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Violences policières au Chili : l'histoire de Fabiola Antiqueo

Les proches de Fabiola Antiqueo sont venus la soutenir dans ses démarches judiciaires face aux Carabineros chiliens. Photo avec autorisation.

Il est 7 heures du matin, ce vendredi 12 mai 2017, quand la police nationale chilienne (Carabineros) fait irruption dans une résidence étudiante Mapuche à Temuco, capitale de la région Araucanía. Les colocataires de Fabiola Antiqueo, 18 ans, étudiants en arts visuel à l’Université Catholique de Temuco, participaient le matin même à une manifestation en soutien à des prisonniers politiques Mapuches. A leur retour, sans avertissement préalable, la résidence étudiante est gazée de bombes lacrymogènes.

Les étudiants de la résidence tentèrent d'éviter les multiples projectiles mais la chance ne tourna pas en faveur de Fabiola. Elle reçut un impact en plein dans l’œil gauche. Voyant qu’elle saignait, ses camarades appelèrent à deux reprises une ambulance qui n’arriva jamais. Elle se rendra finalement à l’hôpital en taxi. Ce week-end là, elle perdit l'usage de son œil.

Fabiola Antiqueo. Foto usada con permiso.

Fabiola Antiqueo. Photo reproduite avec autorisation.

Fabiola témoigne pour Global Voices :

A aucun moment [depuis l’hôpital], jusqu’à aujourd’hui, quelqu’un ne s’est exprimé au nom des Carabineros. Rien. Maintenant, ce dont nous sommes sûr, c’est qu’ils vont essayer de rejeter leur responsabilité. Ils vont dire que ce ne sont que des mensonges, que c’était un accident, que c’était la nuit, et qu’à cause du manque de lumière, ils ne pouvaient pas bien voir. Ils vont essayer de s’en sortir de cette manière.

Pour obtenir justice, elle devra affronter l’une des institutions les plus puissantes depuis la dictature d’Augusto Pinochet qui, avec l’aide des trois branches des forces armées, dirigea le Chili pendant 17 ans jusqu’en 1990.

Bien que l’incident de vendredi soit distinct des altercations récurrentes que peuvent avoir les Carabineros avec les communautés rurales d’Araucania – comme le 14 juin de la même année, quand des véhicules militaires prirent possession d’une école à l’aide de gaz lacrymogènes – il est révélateur du modus operandi de la police dans la région.

Le 29 mars 2017, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, a également exprimé son inquiétude « sur les signalements d’usage excessif de la force et autres abus contre les membres des groupes indigènes ».

Nous avons la responsabilité d'avancer dans la résolution de ce conflit entre l’État chilien et le peuple mapuche.

La région d’Araucania est l’une des plus importantes du pays pour les grandes compagnies de l'industrie du bois, que le peuple Mapuche souhaiterait voir expulsées de son territoire ancestral, également appelé Wallmapu en langue native Mapudungun.

Le conflit avec le principal groupe indigène du pays, qui dure depuis des dizaines d’années, vit l’un de ses moments les plus graves. La présidente actuelle, Michelle Bachelet, le résumait par la formule « erreurs et horreurs » le 22 juin 2017, après avoir demandé pardon et annoncé un nouveau plan économique et social pour aider la communauté indigène.

En tant que Présidente de la République, je demande humblement pardon au peuple Mapuche et aux victimes de violences rurales. Le pays n’a pas été à la hauteur.

L’ancien président Sébastian Pinera, vainqueur des primaires le 2 juillet dernier – et qui selon les médias locaux aurait des liens étroits avec les entreprises leaders de l’industrie du bois au Chili – a déclaré « nous avons besoin de beaucoup plus que des symboles » en affirmant que Bachelet « n’a pas été capable de mettre fin au terrorisme ». Des commentaires qu’il a pu répéter à de nombreuses occasions, notamment en début d’année lors des incendies les plus destructeurs de l’histoire du pays.

Face au terrorisme en Araucania, le gouvernement doit choisir son camp clairement et fermement : avec les terroristes ou avec ses victimes.

Sur les réseaux sociaux, certains ont présumé qu’il s’agissait d’un acte criminel des Mapuches, en association notamment avec « des anciens membres de la Farc [sic] », qui auraient intentionnellement incendié des plantations d’eucalyptus et de pins.

J’ai honte qu’une majorité de Chiliens, sans preuve, fassent porter la responsabilité des incendies sur la communauté Mapuche et les étrangers.

Cependant, aucun plan socio-économique ou nouveau président ne rendront l’usage de son œil à Fabiola. « Et je ne sais même pas si je peux espérer obtenir justice car c’est difficile au Chili, particulièrement sur ces sujets » explique la jeune artiste plasticienne.

