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L'agression au couteau d'une journaliste russe rallume un “climat de haine” dans les média

Tatiana Felgengauer (à gauche) et l'humoriste politique Victor Chenderovitch (à droite) à une manifestation de l'opposition à Moscou en octobre 2013. Crédit : Vladimir Varfolomeev, Flickr // CC BY-NC 2.0

Cet article a été mis à jour et publié originellement en anglais le 24 octobre 2017, pour tenir compte des derniers développements de l'affaire.

Lundi 23 octobre à midi, la présentatrice radio et rédactrice en chef adjointe d'Ekho Moskvy (Echo de Moscou), a été poignardée à la gorge dans les locaux de la radio au centre de Moscou.

Mme Felgengauer a été hospitalisée et placée sous coma artificiel, et son état déclaré “grave mais stabilisé”.  Son assaillant, qui a agi seul, identifié comme le ressortissant israélien Boris Grits, a été appréhendé par le personnel de sécurité de l'immeuble, arrêté par la police et poursuivi pour tentative de meurtre.

La presse russe a publié des photos de la scène du crime, avec la salle du personnel d'Echo de Moscou éclaboussée du sang de Mme Felgengauer :

“Il savait qui il cherchait” : un homme muni d'un couteau a attaqué la présentatrice d'Echo de Moscou.

Le rédacteur en chef d'Echo de Moscou Alexeï Venediktov a annoncé la nouvelle en ces termes :

Un homme a fait irruption dans les locaux d'Echo de Moscou et a poignardé la présentatrice Tatiana Felgengauer au cou. L'homme a été appréhendé. Tatiana a été hospitalisée, elle est sous perfusion.

Le lendemain, Tatiana Felgengauer reprenait connaissance et paraissait avoir bon moral, écrivant même un mot pour ses collègues et sympathisants, retweeté par un collègue présentateur d'Echo de Moscou :

Mes amis !! Sa famille a pu rendre visite à @t_felg et elle nous a écrit une lettre ! On ne laissera personne d'autre la voir pour le moment, elle passe son bonjour et ses remerciements !

Le mot lui-même griffonné par Felgengauer sur un bout de papier dit :

Все-все-все!

Спасибо за поддержку и любовь, котаны. Все со мной будет хорошо. Дышать через трубочку даже прикольно. Алсо, впервые за 16 лет работы на радио я выспалась :)

Скоро буду с вами — обнимемся!

Таня Ф.

12.40  24.10.2017

A toutes, tous !
Merci pour votre soutien et votre amour, mes chats. Tout ira bien pour moi. Respirer à travers un tube est vraiment rigolo. Et puis, en 16 ans de travail à la radio c'est la première fois que j'ai dormi tout mon content :)
Je serai bientôt avec vous — On s'embrassera !
Tania F.
12.40  24.10.2017

L'agression au couteau contre Tatiana Felgengauer a aussitôt déchaîné une vague de critiques contre l'appareil de propagande d’État, qui a récemment intensifié ses attaques contre les rares médias indépendants qui demeurent encore en Russie, et particulièrement Echo de Moscou.

Deux semaines avant l'agression contre Mme Felgengauer, une émission de la chaîne publique d'information Rossiya 24 cataloguait les présentateurs d'Echo de Moscou, dont Felgengauer, comme “agents de l'étranger” marchands d’ “armes de l'information”. Felgengauer a elle-même tweeté le 12 octobre un lien vers un clip YouTube de la séquence de Rossiya 24 :

Les journalistes de R-24 ont fini par trouver une manière de traiter les rassemblements de Navalny [le leader de l'opposition]. Ils ont embauché tout le monde pour cela, depuis [Oleg] Kachine à [Fiodor] Kracheninnikov [éminents journalistes russes]

En outre, Ioulia Latynina, une autre présentatrice de premier plan d'Echo de Moscou, a été contrainte de fuir la Russie après un enchaînement d'agressions contre sa personne. Début septembre, sa voiture a été incendiée, et elle s'est hâtée de quitter le pays, craignant pour sa sécurité.

Ioulia Latynina fuit la Russie après des agressions. Aucun journaliste ne devrait être forcée à abandonner son domicile par des attaques contre son travail.

Les confrères et consœurs de Felgengauer dans les médias indépendants russes ont été prompts à accuser la propagande d’État d'attiser un “climat de haine”, une expression forgée après le meurtre de Boris Nemtsov, l'opposant assassiné à deux pas du Kremlin en mars 2015.

