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L’université publique de Porto Rico risque de fermer après le passage des ouragans Irma et María

L'université de Porto Rico. Photo: Alan Levine. Attribution 2.0 Générique (CC BY 2.0)

L’Université de Porto Rico. Photo : Alan Levine. Attribution 2.0 Générique (CC BY 2.0)

Sauf mention contraire, tous les liens de cet article renvoient vers des pages en espagnol.

Bien avant que les ouragans Irma et María ne dévastent Porto Rico en septembre 2017, le seul établissement d’enseignement supérieur public de l’archipel était confronté à un problème différent : l’austérité. Aujourd’hui, certains citoyens craignent que les récentes catastrophes naturelles offrent aux autorités une excuse pour prendre des mesures encore plus draconiennes contre l’Université de Porto Rico (UPR).

Le territoire américain de Porto Rico se débat actuellement sous le poids d’une dette de 74 milliards de dollars et de 49 milliards de dollars d’obligations de retraite, causée par plusieurs décennies de récession, d’émissions d’obligations et d'opérations commerciales illégales, et par son statut de paradis fiscal. Le cadre juridique qui a rendu ces pratiques possibles et fait de Porto Rico une exception au code fiscal américain a été établi par le Congrès. Des éléments qui ont conduit de nombreuses personnes à affirmer que la dette de Porto Rico est intrinsèquement coloniale.

Pour tenter de faire face à la crise financière de Porto Rico, les législateurs américains ont adopté une loi appelée PROMESA [en], qui a notamment créé un comité de contrôle non élu et un processus de restructuration de la dette. L’ancien président Barack Obama a entériné le projet de loi en juin 2016 et le Fiscal Control Board (Conseil de contrôle fiscal) a été imposé à Porto Rico, sans réellement tenir compte de l’opinion des Portoricains qui, malgré leur statut de citoyens américains, ne sont pas représentés au Congrès des États-Unis et ne peuvent pas participer aux élections présidentielles américaines.

L’activité du Fiscal Control Board a été caractérisée par les mesures d’austérité et l’UPR figure parmi les institutions publiques visées par des compressions budgétaires drastiques, la réduction et le regroupement des campus et des programmes académiques, l’augmentation des frais universitaires et la diminution des salaires. Des recommandations que l’administration de l’UPR et le gouvernement local semblent largement prêts à suivre [en]. Avec les rumeurs concernant la privatisation de l'Electric Power Authority (PREPA) de Porto Rico, on craint que l’UPR ne subisse finalement le même sort.

Cependant, une partie considérable des étudiants et du personnel de l’UPR contestent ces mesures, comme l’atteste la grève étudiante de deux mois [en] menée plus tôt cette année.

L’ouragan, un prétexte pour mettre leurs plans en œuvre

Mais les ouragans Irma et María ont frappé l’archipel [fr] avec une force énorme et les 11 campus de l’UPR ont subi des dégâts considérables. Après l'ouragan María, l’UPR évaluait ses pertes à plus de 118 millions de dollars [fr]. L’UPR-Humacao, considéré comme le campus qui a subi le plus de dégâts, est le plus proche de la zone à travers laquelle l’œil de l'ouragan est entré à Porto Rico. Entre les ouragans Irma et María, les campus ont été fermés quatre à cinq semaines, voire davantage.

Avant que l’UPR ne décide de rouvrir ses campus, plusieurs universités américaines, telles que la Tulane University [en] et la Brown University [en], ainsi que des universités privées à Porto Rico, ont mis en place des programmes pour offrir aux étudiants touchés la possibilité de terminer leur semestre et de poursuivre leurs études au sein de leur établissement. Lors de la réouverture de l’UPR, les campus étaient encore pleins de détritus et de champignons, les coupures de courant fréquentes, l’eau non potable, les bibliothèques fermées et les centres de recherche ainsi que les salles de cours, les bureaux et les espaces publics endommagés.

Cette combinaison de facteurs pourrait représenter un problème pour l’UPR qui risque de perdre une partie importante de ses étudiants et de s’exposer ainsi au grave danger que la journaliste canadienne Naomi Klein [fr] appelle la stratégie du choc [en] : une «tactique brutale d’instrumentalisation de la désorientation du public à la suite d’un choc collectif […] pour faire adopter des mesures radicales en faveur des entreprises». Des membres du corps professoral, comme le professeur Maritza Stanchich de l’UPR-Río Piedras, ont commenté [en] sur Facebook :

OJO, while perhaps for some this is well-intentioned, initiatives to offer students in hurricane-affected areas in-state tuition in states such as Florida might also embolden further shock-doctrine-style shake ups at UPR. Tulane, after all, was not in the same boat, so to speak, pre Katrina. Entiendo el impulso positivo de estas iniciativas estudiantiles, pero creo que sería ingenuo pensar que no se podía utilizar de manera nefasto para la UPR. [Editor's note: This was a public Facebook post uploaded on September 29, and there have been many exchanges about this since.]

