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Mis sur la liste noire de Trump, le Tchad est pourtant le pivot géopolitique de la région du Sahel

Un véhicule blindé Eland Mk7 de l'armée tchadienne. Photo Idriss Fall pour VOA. Domaine Public.

Ces jours-ci, le Tchad, pays d'Afrique centrale grand comme deux fois la France, avec 14,5 millions d'habitants, s'est retrouvé dans les colonnes de la presse grâce à l'interdiction d'entrée aux USA imposée à ses nationaux par Donald Trump. Les antécédents électoraux de ce pays sont certes douteux, mais une telle interdiction n'en est pas moins perçue comme absurde au vu du rôle stabilisateur du Tchad dans la région sub-saharienne. De fait, le président tchadien Idriss Déby est venu le 8 septembre à Paris signer un accord avec l'Union Européenne, qui enverra au Tchad 8,3 milliards de financements de 2017 à 2021 pour aider le pays à se remettre d'une grave crise économique. Cette décision est vue par certains comme reflétant l'importance stratégique du Tchad par son engagement dans la lutte contre le terrorisme. Néanmoins, malgré cette démonstration financière de soutien, les pressions politiques internes menacent le Tchad de l'intérieur et pourraient affecter son rôle de force stabilisatrice régionale.

Idriss Déby est arrivé au pouvoir en 1990 après avoir renversé le président tchadien de l'époque Hissène Habré avec l'aide des services secrets français. En avril 2016 M. Déby a été réélu pour la cinquième fois, et il a réussi depuis à consolider encore son pouvoir, malgré de nombreuses tentatives pour le renverser. Et il a aussi réussi depuis à positionner le Tchad en partenaire incontournable de la sécurité internationale sur le continent africain. Pendant sa récente visite à Paris, Déby a été félicité par le premier ministre français Edouard Philippe et le président français Emmanuel Macron pour son action contre les groupes terroristes de la région.

Lors d'un récent discours à Paris, M. Macron a fait de la lutte contre le terrorisme une des principales priorités de son gouvernement. Par conséquent, l'aide financière offerte au Tchad est vue comme un moyen de maintenir la stabilité de ce partenaire régional solide. L'importance du Tchad pour les pays occidentaux est le reflet de sa situation géographique et de l'histoire de son engagement dans les opérations de stabilisation de la zone.

Le rôle stabilisateur du Tchad dans la région

Le Tchad est situé au carrefour de la moitié nord de l'Afrique. La menace extrémiste est présente chez trois de ses voisins: le Nigeria, le Sud Soudan et la Libye, particulièrement avec Boko Haram au Nigeria. Avec sa position géographique, le Tchad est vu comme stratégique pour les intérêts français et occidentaux dans la lutte contre le terrorisme.

Le Tchad est un membre crucial de la coalition du G5 Sahel qui cherche, avec le Mali, la Mauritanie, le Burkina Faso et le Niger, à renforcer la coopération et la sécurité dans la région du Sahel. Dans le cadre de l’opération Barkhane, une opération anti-insurgés dans cette zone, le Tchad abrite un important contingent armé français de 3.000 hommes dont le quartier général est à N’Djamena, la capitale.

C'est aussi un des rares États africains ayant joué le rôle de gendarme régional. Le chercheur en sciences politiques tchadien Daniel Eizenga explique :

Le gouvernement tchadien a alors mené plusieurs négociations avec les groupes rebelles et le gouvernement soudanais, qui ont procuré un lieu sûr aux groupes rebelles. Les négociations terminées, et à la suite d'un accord entre le Tchad et le Soudan, l'armée nationale intégra la plupart des forces rebelles. Ce qui apporta une certaine stabilité même si quelques groupes rebelles continuent à contester l'autorité de Déby.

L'élection d'Emmanuel Macron va sans doute renforcer les liens entre les deux pays, par la priorité donnée à la lutte contre les groupes extrémistes, Boko Haram et AQMI. International Crisis Group décrit la situation :

La présence de Boko Haram se fait surtout sentir autour du lac Tchad, essentiellement situé en territoire tchadien. La région additionne les richesses de l'agriculture, du pastoralisme et de la pêche, et aimante les migrants de tout le Sahel, ce qui crée des tensions pour le contrôle des ressources. Boko Haram tire profit de la topographie du lac en cherchant refuge sur ses nombreuses îles. Pour contrer la menace actuelle tout en répondant aux besoins immédiats et à plus long terme de la population, les autorités tchadiennes doivent bâtir sur la coopération sécuritaire régionale relativement couronnée de succès, et commencer à s'éloigner de leur riposte militarisée à outrance pour intégrer une composante civile plus importante.

