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Les autorités russes font tout (et n'importe quoi) pour pousser la participation à l'élection présidentielle du 18 mars

Des Russes manifestent contre des élections qu'ils estiment non loyales. Photo Evgeny Feldman pour navalny.feldman.photo, CC-BY-NC

La campagne présidentielle de cette année prend les voies les plus étranges de l'histoire de la Russie contemporaine. Elle se limite à tenter de convaincre ceux des Russes qui ne sont pas des admirateurs du Président Vladimir Poutine, ou qui ne sont simplement pas des électeurs décidés à se rendre aux bureaux de vote et glisser leur bulletin dans l'urne, Pour quelque candidat que ce soit. Pour quoi faire ? Pour prêter une légitimité à ce qui est considéré comme joué d'avance : la réélection de Poutine. 

L'inquiétude des autorités russes sur l'abstention tourne à l'obsession quasi fiévreuse, avec vidéos de propagande anonymes et homophobes, utilisation dans les magazines pour hommes d'une imagerie sexualisée de l'accomplissement de leur “devoir civique” et sites web comme celui de la compagnie aérienne russe Aeroflot exhortant leurs visiteurs à voter.

Tout le monde s'attend à une victoire de Poutine avec une marge si colossale (comme déjà fait trois fois depuis 2000) à l'élection présidentielle du 18 mars que non seulement il a à peine, voire pas du tout, fait campagne, mais qu'il n'a même pas pris la peine de se laisser filmer pour son propre clip de campagne, qui a dû être assemblé à partir d'images d'archives. Ni même de paraître en public dans le mois précédant la date du scrutin, si ce n'est pour éteindre les rumeurs de maladie terminale ou de révolution de palais.

Poutine n'a pas paru à sa propre désignation, n'est pas venu à son enregistrement de candidature, a refusé de débattre, a presque disparu des écrans. Je commence à m'inquiéter pour son investiture.

Quant aux autres candidats, faire la course pour un résultat à un seul chiffre paraît même trop ambitieux : parmi les huit noms sur le bulletin de vote, cinq semblent assez séduisants pour totaliser un ambitieux 2 % des électeurs russes, selon les derniers sondages. Les deux candidats restants, qui ne sont ni Vladimir Poutine ni des personnalités politiques insignifiantes, accepteront volontiers 7 % comme une victoire éclatante.

L'un, Vladimir Jirinovski, dont le parti Libéral-démocrate de Russie n'est ni libéral ni démocrate (selon la définition communément admise, il serait plutôt un parti populiste d'extrême-droite), est candidat à la présidence pour la sixième fois depuis 1991. Son meilleur résultat a été de 9,35 % en 2008, et il ne peut espérer battre son record personnel cette fois, à en croire les sondages les plus généreux.

L'autre, Pavel Groudinine, candidat du Parti Communiste sans en être membre, est constamment la cible d'attaques féroces des médias d’État et loyalistes, de commentateurs et d'innombrables bots et trolls en ligne sur sa supposée hypocrisie. Groudinine, PDG d'une entreprise prospère d'agro-business, est notoirement fortuné, probablement au-delà de ses déclarations officielles de revenus.

Si le principal suspense de ce cycle électoral en Russie est de savoir si ce sera Groudinine ou Jirinovski qui arrivera second avec 7 % (ou si l'ultra-libérale Ksenia Sobtchak, la seule femme de la compétition, pourra franchir le plafond de 1 %), l'indifférence des Russes n'étonnera personne.

L'attention se focalise donc non pas sur une des personnes figurant sur le bulletin de vote, mais sur la participation elle-même. Les articles des médias, basés sur les fuites du Kremlin, donnent “70/70” pour cible : 70 % des voix pour Poutine avec 70 % de participation.

Les responsables de terrain sont si anxieux de remplir les attentes irréalistes qui leur sont imposées que certains anticipent, à l'exemple de la commission électorale de Toula, qui a publié les chiffres de participation trois semaines avant le jour du scrutin :

Mettre ainsi dans un enclos les votants pour ces “élections” est sans précédent. Il n'y a encore jamais eu de telles “technologies politiques” en Russie. Vous, je ne sais pas, mais moi, déjà enfant je n'aimais pas le cirque. Je ne vais pas assurer au kremlin [sic] la participation qu'ils veulent. La commission électorale de Toula a publié par erreur le taux de participation aux élections qui n'ont pas encore eu lieu. Qu'est-ce qu'il vous faut encore comme arguments ?

