraine a aussi été critiquée pour des mesures très controversées de fermeture de l'accès aux ressources Internet, d'expulsions de journalistes étrangers et de propositions de loi restreignent la liberté d'Internet. Quelle est la justification apportée, et quelle est votre position à cet égard ?

OK: Il est intéressant que les restrictions sont toutes motivées dans l'intérêt de la sécurité nationale, qui pour une raison ou une autre est continuellement opposée à la liberté d'expression. Une des initiatives les plus discutées était l'extension des sanctions à un très grand nombre d'individus et personnes morales. Mais, en fait, cela a eu d'énormes effets collatéraux en bloquant l'accès aux médias sociaux, moteurs de recherche, services de messagerie électronique, logiciels anti-virus, etc… russes. En ce moment, le parlement a enregistré un projet de loi qui, s'il était adopté, rendrait possible la fermeture extra-judiciaire de ressources Internet et élargirait considérablement la définition du terrorisme technologique pour y inclure toute opinion dissidente, toute critique du gouvernement ou même simple réactivité de la société à un sujet sensible.

FS: La liberté d'expression couvre un domaine beaucoup plus large que la seule liberté de la presse, et la censure ou l'auto-censure peuvent toucher tous les segments de la société. Comment les citoyens ukrainiens réagissent-ils comme individus aux manquements identifiés à ce droit humain fondamental ?

OK: Les restrictions et interdictions annoncées ont nettement divisé la société en deux fractions antagonistes. Les uns croient que la sécurité nationale doit tre la valeur ultime dans les situations de conflit, et les autres y voient une pente savonneuse qui peut déboucher sur un contrôle total de l'opinion publique. Certains Ukrainiens sont devenus plus prudents dans leurs communications en ligne et inclinent à l'auto-censure, tandis que les autres se sont mis à utiliser des VPN pour contourner les interdictions, ou sont passés à des plateformes alternatives de communication et d'information.

Un des plus gros défauts de toutes les restrictions en voie d'être introduites est le fait qu'il y a peu voire aucune communication préalable à leur sujet. Aucune consultation publique ni étude préliminaire n'ont été menées. Ainsi, au lieu d'unir la société dans ce moment historique critique, les autorités accentuent les disparités entre les différentes fractions.

FS: Que faut-il faire et par qui, pour que la situation des libertés internet s'améliore en Ukraine ?

OK: Le meilleur scénario serait la fin de la guerre elle-même, qui éliminerait la justification par le gouvernement d'un urgent besoin de protéger les intérêts nationaux par tous les moyens. Mais dans la mesure où nous devons traiter de la réalité actuelle, ce qui manque vraiment, c'est la communication entre les différentes parties prenantes. On impose des restrictions sans que le gouvernement explique jamais les véritables motifs derrière.

De plus, les restrictions ne passent pas le test de la proportionnalité et de l'adéquation. Internet n'est pas divisé par des frontières, et ne peut donc être soumis à une segmentation législative. En essayant de gagner la bataille, il est important de ne pas tomber dans les tactiques erronées et restrictives de l'adversaire. Nous savons tous que les États sont beaucoup plus rapides pour imposer les restrictions que pour les abolir. Voilà pourquoi il est si important de garder toutes les lois et pratiques à l'intérieur du cadre du droit international.

Dans cette vidéo, Olga Kyryliuk présente le rapport du DDP, en ukrainien :

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