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Entre fermetures de sites et débit réduit, les utilisateurs d'Internet au Yémen font face à la censure en plein coeur du conflit

Une attaque aérienne frappe la capitale yéménite Sana'a le 11 mai 2015. Photo prise par Ibrahem Qasim (CC BY-SA 2.0)

Lorsqu'elle apprit que de violents affrontements avaient éclaté entre les rebelles houthis et les forces restées loyales à l'ancien président du Yémen, Ali Abdullah Saleh, une jeune femme nommée Amal a immédiatement essayé d'appeler chez elle. Elle était à l'université hors du pays à ce moment-là, mais elle se tenait toutefois au courant des affrontements survenus à côté de la maison familiale dans la capitale Sana'a.

Elle a essayé de les contacter par le biais de diverses applications mobiles et fut surprise de ne pas avoir de nouvelles ou de ne pas les voir connectés sur Facebook. Elle commençait déjà à imaginer le pire jusqu'au moment où elle a finalement réussi à les joindre par téléphone avant la fin de la journée.

L'expérience vécue par Amal et par beaucoup d'autres nous donne un aperçu des effets nuisibles que peuvent avoir des interruptions de service internet durant un conflit armé.

Depuis trois ans environ, le Yémen est plongé dans un conflit dans lequel les rebelles houthis cherchent à reprendre le pouvoir au gouvernement internationalement reconnu du Président Abdrabbuh Mansour Hadi, ce dernier étant soutenu par une coalition menée par l'Arabie Saoudite. Les forces loyales à l'ancien Président Ali Abdullah Saleh (qui fut destitué à la suite des manifestations du printemps arabe de 2011) ont tout d'abord combattu les Houthis, avant que Saleh ne se décide à rejoindre la coalition rebelle pour finalement s'en détourner et renouer le dialogue avec l'Arabie Saoudite en décembre 2017. Les Houthis finiront par assassiner Saleh quelques jours plus tard, le 4 décembre 2017.

Le 7 décembre, quelques jours après la fin de l'affrontement entre Houthis et les forces loyales à Saleh, les internautes se retrouvaient ainsi pris au dépourvu par une coupure d'Internet de 30 minutes, entre 22h30 et 23h00 heures locales.

Internet a subi de nombreuses pannes au Yemen alors que la guerre civile ne semble pas cesser. YemenNet (AS30873) est totalement hors-ligne depuis 30 minutes environ.

Si la connexion à Internet fut plus tard réactivée, les accès à Facebook (un des sites les plus populaires au Yémen selon Alexa, le service d'analyses de données du trafic sur le web), Twitter et aux applications de messagerie instantanée WhatsApp, IMO et Telegram (qui fut précédemment suspendue en 2016 avant d'être réactivée début 2017) étaient au même moment bloqués. Les sites des organes de presse affiliées à l'ancien Président Saleh et au parti politique qu'il avait fondé, le Congrès Général du Peuple, voyaient également leurs accès interdits.

Ces blocages ont été mis en place à l'initiative des Houthis, ces derniers contrôlant la capitale Sana'a et s'étant emparés du ministère des Communications et de la Technologie d'Information. Le ministère contrôle l'ensemble des serveurs DNS du pays ainsi que son seul fournisseur d'accès internet, YemenNet.

Bien que YemenNet ait levé son embargo sur les réseaux sociaux et les applications de messagerie six jours plus tard, le 13 décembre, le débit internet restait sensiblement plus lent que la normale.

 La connexion internet la plus lente au monde

Le Yémen possède déjà la vitesse de début la plus basse au monde d'après Akamai, un réseau de diffusion de contenu et fournisseur de services cloud basé aux États-Unis. Le rapport d'Akamai pour le dernier trimestre de 2016 conclut que “malgré une hausse trimestrielle de 85% à 1,3 Mbps [mégaoctets par seconde], le Yémen est resté le pays qualifié avec la connexion moyenne la plus basse.”

En juillet 2016, le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies a adopté une résolution historique pour condamner les coupures d'Internet comme des violations des droits de l'homme en tant que telles. Pendant des périodes de guerre, les atteintes à Internet et aux plateformes de communication peuvent mettre les droits fondamentaux encore plus en péril.

D'après Fahmi Al-Baneth, président de l'antenne yéménite pour l'Internet Society (ISOC), “la disponibilité de l'accès à Internet lors de conflits armés est plus importante que pour des circonstances normales”. Il détaille ainsi sa pensée :

Lors de conflits armés, les gens utilisent Internet pour connaître la situation autour d'eux, rester au courant des dernières évolutions concernant leur sécurité immédiate, communiquer avec les autres et s'assurer qu'ils vont bien, mais aussi pour demander de l'aide et une prise en charge médicale d'urgence.