Il y a encore les cas signalés de coercition, comme ces étudiants de Rostov-sur-le-Don menacés d'expulsion de leurs dortoirs s'ils ne se présentent pas dans les bureaux de vote. Ou ces employés âgés de conseils municipaux locaux envoyés faire du démarchage électoral au fin fond des banlieues moscovites à l'aide d'une appli chancelante sur des iPhones qu'on leur a dit d’ “emprunter à leurs petits-enfants”.

‘…baissons la participation et regardons la bêtise et la peur s'étaler au grand jour’

Mais ce sont ces campagnes sur internet qui provoquent le plus de retours de bâton de leurs cibles, les internautes russes dotés de jugeote et d'esprit critique. Des vidéos sans nom d'auteur les dépeignant comme des adolescents frustrés sexuellement ou comme des beaufs débraillés et passifs apparaissent sur les médias sociaux.

La vidéo ci-dessous parue en février 2018 montre un abstentionniste-type tourmenté par des cauchemars homophobes :

Eugene Kazachkov, un scénariste moscovite, raconte sur Facebook une autre vidéo de cet acabit qui serait en cours de réalisation :

Все уже насладились роликом, где “простой народ” пугают геями, пионерами и призывом в армию в 52 года, чтобы загнать на “выборы”. Теперь агитаторы готовятся обрабатывать гнилую интеллигенцию, либерастов и креаклов.

Один мой знакомый иностранец ищет актёрскую подработку, и вот его агент прислала ему предложение сняться за 10 тысяч рублей в ночь с 23 на 24 февраля в «социальном ролике» (см. скриншоты сценария). Он стал расспрашивать, кто заказчик и cette  этой “общественно важной рекламы”, но агент сказала, что они уже нашли другого актёра и перестала отвечать.

Какие выводы мы можем сделать из всего этого?

1. Не нужно сомневаться в важности явки на предстоящих “выборах” и лютой борьбы наверху за её повышение. Они агитируют не за конкретного кандидата (конкретный победит в любом случае), а за легитимность процедуры и результата.2. Деньги на эту агиткампанию разворовываются, потому что ролики придумывают не профессионалы, а хрен знает кто. Первое правило рекламы: не решай проблему, которой нет. “Покупайте наш шампунь, и у вас из жопы перестанет вылезать макака” – это смешной и броский ход. Все поржут, но шампунь не купят.

3. Они верят в пропаганду, которую сами выдумали, а реальность и здравый смысл их вообще не волнуют. Все креаклы знают, что хамон и пармезан исчезли не из-за санкций, а из-за антисанкций, которые ввёл основной кандидат, иностранцы тут ни при чём, митингов никто не боится, и с пустыми полками магазинов всё это могут связать только “восемьдесят шесть процентов”, но для них сняли другой ролик. Но раз эти “стратеги” утверждают, оплачивают и производят такие ролики, значит их представления о людях, об обществе, о нас с вами уже далеко за пределами адекватности. Они живут в мире говорящих фиолетовых грибов.

В общем, снижаем явку и продолжаем наблюдать, как глупость и страх сами себя разоблачают.

Tous ont déjà apprécié cette vidéo où on fait peur à un “homme du peuple” avec des gays, des Pionniers [organisation de jeunesse en URSS] et un enrôlement dans l'armée à l'âge de 52 ans, pour l'acculer à “voter”. A présent les mêmes agitateurs s'apprêtent à traiter l'intelligentsia pourrie, les libéraux et les créateurs [NdT : les mots employés ici en russe pour ces deux dernières catégories ont des suffixes péjoratifs].

Un étranger que je connais cherche des petits boulots d'acteur, et son agent vient de lui trouver une offre de tournage dans une vidéo “publicitaire d'intérêt social” à 10.000 roubles [143 euros] pour la nuit du 23 au 24 février (ci-joint capture d'écran du scénario reçu). Il a posé des questions sur qui étaient le commanditaire et le producteur de cette “publicité d'intérêt social”, mais l'agent lui a dit qu'ils avaient déjà trouvé un autre acteur et a cessé de répondre.