Droits de l'homme et répression politique

Dans le même temps, le Sous-secrétariat aux Droits de l’homme, créé au mois de septembre de l’année dernière sous l’égide du Ministère de la Justice, se limite à défendre les politiques publiques.

Dans un entretien à Global Voices, la sous-secrétaire et dirigeante de l’organisme, Lorena Fries, relève que la principale difficulté à défendre les droits humains dans un cadre légal vient du fait que « nous ne pouvons pas prendre en charge la protection des droits, parce que nous sommes, de toute évidence, membre du gouvernement et de l’exécutif ».

Cependant, selon elle, le pays a connu de grandes avancées en matière de droits humains depuis le référendum mettant fin au régime d'Augusto Pinochet, en dépit du fait que beaucoup de ses lois soient toujours en vigueur.

Bien que paintballs ne soient désormais plus utilisés par les Carabineros à la suite d’un incident impliquant un jeune qui perdit un œil, la sous-secrétaire considère l’interdiction des gaz lacrymogènes comme hautement improbable. Ils sont pourtant considérés comme une arme semi-létale et des études révèlent des effets secondaires dangereux, incluant des risques de fausse-couche.

Aujourd'hui, l’utilisation de gaz lacrymogènes est devenue courante dans le pays et affecte de la même façon passants et manifestants à chaque rassemblement, qu'il soit approuvé ou non – car au Chili, il faut une autorisation pour manifester.

Dans le cas de Fabiola, les Carabineros vont ouvrir une enquête pour déterminer la manière dont furent utilisés les gaz lacrymogènes et si la procédure a été correctement respectée. Dans le cas contraire, ils seront sanctionnés, ajoute la sous-secrétaire.

Selon Fries, les Mapuche ne sont pas considérés comme un peuple terroriste. Toutefois, la Loi Antiterroriste adoptée en 1984 pour combattre les mouvances d’extrême gauche qui s’élevèrent contre la dictature de Pinochet – pourtant modifiée au cours des années – a été évoquée à maintes reprises lors des conflits en Araucania et au cours des mandats de Bachelet et de Piñera.

Bien que l’on rencontre encore aujourd’hui des cas similaires à ceux de l’ère Pinochet, Fries considère qu’il n’est pas « acceptable de comparer la situation actuelle avec l’époque de la dictature ». Avant de préciser :

C’est une chose quand les crimes sont commis dans un contexte global et systématique, et une autre quand, dans les faits, des personnes ou des fonctionnaires publics violent les droits humains. Dans ces cas-là, les institutions doivent agir.

Fabiola, toujours convalescente, considère que les choses n'ont pas beaucoup changé :

Cela fait plus de 10 ans que nous demandons justice. L'histoire se répète et beaucoup sont morts. Nous subissons tellement de répression que je ne sais plus comment la décrire.

Dans un rapport publié en septembre 2015, l’ancienne rapporteuse spéciale des Nations Unies pour la défense des libertés de réunion et d’association, Maina Kiai, se déclare consternée par la gravité des abus, notamment sexuels, pour lesquels personne n'a été poursuivi.

Le système actuel et l’impunité qu’il maintient est l’un des héritages les plus visibles de la dictature chilienne. Les réformes ont été progressives et sans véritable rupture avec le passé, laissant en place un système ancien qui n'est plus adapté au Chili contemporain.

De nos jours et depuis la fin de la dictature, persistent de nombreuses situations d’abus qui traduisent une réalité différente de la vision de la sous-secrétaire. Maina Kiai détaille plusieurs cas, notamment des cas de harcèlements sexuels de femmes par les Carabineros, pour lesquels il n’y eut pas de poursuites.

Sin estar en guerra o en conflicto interno, Chile ha gastado más per cápita que Colombia en tiempos recientes y llegó a ocupar el tercer lugar sólo detrás de Estados Unidos y Canadá por muchos años en la última década.

Sans être un pays en guerre ou connaître de conflit interne, les récentes dépenses militaires du Chili par habitant sont plus élevées qu’en Colombie. Au cours des dix dernières années, le Chili se situe en troisième position du classement des dépenses, après les États- Unis et le Canada. Le budget annuel des Carabineros chiliens en 2016 était de 1.037.521.050.000 pesos chiliens (approximativement 1.5 milliard de dollars) soit le même budget que l’armée, la marine et les forces aériennes réunies, ou l’ensemble du budget du Ministère de la Justice. (Graphique : Ricardo Martinez).