D'après un essai mené le 18 décembre, par le biais du service de test de vitesse internet Fast.com, Internet au Yémen fonctionnait avec une vitesse de téléchargement de 130 kilooctets par seconde (soit 0.13 mégaoctets par seconde). C'est dix fois moins rapide que la vitesse moyenne, qui est elle-même déjà très lente au quotidien. La réduction de la vitesse du débit Internet est l'une des mesures employées par les régimes pour réprimer les droits numériques des utilisateurs.

Al-Baheth pense également qu'en finir avec le monopole de YemenNet comme fournisseur de services Internet pourrait être une solution pour résoudre les problèmes actuels liés à l'accès à Internet au Yémen.

Un rapport du SMEX, un groupe de protection des droits d'Internet basé à Beyrouth, précise un peu plus la situation :

Selon plusieurs sources en ligne qui se plaignaient d'un accès Internet particulièrement lent, les Houthis auraient volontairement régulé et ralenti Internet bien avant la coupure de jeudi. Dans un entretien avec SMEX, Walid al-Saqaf, le co-fondateur et président de ISOC-Yémen, déclare ainsi que YemenNet ralentit régulièrement Internet et que cette pratique a également continué pendant ces deux coupures.

“Un débit lent interfère avec une utilisation efficace d'Internet pour communiquer : par exemple lorsqu'un utilisateur a besoin de quinze minutes, voire parfois plus, pour envoyer un mail basique avec des pièces jointes, ou lorsqu'il est impossible d'utiliser YouTube pour partager des informations, ” déclare Amr Mostafa, coordinateur de projet à l’Organisation yéménite pour le développement et l'échange technologique. “De telles fonctions deviennent un privilège, un avantage inaccessible pour la plupart des utilisateurs internet au Yémen.”

Récemment, les utilisateurs yéménites se sont efforcés de trouver des outils de contournement pour éviter la censure. Malgré le fait qu'ils ralentissent parfois la vitesse de connexion, certains Yéménites utilisent ainsi des réseaux virtuels privés (VPN) pour communiquer et échanger des informations avec leurs familles et amis à l'intérieur et en dehors du Yémen. Puisqu'elle ne faisait pas partie des applications bloquées, un certain nombre d'utilisateurs ont également commencé à se servir de l'application de messagerie sécurisée Signal.

Les utilisateurs qui chercheraient à identifier ou reporter la censure exercée sur certains sites ou plateformes peuvent le faire via OONI, un projet de logiciel et d'application gratuit alimenté par Tor et qui “cherche à renforcer les efforts décentralisés visant à accroitre la transparence au regard de la censure sur Internet autour du monde.”

 Un passif en matière de restriction à l'expression numérique

Les autorités yéménites possèdent un long passif en matière de violations des libertés d'expression et d'opinion, ainsi que du droit d'accès à l'information. De telles atteintes nous ramènent à la présidence Saleh, quand le gouvernement commençait à bloquer les sites affiliés à l'opposition de 2005 à 2011. La censure sur l'ensemble des sites fut ensuite levée en 2012. Malgré tout, depuis le commencement de la guerre récente en 2015, les Houthis qui contrôlent désormais la capitale et les serveurs DNS ont commencé à bloquer l'accès à plusieurs sites d'informations régionaux qui s'opposent à leurs politiques. Ils ont ainsi interdit Telegram et Instagram pendant plusieurs mois alors que WhatsApp restait bloqué pendant plusieurs jours au cours du mois d'octobre de la même année.

Internet a été mis à disposition du grand public yéménite pour la première fois en 1996 par l'unique fournisseur d'accès YemenNet, une compagnie affiliée au ministère des Communications et de la Technologie d'Information (contrôlé par les Houthis). Selon la Public Telecommunication Corporation (la compagnie étatique qui gère les réseaux fixes et mobiles), il y avait 4,2 millions d'utilisateurs au Yémen à la fin 2015. D'après Internet Live Stats, ce chiffre aurait augmenté pour atteindre 6.773.228 utilisateurs en juin 2016, soit 24,7 % de la population du pays.

Le gouvernement internationalement reconnu du Président Hadi se trouve actuellement dans le gouvernorat d'Aden et cherche à connecter les provinces qu'il contrôle par l'installation de serveurs DNS à Aden et la liaison de la province à un câble sous-marin international. En cas de succès, cette mesure pourrait mettre fin au monopole des Houthis dans le secteur des télécommunications. Cela pourrait également aboutir à la fin de la censure et une accélération du débit Internet dans les zones contrôlées par le gouvernement Hadi. A moins bien sûr que ce dernier ne choisisse également de pratiquer la censure, la surveillance et le ralentissement de la vitesse de connexion.

Une version arabe de cet article a d'abord été publiée sur le blog d'ASL19.org le 20 décembre. Global Voices a de adapté et republié cet article à la demande de son auteur, Bahseer Alsamawi, un activiste yéménite qui documente les violations des droits de l'homme perpétrées contre les civils pendant le conflit en cours.

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