Quelles conclusions tirer de tout ça ?

1. Il ne faut pas mettre en doute l'importance qu'ils [les autorités russes] attachent à la participation dans ces “élections” et leur lutte féroce pour l'accroître. Ils ne font pas de la propagande pour un candidat en particulier (qui l'emportera dans tous les cas) mais pour la légitimité de la procédure et des résultats.

2. L'argent pour cette propagande est jeté par les fenêtres, parce que ces vidéos n'ont pas été élaborées par des professionnels, mais par le diable sait qui. Première règle dans la publicité : ne pas résoudre un problème qui n'existe pas. “Achetez notre shampooing et le macaque cessera de sortir de votre cul” est un coup drôle et flashy. Tout le monde se fendra la poire, mais personne n'achètera le shampooing.

3. Ils croient à la propagande qu'ils ont conçue et ne se soucient pas du tout de la réalité et du bon sens. Tout “créateur” [un mot péjoratif est utilisé dans le texte russe] sait que le jambon espagnol et le parmesan ont disparu non pas à cause des sanctions, mais à cause des contre-sanctions prises par le candidat principal, les étrangers n'y sont pour rien, personne n'a peur des rassemblements, et les seuls qui puissent mettre ça en rapport avec les rayons vides des magasins sont les “86 pour cent” [le taux d'approbation de Poutine], mais pour ceux-là on a tourné une autre vidéo. Mais si ces “stratèges” approuvent, financent et produisent de telles vidéos, cela veut dire que leur représentation des gens, de la société, de vous et moi, sont déjà loin des bornes de la réalité. Ils vivent dans un monde peuplé de champignons violets parlants.

Bref, baissons la participation et continuons à observer la bêtise et la peur s'étaler au grand jour.

Une capture d'écran du script supposé de la vidéo était joint au post. Le voici :

Cette capture d'écran montrerait le script d'une vidéo de propagande promouvant les élections présidentielles russes. Capture d'écran par Runet Echo

Clip social — “Le Séducteur”

Scène 1.1-intérieur. Supérette. Jour.
Le héros, la vendeuse, l'étranger.

(Le héros examine la vitrine, à la recherche de quelque chose.)

INSCRIPTION SUR L’ÉCRAN : 18 mars 2018

VOIX (à la radio): Le pays vote aujourd'hui pour les élections présidentielles, dont dépendra l'avenir de notre pays…

(Le HÉROS s'approche du comptoir et s'adresse à la VENDEUSE)

Le HÉROS: B'jour ! Il n'y a plus de fromage français ?

La VENDEUSE (lasse): Non…

L’ÉTRANGER (parlant de derrière le HÉROS, avec un accent): Vous pouvez faire revenir le fromage…

(Le HÉROS ignore l’ÉTRANGER et s'adresse de nouveau à la VENDEUSE.)

Le HÉROS (avec espoir): Ou du jambon espagnol ou portugais ?

La VENDEUSE (irritée): Ni l'un ni l'autre !

Le HÉROS: Maudites sanctions…

L’ÉTRANGER (il chuchote de derrière à l'oreille droite du HÉROS, avec un accent): Elles peuvent être levées, vous savez.

Le HÉROS (qui s’aperçoit enfin de la présence de l’ÉTRANGER et se tourne vers lui): Ça m'intéresse, et par quel moyen ?

L’ÉTRANGER (il parle avec un accent): Il vous suffit d'ignorer les élections présidentielles et tout s'arrangera.

(Le HÉROS est pensif.)

Scène 2.2, Supérette. Jour.
Le héros, la vendeuse, l'étranger.

INSCRIPTION SUR L’ÉCRAN : Une semaine plus tard.

(Le HÉROS entre dans le magasin, regarde les rayons vides. La VENDEUSE s’ennuie derrière sa caisse. On entend la radio en bruit de fond.)

VOIX (à la radio): La participation aux élections présidentielles en Russie a été partout inférieure à 20 pour cent, ce qui a conduit les pays occidentaux à déclarer le résultat illégitime. Rassemblements et grèves paralysent le pays.