Autre étrange coïncidence, une semaine auparavant la télévision publique russe avait diffusé les premiers épisodes de la nouvelle — et déjà polémique — série [d'espionnage] The Sleepers [Les Dormeurs], dans laquelle une journaliste a la gorge tranchée. Pour beaucoup, le moment particulièrement glaçant n'est pas passé inaperçu :

Avant-hier j'ai regardé Les Dormeurs, une série télé où une journaliste d'opposition est égorgée. Aujourd'hui a eu lieu l'agression contre Tatiana Felgengauer. J'espère que les épouvantables coïncidences ne vont pas continuer…

Sergueï Iolkine, dessinateur éditorial à Deutsche Welle Russie, a proposé sa vision imagée du “climat de haine” :

L'agression contre la présentatrice d'Echo de Moscou Felgengauer est une conséquence de la haine sur les écrans de télévision, soutient @Sergey_Elkin

D'autres ont eu du mal à comprendre la facilité avec laquelle l'assaillant a pu franchir les niveaux de sécurité successifs jusqu'aux studios de la radio Echo de Moscou en plein centre de la ville. Sergueï Smirnov, rédacteur en chef de Mediazona, un organe d'information indépendant spécialiste du système pénal russe, a écrit sur sa chaîne Telegram :

Давайте для понимания, тут многие были на Эхе. Но я для тех, кто не был напишу.

Как попасть в редакцию? Она на 14 этаже находится в здании на Новом Арбате. Внизу пост охраны, там как минимум один человек сидит, но чаще двое. Ну ок, можно просто перепрыгнуть препятствие. Или как Мэш пишет охранника залили газом.

Но дальше надо точно пойти к лифтам, если первый раз там был неочевидно. А также лифты очень нагружены обычно, вечно их ждешь минут 5.

Дальше, выход из лифта и дверь в редакцию. Неясно где именно мудак ударил Таню ножом, но там тоже есть дежурный на посту. То есть те, кто говорит, что это прямо было совсем просто – ну это не так. И требовало подготовки и разведки как минимум.

Pour essayer de comprendre. Beaucoup ici ont été à Echo. J'écris donc pour ceux qui n'y sont jamais allés. Comment est-ce qu'on entre dans la rédaction ? Elle est au 14ème étage d'un bâtiment sur le Nouvel Arbat. En bas il y a un poste de garde, avec au moins un homme, parfois deux. Bon d'accord, on peut simplement sauter par-dessus le tourniquet. Ou, comme l'écrit Mash [une chaîne d'information sur Telegram], gazer le garde de lacrymogène. Mais pour continuer, il faut prendre les ascenseurs, ce qui n'est pas évident si on vient pour la première fois. En plus, ils sont presque toujours occupés, on les attend toujours cinq minutes. Ensuite, il y a le palier des ascenseurs et la porte de la rédaction. On ignore où exactement ce connard a poignardé Tania, mais il y a à cet endroit un autre garde posté. Par conséquent, ceux qui disent que c'était une attaque improvisée se trompent. Ça nécessitait au minimum une préparation et un repérage.

Ce qui laisse tout son poids à l'idée que l'agresseur présumé Boris Grits a été mu par la propagande d’État ou formé à infiltrer les locaux d'Echo. Le journaliste Roman Moguchy a déterré ce qui paraît être le blog personnel de Grits, brossant le portrait misérabiliste d'un individu aux prises avec un chômage chronique et succombant progressivement à une obsession pathologique pour Felgengauer.

На фейк похоже, но ХЗ. «Последние пару дней она начала искать возможность воздействовать на мое сердце. С дыханием, точнее его прекращением, она уже давно экспериментирует».

Ça ressemble à un fake, mais le diable sait. “Ces deux derniers jours elle a commencé à chercher des moyens de manipuler mon cœur. Pour ma respiration, plus précisément pour l'arrêter, elle expérimente depuis longtemps déjà.”

Dans un billet daté du 14 septembre, Grits annonçait son intention d'aller à Moscou pour mettre fin à la “torture sexuelle télépathique” de Felgengauer.

Les adversaires politiques d'Echo de Moscou — dont les présentateurs de premier plan des médias publics russes, qui ne cessent de pilonner la station pour sa ligne éditoriale supposée “anti-russe” — ont unanimement condamné l'agression. L'un des détracteurs peut-être les plus célèbres d'Echo de Moscou, Vladimir Solovyov, un animateur de talk-show de radio et télévision, a tweeté :

Il n'y a et ne peut y avoir aucune justification à ce genre de crime. Les coupables doivent être punis.

Mais cette démonstration de solidarité journalistique rare en Russie a été entachée par Victor Volkov, un rédacteur précédemment employé par Interfax, une des trois principales agences d'information de Russie. Dans un billet Facebook, il a rejeté la faute de l'agression sur Felgengauer et ses collègues :

Гляди-ка, у либералов очередная мученица совести вырисовывается. Кто-то слегка подрезал прямо в редакции “Эха Москвы” ведущую Таню Фельгенгауэр.
По-моему, ничего удивительного. Все эти хихоньки, хаханьки, паскудные шуточки. И всё это густо замешено на лжи. Рано или поздно подобное должно было случиться.

Regardez, l'apparition d'un nouveau martyr de conscience chez les libéraux. Quelqu'un a égratigné dans les locaux de la rédaction d'Echo de Moscou la présentatrice Tania Felgengauer.
A mon sens, rien d'étonnant à cela. Tous leurs ricanements et petites blagues. Et tout ça densément basé sur le mensonge. Ça devait arriver tôt ou tard.

Tatiana Felgengauer n'est qu'une plus récentes victimes d'agressions contre rédacteurs et journalistes en Russie, obstinément classée parmi les pires pays du monde pour l'exercice du journalisme.

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