Idriss Déby a déployé ses soldats sur de multiples fronts : en République Centrafricaine, au Mali, et plus récemment dans le bassin du lac Tchad pour combattre Boko Haram, poursuivant une stratégie de diplomatie militaire dans sa conduite de lutte anti-terroriste dans la région. Les dépenses militaires ont aussi aidé le Tchad à étendre son engagement hors des frontières africaines, avec le soutien à la coalition à direction saoudienne contre les rebelles houthis au Yémen.

Le Tchad est aussi un partenaire important dans l'actuelle crise migratoire, puisque de nombreux réfugiés tentent d'atteindre la Libye en traversant la frontière tchadienne. Ces cinq dernières années, de nombreux Soudanais ont aussi trouvé refuge dans le pays. Un signe plus récent du poids politique croissant du Tchad a été l'élection de l'ancien ministre tchadien des Affaires étrangères Moussa Faki Mahamat à la présidence de la Commission de l'Union Africaine.

Conséquence de ses multiples engagements, le total des dépenses militaires du Tchad a flambé depuis 13 ans, passant de 67 millions de dollars en 2005 à 247 millions de dollars en 2006. Les dépenses militaires ont même battu leur record historique en 2009, avec 670 millions. Son armée est devenue aujourd'hui l'une des mieux équipées du continent. L'engagement du Tchad dans la guerre contre les groupes terroristes au Mali, par exemple, l'a obligée à se doter en armements plus modernes. Entre 2006 et 2014, le pouvoir a acquis 139 avions et 153 véhicules blindés.

En septembre, dans sa volonté d'accroître son influence et l'aide des autres pays, Idriss Déby a menacé de ne pas participer à la coalition G5 Sahel et de faire retirer une partie des troupes étrangères stationnées dans son pays si le Tchad ne recevait pas un ferme soutien financier.

Le poids politique du Tchad est-il durable ?

Rien n'est moins sûr. Malgré la solidité apparente du pays, grâce à son pouvoir militaire ferme et ses institutions politiques stables, le Tchad commence à encaisser des coups durs de son opposition interne. Le gouvernement essuie en ce moment des critiques sur les questions de droits humains et de démocratie, et est aux prises avec de graves difficultés économiques, illustrées par une détérioration de la qualité de vie quotidienne des Tchadiens. La chute des prix du pétrole cause des pertes dans les recettes d'exportation du pays. La crise est aussi exacerbée par les attaques de Boko Haram qui handicapent les échanges commerciaux avec le Nigeria et le Cameroun, faisant chuter le prix du pétrole — ce qui est particulièrement préjudiciable vu la forte dépendance de l'économie aux recettes pétrolières. Des coupes budgétaires draconiennes ont été mises en place depuis les premiers signes de chute des prix pétroliers, affectant de nombreux postes de dépenses publiques, comme les forces de police, les bourses étudiantes et les retraites. Elles ont aussi déclenché des manifestations des catégories de citoyens concernées.

Le pouvoir a réagi à ces protestations en étouffant la contestation publique. Ces dernières semaines, harcèlements, arrestations arbitraires et mauvais traitements ont été signalés. Au même moment, l'augmentation des cas de torture de journalistes, militants et opposants politiques devient alarmante. L'unique chaîne de télévision, Télé Tchad, est propriété de l’État et est la voix du gouvernement.

Les menaces extérieures augmentent elles aussi. Les violences causées par Boko Haram depuis début 2016 ont provoqué le déplacement de plus de 100.000 personnes et l'arrivée d'environ 7.000 réfugiés dans le pays. De nombreux attentats ont été commis à N’Djamena et autour du lac Tchad, déstabilisé par sa proximité géographique avec Boko Haram. Le pays subit aussi les pressions considérables d'autres menaces externes, comme la guerre civile en République Centrafricaine, et un afflux de réfugiés de son voisin le Soudan.

Face à ces défis, les autorités tchadiennes doivent se garder des politiques d'exclusion religieuse ou géographique. Boko Haram n'est pas le seul danger pour la stabilité politique du Tchad. Il y a aussi la crise politique nationale qui est le terreau fertile parfait pour toutes sortes d'acteurs violents, y compris les djihadistes. Pour l'éviter, l’État tchadien doit ouvrir l'espace politique et construire des institutions durables. A commencer par la tenue de nouvelles élections parlementaires, récemment reportées par Idriss Déby sous prétexte de budget insuffisant. En marge de la visite du président tchadien à Paris, le ministre français des Affaires étrangères Jean Yves le Drian a exhorté le pays à convoquer de nouvelles élections parlementaires, rappelant que le soutien français était conditionné à l'existence d'un régime démocratique, et agitant la perspective d'un déclin de l'aide française et européenne au cas où Idriss Déby resterait sourd aux critiques actuelles.

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