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La censure de retour en Tunisie ? La justice interdit le challenge en ligne ‘Blue Whale’

L'enquête sur des groupes VKontakte mystérieux pleins d'images de baleines et de papillons dont Novaïa Gazeta prétend qu'ils amènent des adolescents à se donner la mort a laissé l'opinion sceptique. Image de VKontakte.

Sauf indication contraire, tous les liens sont en français .

Un tribunal tunisien a ordonné aux autorités de censurer deux défis en ligne qui auraient conduit des adolescents à se suicider. La question a soulevé des inquiétudes du public au sujet de l'automutilation – mais aussi de la censure arbitraire d'Internet.

La décision demande à l'Agence Tunisienne Internet (ATI) de bloquer l'accès aux jeux Blue Whale Challenge et Mariam, même si ATI n'a aucun mandat légal pour bloquer des contenus en ligne.

Le Blue Whale Challenge (Défi de la Baleine Bleue) est un jeu en ligne décentralisé où les joueurs sont chargés d'effectuer des tâches spécifiques qui incluent l'automutilation. Après cinquante jours – dans certains cas documentés – on leur dit de se suicider. Mariam [en] est un jeu d'horreur développé en Arabie saoudite qui tourne autour d'une fille perdue, que les joueurs aident à retrouver le chemin de la maison.

À part le fait que cela emmènerait ATI au-delà des limites de son mandat légal, l'ordre du tribunal de “bloquer” le Blue Whale Challenge ne reconnaît pas non plus la nature décentralisée du jeu. Blue Whale n'est pas hébergé sur une seule plate-forme, mais il est plutôt géré par divers administrateurs anonymes interagissant avec des joueurs dans des groupes de discussion de médias sociaux privés.

Le jeu est apparu pour la première fois en Russie à la mi-2016, après avoir prétendument entraîné des suicides et des tentatives de suicide dans un certain nombre de pays. Grâce à diverses mesures légales, les autorités russes, kazakhes et kirghizes ont toutes tenté de réduire l'accès des enfants au jeu en fermant les groupes VKontakte [en] où le jeu est hébergé, aux côtés d'autres groupes considérés comme favorisant l'automutilation.

En 2017, lorsque le jeu est devenu populaire en Chine, les principales plateformes de médias sociaux comme Baidu et Sina Weibo ont commencé à fermer [en] tous les forums de discussions contenant des mots-clés comme “Blue Whale” ou “Blue Whale game”.

Les autorités tunisiennes réagissent à la peur qu'a le public de Blue Whale

Ce n'est que récemment que le jeu a pris de l'importance en Tunisie. En décembre dernier, l'Agence nationale de sécurité informatique (ANSI) a mis en garde les parents contre le jeu Blue Whale Challenge. Tout en rappelant [ar] qu'elle ne peut bloquer aucun contenu en ligne car cela ne fait pas partie de sa mission, l'agence a conseillé aux parents d'utiliser un logiciel de contrôle parental, malgré les limites de cette solution, compte tenu de la nature décentralisée du jeu.

En mars, cinq adolescents tunisiens qui auraient joué au Blue Whale se sont suicidés. Leurs parents, qui ont trouvé leurs enfants pendus dans leurs chambres, disent qu'ils sont morts en raison de leur dépendance à ces jeux en ligne. Trois autres ont tenté de se suicider mais ont été sauvés in extremis.

En février, l'association des parents d'une école locale et le délégué à la protection de l'enfance de la ville de Sousse ont intenté un procès pour ordonner à l'Agence tunisienne Internet de bloquer l'accès aux deux jeux.

Dans un jugement rendu le 6 mars 2018, le Tribunal de première instance de Sousse a ordonné à l'ATI de bloquer l'accès aux deux jeux, arguant qu'ils représentaient un danger pour les jeunes dans le pays.

Les implications de cette décision, si elles sont confirmées en appel, créeraient un nouveau précédent pour la censure d'Internet en Tunisie. Si le jugement final est en faveur des plaignants, il obligera l'agence à censurer les deux jeux. Même si cela pourrait être techniquement impossible dans le cas de Blue Whale, cela constituerait une jurisprudence sur laquelle pourraient reposer d'autres demandes de censure de contenus – qui pourraient être nettement plus préjudiciables à l'intérêt public.

Echos de l'ère Ben Ali ?

L'ATI était autrefois connue comme l'instrument de la censure de la dictature du président déchu Zine el Abidine Ben Ali. Créé en mars 1996, le mandat officiel de l'agence était de développer l'Internet en Tunisie sans se contenter d'être la seule passerelle pour la connectivité internationale en tant que point d'échange Internet. Mais en même temps, et jusqu'à la révolution, l'ATI avait reçu des ordres de la présidence et du gouvernement pour contrôler toutes les informations en ligne [en] même si elle n'avait pas le mandat légal de censurer les contenus ou d'espionner les utilisateurs.