ATTENTION: Bien qu’il soit possible que certaines soient bien intentionnées, les initiatives visant à offrir aux étudiants des zones touchées par les ouragans des cours dans des États comme la Floride pourraient également aboutir à de futurs bouleversements s’inscrivant dans la stratégie du choc [fr] à l’UPR. La Tulane University, après tout, ne se trouvait pas dans le même bateau, pour ainsi dire, avant l’ouragan Katrina [qui a dévasté la côte américaine du golfe en 2005]. Je comprends l'intention positive de ces initiatives pour nos étudiants, mais je pense qu’il serait naïf de penser qu’elles ne pourraient pas être utilisées de manière désastreuse pour l’UPR. [Note de l’éditeur : Il s’agissait d’un commentaire public sur Facebook mis en ligne le 29 septembre qui a ensuite donné lieu à de nombreux échanges.]

L’UPR se trouve ainsi doublement perdante. Elle pouvait décider de ne pas continuer le semestre en raison du temps nécessaire à une remise en état appropriée et voir une partie de son effectif d’étudiants se tourner vers des universités des États-Unis, ainsi que des universités privées et des collèges situés sur l'île ou décider de rouvrir, ce qu'elle a fait, et voir tout de même partir une partie de ses étudiants, car l’université ne pouvait pas être complètement et correctement réhabilitée.

Mais, de l'avis de nombreux étudiants et membres du personnel, les ouragans n’ont fait qu’exacerber la situation. L’UPR se trouvait déjà en difficulté à cause de la corruption et de l’incompétence qui ont marqué durant des années l’administration et de la crise de la dette, comme l‘a souligné Verónica del Mar, étudiante à l’UPR-Río Piedras :

Este semestre no estoy matriculada en la universidad. Así que no me toca regresar el lunes. Pero las leo, los escucho y me siento angustiada, triste, nerviosa, pero sobretodo me siento encabroná, porque si estuviese matriculá me tocaría elegir entre trabajar o estudiar. Entre comer o coger guagua. Probablemente estaría planificando con alguna corilla cuál será el refugio con agua y el mejor espacio pa descansar y poder ir a “estudiar”. Pienso en las posibilidades y me encabrono más. El gobierno y la administración universitaria tienen excusas demás pa continuar privatizando la UPR y el acceso a la educación. El paso del huracán María les abrió el camino pa terminar de implementar sus planes. Cerrar recintos, aumentar costos de estudio, disminuir ayudas económicas, dejar perder edificios y residencias para estudiantes, en fin, que la UPR sea pa quienes puedan pagarla.

Je ne suis pas inscrite à l'université cette année, je n’y retourne donc pas lundi. Mais je vous lis, je vous entends et je me sens anxieuse, triste, nerveuse… Mais surtout, je suis énervée, parce que si je m'étais enregistrée, je devrais choisir entre travailler et étudier. Entre manger et prendre le bus. J'aurais été en train de choisir, probablement avec des amis, quel logement disposant d’eau courante nous offrirait le meilleur espace pour nous reposer et «étudier».

Je pense aux possibilités et suis encore plus énervée. Le gouvernement et l’administration de l’université ont tous les deux des excuses suffisantes pour continuer la privatisation de l’UPR et de l'accès à l'éducation. Le passage de l’ouragan María leur a permis de terminer leurs plans : la fermeture des campus, l'augmentation des frais d’étude, la réduction des subventions et des aides financières, l’abandon des immeubles et des résidences étudiantes, en d’autres mots que l’UPR ne soit accessible qu’à des personnes privilégiées.

« Ils profitent de la tragédie »

Récemment, le conseil d’administration de l’UPR a demandé à tous les doyens de réviser l’ensemble des programmes académiques dans le but de réduire considérablement le nombre de crédits requis et de proposer de nouvelles possibilités en matière de cursus afin d’offrir des programmes d’études de deux ans.

À l’UPR-Mayagüez, où le recteur a rapidement mis en œuvre la résolution du conseil, le professeur Jorge Schmidt et de nombreux autres membres du corps professoral s’inquiètent que la décision privilégie le profit par rapport à l’excellence académique et affaiblisse le rôle de centre universitaire et de recherche de l’établissement :

“Se aprovechan del momento trágico que vive el país para neutralizar la posible oposición a sus medidas anti-académicas que pretenden convertir a la UPR en un centro de adiestramiento para empleos técnicos.

Ils profitent de la tragédie que traverse le pays pour neutraliser toute opposition possible à leurs mesures anti-académiques visant à convertir l’UPR en centre de formation pour les emplois techniques.

L’UPR représente le seul établissement d’enseignement supérieur public à Porto Rico. Puisque 46,1 % des habitants [en] vivent en dessous du seuil de pauvreté (un pourcentage qui pourrait avoir augmenté avec le passage de l’ouragan María), et que l'accessibilité économique représente déjà un problème pour beaucoup d’étudiants de l’Université de Porto Rico ou de personnes qui souhaitent y étudier, sa privatisation priverait une partie importante de la population d’accès à une éducation abordable dans l’archipel.

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