L'affaire de Fabiola

Dans un entretien avec Global Voices, les avocats de Fabiola, Jonathan Hidalgo et Sebastian Painemal, ont affirmé que le procureur fédéral d’Araucania a traité leurs requêtes de façon « satisfaisante » et qu'elles sont désormais intégrées à l'enquête menée conjointement par la Police d’Investigation (P.D.I.). « Il manque seulement deux rapports : celui d'un expert et les dépositions des témoins ». Les charges retenues sont « blessures graves à blessures très graves ».

De son côté, l’Institut National des Droits de l’Homme (INDH), compétent pour porter une plainte envers les Carabineros, a appliqué le protocole relatif aux respects des droits humains suite à l'incident.

L’avocat de l’INDH, Marcis Rabanal, explique dans un entretien à Global Voices que malgré les actions sans entraves du procureur, « un  Carabinero haut-gradé de la région d’Araucania raconte une version préoccupante de l’incident dans les médias ; la blessure de Fabiola pourrait lui avoir été infligée par ses propres camarades qui participaient à la manifestation. »

Rabanal affirme que la plus grande priorité doit être donnée à ce type d'enquêtes et qu'il devrait y avoir un engagement plus fort pour accuser les  Carabineros de leurs crimes. Bien qu’il se félicite de la tournure des événements jusqu’à présent, il considère qu’il faut rester particulièrement vigilant dans cette affaire. Son expérience sur des cas précédents dans la région lui ont démontré qu’une procédure rapide ne signifie pas toujours une condamnation immédiate des coupables.

Nous avons par exemple le cas de Brandon Hernandez Huentecol, gravement blessé en décembre 2016 par une arme anti-émeute et qui a failli perdre la vie. Les investigations ont été menées rapidement, mais jusqu’à aujourd’hui, il n’existe aucune enquête officielle alors que l’identité du responsable était établie depuis le début. Quand il s’agit de policiers, nous pensons que les procédures prennent beaucoup plus de temps que lorsqu'il s'agit de crimes dont les indigènes ou le peuple mapuche sont accusés.

Il précise également:

Dans le cas de Fabiola, nous ne pouvons pas relâcher la pression. Bien que les responsabilités ne soient pas établies, nous n’en avons pas fini. Nous espérons qu'il [le cas de Fabiola] se traduise rapidement par la condamnation du responsable et qu’il ne soit pas oublié avec le temps.

L’avocat de l’INDH explique que tant que l’enquête ne sera pas officielle, la victime ne pourra pas se prévaloir de ses droits et le délit restera impuni. Même si une étape importante a été franchie, d’autres interrogations se posent pour obtenir définitivement justice.

Même si Fabiola n'est pas avocate, son point de vue rejoint celui de Rabanal :

Nous voulons que la personne qui m’a fait ça soit arrêtée. Même si, de toute évidence, l’institution [les Carabineros] le couvrira, je sais qu’ils vont identifier le responsable. Mais je ne m’attends pas à ce qu’ils le sanctionnent parce qu’au Chili, il semblerait que l'on donne une médaille à chaque carabinero qui tue quelqu’un. Ils sont protégés.

Pour Rabanal, il est indispensable, dans ce type de cas, d'affecter des procureurs spéciaux au sein du Ministère public. Des conflits d’intérêts se sont déjà produits lors d’enquêtes sur les Carabineros, et selon Rabanal, il existe un excès de « zèle, de soin et de peur » pour enquêter sur l’institution policière.

Pendant plusieurs années, l’instruction des affaires des carabinero, comme dans le cas de Fabiola, était de la compétence des tribunaux militaires. Bien qu'en théorie ce système appartienne au passé, dans la pratique, l’héritage de la dictature continue de faire entrave au processus judiciaire.

La priorité de Fabiola est désormais de retourner étudier à l’université.

Je préfère me concentrer sur mes études plutôt que sur cette histoire. Je dois prendre le relais en tant que personne, artiste et victime. C’est le moment d'une prise de conscience collective.

Bien qu’elle se sente soutenue par l'ensemble de sa famille, camarades et amis, Fabiola ne sait pas ce qu’il adviendra de son agresseur. « Je ne peux pas demander justice, je sais que ça n’arrivera pas ».

Afiche de la campaña que busca justicia para Fabiola Antiqueo. Compartida en redes sociales.

Affiche de la campagne “Justice pour Fabiola Antiqueo”. Partagée sur les réseaux sociaux.

Malgré plusieurs sollicitations, aucun représentant des Carabineros n'a souhaité faire de commentaire. L'institution a commandé un “audit interne” pour établir sa responsabilité, qui selon les avocats de Fabiola, devrait coïncider avec l'enquête du procureur.

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