Après les soulèvements populaires et l'éviction de Ben Ali en janvier 2011, les autorités intérimaires ont mis fin aux pratiques de censure de l'internet et l'ATI a adopté des réformes [en] pour couper avec l'image de censeur sur Internet en se concentrant uniquement sur le mandat légal qu'elle était censée remplir. Des poursuites comme celles-ci compromettraient de telles réformes et pourraient renvoyer l'ATI à un rôle de censeur.

Et la décision de justice de ce mois-ci n'est pas la première tentative de ramener la censure en ligne dans la Tunisie post-révolutionnaire. En mai 2011, un groupe de plaignants représentés par trois avocats a poursuivi l'ATI pour interdire l'accès aux contenus pornographiques en ligne, également pour des raisons de protection de l'enfance.

L'ATI a fait appel de la décision du tribunal, et a perdu en août de la même année. Mais en février 2012, l'agence a obtenu un deuxième recours et la Cour de cassation a renvoyé l'affaire devant la cour d'appel. En juin 2013, la Cour d'appel s'est prononcée [en] en faveur de l'agence.

En réponse à la récente décision du tribunal sur les jeux, le patron de l'ATI, Jawher Ferjaoui, a réitéré l'engagement de son agence à respecter les droits constitutionnels des utilisateurs et la liberté de l'Internet et a promis de faire appel du jugement.

Dans une interview à la radio Shems FM, il a déclaré :

Bien que nous respections l'ordre du tribunal et la demande des parents, notre mission n'est pas de censurer Internet. Puisque la protection des droits et libertés est notre priorité absolue, nous contesterons la décision de censure dès que nous aurons reçu l'ordre officiel. Nous expliquerons pourquoi il est absurde de demander une telle solution.

[Transcription audio de l'auteur]

Ferjaoui a ajouté que l'ATI proposera bientôt un nouveau service de contrôle parental appelé “Ammar Kids”, qui est une connexion Internet filtrée “à la source”. Avec ce nouveau service, les parents pourront s'abonner à un plan Internet filtré, plutôt que de s'abonner à un plan Internet, puis d'acheter le logiciel commercial de contrôle parental à installer et à activer.

Malgré les progrès de la liberté d'expression et de la liberté sur Internet [en] notamment la constitution de 2014 [en] garantissant le droit à l'accès aux réseaux d'information et de communication à l'article 32, il semble que le public ne soit pas uniformément convaincu des valeurs défendues.

Et bien que le contenu du jeu Blue Whale soit profondément troublant, il est important que le débat public sur cette question reconnaisse que les jeux en ligne ne sont qu'un facteur parmi les tendances à l'automutilation et au suicide chez les adolescents. Il y a eu une augmentation alarmante du taux général de suicide chez les jeunes ces dernières années. Selon le rapport du ministère de la santé publié en décembre 2017, il y a eu 49 cas de suicide documentés chez des jeunes âgés de 10 à 19 ans en 2016. Ces actes ont été attribués à la violence, à la pauvreté, à la pression et au harcèlement à l'école.

Les experts ont également pesé sur la question. Sur Facebook, le journaliste et activiste H. El Mekki a commenté [ar] la nécessité pour les parents – peu importe ce qui est ou n'est pas accessible en ligne – d'apprendre à leurs enfants à naviguer sur Internet :

… pour protéger vos enfants de Blue Whale, faites la même chose que pour les protéger contre des contenus pour adultes et la pédophilie, la violence ou l'obscénité : regardez ce qu'ils font en ligne, parlez de ce qu'ils voient et entendent en ligne, installez des logiciels de contrôle parental dans leurs téléphones …. Tout comme le monde, l'Internet a des endroits qui ne sont pas pour les enfants et des lieux où même les adultes devraient plutôt ne pas aller. Si vous ne pouvez pas protéger vos propres enfants, personne ne pourra le faire, pas le système judiciaire, ni la police ni l'ATI.

Les tentatives visant à limiter l'accès à ces deux jeux peuvent empêcher certains enfants d'interagir avec ce type de matériel, mais cela n'empêchera pas totalement les enfants et les adolescents tunisiens de s'auto-mutiler. Les parents et les familles auront toujours un rôle essentiel à jouer pour aider leurs enfants à naviguer dans les contenus en ligne et leurs propres difficultés émotionnelles.

Ce qui est certain, c'est que la décision du tribunal, si elle était maintenue, marquerait le retour de la censure arbitraire dans un pays qui était autrefois un laboratoire d'essais [en] pour les technologies de filtrage et de surveillance. Pour les utilisateurs tunisiens qui ont expérimenté la censure [en] sur Internet avant la révolution – et ses conséquences désastreuses – la récente décision judiciaire représente un pas dans la mauvaise direction.

La première cause de suicide est la dépression non traitée. La dépression est traitable et le suicide est évitable. Vous pouvez obtenir de l'aide auprès des lignes de soutien téléphonique confidentielles pour les personnes suicidaires et celles en crise émotionnelle. Visitez Befrienders.org [en] pour trouver une ligne téléphonique d'assistance pour la prévention du suicide dans votre pays. En France, vous pouvez contacter l'association SOS-Amitié.

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