(Le HÉROS voit l’ÉTRANGER dans le coin et s'approche de lui.)

Le HÉROS: Où sont passés les produits ? Vous n'aviez pas promis que ça irait mieux ?

L’ÉTRANGER (en anglais): Sorry, I don’t understand [Excusez-moi, je ne comprends pas].

Le HÉROS: Quoi ? C'est à cause de vous que je n'ai pas voté à ces élections !

L’ÉTRANGER: (en anglais): Can you help me? I’m looking for (accent) Ploschad Revolutsii! [Pouvez-vous m'aider ? Je cherche Ploschad Revolutsii! (prononcé avec un lourd accent – la place de la Révolution]

(Le HÉROS est sous le choc, il vient soudain de comprendre.)

FOND D’ÉCRAN: Élections 2018.

VOIX OFF: 18 mars, élections présidentielles en Russie. Le destin du pays est entre vos mains.

‘Des blagues nauséabondes suintantes de sous-entendus sexuels’

Autre scandale de la campagne électorale, celui qui éclabousse MAXIM Russia, un magazine masculin populaire. Ce qui en fait la particularité, c'est que son rédacteur en chef, Alexander Malenkov, critique ouvertement le gouvernement russe et a publié maints articles satiriques acérés sur la politique russe.

En octobre 2017, une vidéo postée sur la chaîne YouTube de MAXIM a usé d'une imagerie sexuelle provocante pour promouvoir le “choix adulte” de voter aux élections du 18 mars.

MAXIM Russia et Malenkov ont essuyé de nouvelles critiques récemment, quand une collection d’autocollants est apparue sur Vkontakte, le très populaire réseau social russe. Ces autocollants, proposés pour servir d’emojis dans les posts sur Vkontakte et dans son service de messagerie, utilisent des images suggestives de jeunes femmes pour promouvoir la “responsabilité civique” qu'est le vote.

Parmi les autocollants de l'image : “Je t'attends dans l'isoloir !”, “Faisons-le ensemble”, “Tu veux le faire comme un adulte ?”, “Je peux tout de suite ?”, “Tu peux m'aider pour mon vote par procuration ?”…

Tweet : “Vkontakte a dévoilé une série d'autocollants à thème électoral, qui craignent au possible. Il nous semble que des blagues nauséabondes suintantes de sous-entendus sexuels ne sont pas le meilleur moyen d'accroître la participation.”

Outre que de nombreux internautes ont trouvé ces autocollants surtout grossiers et manipulateurs, il s'est avéré par la suite qu'ils étaient un plagiat d'une série d'illustrations apolitiques dessinées par une autre artiste, Valeria Fortuna, qui a accusé MAXIM de vol de propriété intellectuelle. Après des échanges d'arguments sur divers médias sociaux, MAXIM a admis que ces autocollants avaient bien été commandés par le magazine. Vkontakte les a ensuite retirés.

TJournal.ru, un site d'information russe spécialisé dans le web et les technologies, a aussi fait reconnaître à Malenkov que ces autocollants, tout comme la vidéo YouTube mentionnée ci-dessus et la communauté Vkontakte Только для взрослых (“Pour adultes seulement”) dédiée à la promotion des élections de mars 2018, faisaient partie d'une campagne commandée par une agence publicitaire. Malenkov a toutefois refusé de dévoiler son nom ainsi que le montant du contrat. 

Les élections de 2018 posent un défi inédit au pouvoir russe, visible dans l'anxiété dont il fait preuve : les fraudes électorales alléguées ne doivent pas être trop évidentes, mais une faible participation saperait la légitimité de Poutine comme président de tous les Russes, et pas seulement de ceux qui ont pu être poussés à voter ou ont été contraints par leurs employeurs.

Ces dispositifs maladroits et frustes réussiront-ils à attirer les gens dans les bureaux de vote, ou finiront-ils par dissuader même les plus apolitiques des électeurs ? Pas étonnant qu'Alexeï Navalny, interdit de candidature à la présidence, appelle au boycott de ces élections — au prix d'une réaction brutale des autorités.

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