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Une amende pour photomontage révèle la situation de la liberté d’expression en Espagne

Le montage qui a valu à un jeune homme de Jaén une amende pour « offense aux sentiments religieux ». Photo publiée par laicismo.org et utilisée avec autorisation.

[Les liens de cet article renvoient vers des pages en espagnol.]

Une amende de 480 euros a été prononcée contre Daniel Serrano, un jeune homme de 24 ans, pour la publication sur le Web d’un photomontage de son visage sur une image du Christ.

Il y a presque un an, Daniel Serrano a publié sur son compte Instagram une image de son visage sur El Despojado, une sculpture du Christ qui appartient à la confrérie de l’Amertume, utilisée pour les processions de la Semaine sainte dans la ville de Jaén, en Espagne.

Comme l’indique le quotidien Diario de Jaén, la confrérie a prié le jeune homme de supprimer la photo de son compte, mais il a refusé, car il considérait que le montage n’était pas offensant. La confrérie a alors décidé de porter l’affaire devant la justice et trouvé un juge qui a admis la plainte.

En outre, le procureur ne s’est pas contenté de qualifier le fait de « mépris et moquerie manifestes envers la confrérie », mais a également affirmé que la photo visait « à offenser les sentiments religieux de ses membres » et a requis pour Daniel Serrano une amende de 2160 euros ou 180 jours de prison en cas d’impossibilité de s’acquitter de ce montant.

Face au risque de finir derrière les barreaux, le jeune homme a passé un accord avec la justice et accepté de plaider coupable contre une amende de 480 euros.

Daniel Serrano, intérimaire dans les cultures d’olives, calcule que le montant représente 10 journées de travail.

Réactions sur les réseaux sociaux

Cette décision de justice a fait l’effet d’une bombe sur le Web et suscité une vague d’indignation et de solidarité envers le jeune homme. Le soutien des internautes s’est traduit par une collecte citoyenne qui, en moins d’une heure, a permis de rassembler plus d’argent que nécessaire pour payer l’amende.

En outre, la colère populaire a donné lieu à un effet Streisand : alors que l’objectif de la confrérie était d’étouffer l’image, celle-ci a été diffusée plus largement en ligne. Au cours des dernières heures, l’image que les plaignants souhaitaient censurer était reprise par tous les moyens de communication et, sur Twitter, on pouvait observer une floraison de mèmes du Christ et d’images d’El Despojado, avec des visages des plus hétéroclites.

Vous avez gagné 480 euros, mais vous faites preuve de peu de scrupules. L’effet Streisand avec le visage du Christ : le Web se rebelle face à l’amende réclamée à un jeune homme pour un photomontage.

Le Christ de l’Amertume, n’a plus rien d’amer. Maintenant il s’appelle Yisus B Boy et il a le flow !

L’utilisateur de Twitter Carlos Vidal Ojea a conçu une page web pour que chacun puisse facilement placer son visage sur l’image du Christ en question.

Joaquín Urias, ancien magistrat du Tribunal constitutionnel, a également imité le photomontage pour exprimer clairement que la liberté d’expression constitue un droit non punissable :

Bon, puisque condamner un jeune homme pour un photomontage de son visage et du Christ me paraît exagéré… je me joins à lui. Salutations au Ministère public !

Tout sous une loupe

Cette affaire n’est que le dernier exemple en date d’une série d’attaques contre la liberté d’expression en Espagne. Depuis la réforme de 2015 de l’article 525 du Code pénal, qui punit d’une « amende de 8 à 12 mois les individus qui, pour offenser les sentiments des membres d’une confession religieuse, tournent publiquement à la dérision, que ce soit par oral, par écrit ou au moyen de tout type de document, les dogmes, les croyances, les rites ou les cérémonies, ou humilient, publiquement également, les personnes croyantes ».

Drag Sethlas au Gala Drag Queen 2017. Photo de eldiario.es, sous licencia CC BY-SA

L’imprécision de la loi implique que le degré d’« offense » reste totalement subjectif et dépend de l’interprétation par le juge des faits dénoncés, et provoque une incertitude juridique considérable.

Isabel Elbal, professeur de droit pénal, explique dans eldiario.es que tous ces prétendus « délits » pouvaient déjà être dénoncés par une procédure civile, même si les sanctions étaient mineures. En outre, une action civile ne peut être engagée que par la partie concernée. La procédure pénale est ouverte aux accusations privées, ce qui, ajouté à l’imprécision précitée de la loi, a conduit les personnes et les organisations d’extrême droite ou proches du fanatisme religieux à porter plainte pour des raisons des plus absurdes.

C’est par exemple le cas de l’affaire (ultérieurement classée) contre Dani Mateo et Gran Wyoming, dénoncés par l’Association pour la défense du Valle de los Caídos (« vallée de ceux qui sont tombés »), un monumental mausolée construit après la guerre civile espagnole où se situe la sépulture de Franco, à cause des commentaires humoristiques concernant l’esthétique de la gigantesque croix qui couronne ce lieu.

L’Association espagnole des avocats chrétiens est également à l’origine de dénonciations qui ont défrayé la chronique, comme celle qui, il y a un an, a traduit en justice Drag Sethlas pour le spectacle avec lequel elle a gagné le Gala Drag Queen del Carnaval de Las Palmas en 2017. Cette plainte a finalement été classée par la juge. Les protagonistes de la procession du « Santísimo Coño Insumiso » n’ont pas eu cette chance, puisque la Cour de Séville a rouvert leur affaire après que cette même association a formé un recours contre le non-lieu.

Affiche du carnaval de La Coruña de 2017. Image de eldiario.es, publiée sous licence CC BY-SA

L’une des affaires les plus étonnantes reste celle de la plainte déposée par la présidente de l’Association des veuves de Lugo contre le conseiller en charge de la culture de La Coruña à cause de l’affiche du carnaval de la ville, qui présente un bonhomme déguisé en pape. Une plainte elle aussi classée.

Même si la plupart de ces affaires n’ont pas eu de suites pénales, nombre d’autres ont donné lieu à des sanctions de sévérité diverse, sans oublier les coûts psychologiques et financiers que provoquent de telles accusations pour les personnes dont le seul tort consiste à avoir exercé leur droit à la liberté d’expression, théoriquement protégée par la Constitution.

Dans son article ¡Menudo Cristo! ¿Qué hacemos con el delito de blasfemia?, Joaquín Urias, professeur de droit constitutionnel, considère que la jurisprudence espagnole reste excessivement liée aux principes et aux valeurs franquistes.

La sobrevaloración del fenómeno religioso -especialmente católico- permite que todavía se utilice a menudo un parámetro religioso para decidir los límites de la libertad de expresión.

El derecho penal puede perseguir las ofensas contra quienes practican una religión. Pero no corresponde a los practicantes definir qué es lo ofensivo.

Le statut dont bénéficie le phénomène religieux, notamment catholique, permet à cette dimension d’être encore souvent prise en compte pour restreindre la liberté d’expression.

Le droit pénal offre la possibilité de poursuivre les offenses visant des fidèles d’une religion, mais il n’appartient pas aux pratiquants de définir ce qui est offensant.

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