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A la recherche du mot “Indios” en Equateur et au Venezuela : Une leçon de langue et de données

Dans notre travail avec le projet NewsFrames de Global Voices, nous utilisons les data pour créer des articles basés sur des preuves et explorant un large spectre de sujets. Ces données peuvent nous fournir des aperçus passionnants et guider nos recherches vers des conclusions surprenantes. Toute personne qui travaille dans le domaine de la recherche qualitative sait que même dans le cas où la «recherche approximative» pourrait mener à des constatations judicieuses, la chance n'est pas toujours de notre côté. La difficulté avec les data est qu'elles n'éclairent pas toujours les questions auxquelles vous voulez répondre. Cet article raconte ce qui arrive quand les data ne sont pas compatibles avec les résultats que nous nous attendions à trouver.

L’Instantané culturel est un type d'article de NewFrames qui examine les schémas de discours dans le traitement médiatique des thèmes culturels. Ces articles sont de nature qualitative, basés sur la découverte et nous aident à obtenir des perspectives intéressantes sur la façon dont certains sujets sont traités dans les médias. J'ai d'abord été inspirée d'écrire cet article d'Instantané culturel sur le mot «indios» (Indiens) après avoir regardé une vidéo virale sur YouTube qui a créé des tensions entre les Vénézuéliens et les Équatoriens et a soulevé des questions sur la représentation des personnes autochtones dans les médias.

La vidéo, partagée en septembre 2017 et retirée par la suite, montre des interviews avec des vendeurs de rue équatoriens, leurs différents clients, ainsi qu'avec des vendeuses de rue vénézuéliennes travaillant à Quito, capitale de l'Équateur. Cette vidéo a provoqué un tollé pour plusieurs raisons. Pour commencer, le créateur de la vidéo a montré aux personnes interviewées des images sexuellement connectées de femmes vénézuéliennes qui ont par suite incité des commentaires sexuellement explicites sur ces femmes vendeuses des rues. Il a également posé aux vendeurs équatoriens des questions sur les migrants vénézuéliens, ce qui a suscité des commentaires xénophobes. Le point culminant de la vidéo était une réponse d'une vendeuse de glaces vénézuélienne. Après avoir demandé à plusieurs reprises pourquoi elle préférait les hommes vénézuéliens aux hommes équatoriens, elle a déclaré que les Équatoriens :

…son feos porque parecen indios.

… sont moches parce qu'ils ont l'air d'Indiens

De nombreux Équatoriens se sont tournés vers les médias sociaux pour exprimer leur mécontentement de ces commentaires, tandis que d'autres se sont d'abord demandé pourquoi le fait d'être appelé «indien» était considéré une insulte.

La controverse créée par cette vidéo m'a poussée à rechercher les nuances du mot «indio» tel qu'il est utilisé dans les médias équatoriens et vénézuéliens, afin d'explorer les différentes représentations des populations autochtones dans ces deux pays. La représentation médiatique est un sujet d’investigation important pour NewsFrames, tandis que le projet Rising Frames — notre collaboration avec Rising Voices — offre une perspective sur l'image des groupes marginalisés dans les médias.

Il était important de prendre en compte certains facteurs linguistiques et historiques en travaillant sur cet article. L'Équateur et le Venezuela ont des relations différentes avec leurs populations autochtones et je m'attendais à découvrir à cet égard des différences importantes dans l'utilisation du terme dans les médias. L’Équateur a une population autochtone plus importante – environ 8% de ses citoyens s'identifient comme membres de l'une des 13 nationalités indigènes officiellement reconnues et plus de la moitié de la population du pays est d'origine autochtone. Les peuples autochtones équatoriens ont également créé des organisations politiques robustes pour lutter contre la discrimination systématique dans leur société. La population indigène du Venezuela représente une plus petite partie de la population totale – environ 2% – divisée en 34 groupes ethniques. La discrimination est plus ou moins cachée et les organisations politiques indigènes sont plus faibles.

Cependant, dans les deux pays, le terme «indio» est lié depuis longtemps à la discrimination raciale. En Amérique latine, «indio» est considéré comme un terme péjoratif dans la plupart des contextes formels ; le terme indigène y est préféré. En Équateur, les termes «pueblos originarios» (peuples originaires) et «nationalités autochtones» sont souvent les termes préférés et il n'est pas rare que les médias appellent des groupes ethniques spécifiques par leur nom, par exemple Shuar ou Sarayaku. “Indio” est largement dans l'usage courant au Venezuela mais est considéré comme politiquement incorrect dans les cadres formels. “Indigène” est le terme préféré dans les médias, les universités et les publications politiques. Au Venezuela, il n'est pas rare non plus d'utiliser le nom spécifique des groupes ethniques tels que Wayúu, Yukpa, Yanomami ou Warao.

Mon enquête consiste en la recherche du mot “indios” dans les bases de données de Media Cloud relatives au Venezuela et à l’Équateur (voir ci-dessous).

Qu'est-ce que Media Cloud ?

Media Cloud est une plateforme open source développée par le MIT Center for Civic Media et le Harvard Berkman Klein Center for Internet and Society. Media Cloud est développé pour rassembler, analyser, fournir et visualiser de  l'information tout en traitant des questions quantitatives et qualitatives complexes sur le contenu des médias en ligne.

Le mot “indios” était, en effet, une occurrence courante dans les médias vénézuéliens entre le 1er juin et le 30 septembre 2017, apparaissant dans 1 344 articles. Toutefois, la plupart des articles parlaient des Cleveland Indians, une équipe américaine de baseball. J'avais beau savoir que cette équipe était très connue au Venezuela, j'ai été surprise de constater que son nom était aussi populaire dans les résultats de recherche pour le terme “indio”. J'ai trouvé seulement 102 articles dans les médias équatoriens dans la même période, en majorité liés à l'Inde, le pays. Les publications qui se référaient à la population autochtone étaient principalement des articles d'opinion critiquant le racisme caché dans le pays.

Au milieu de tout ça, il y avait une autre surprise. La recherche du mot “indios” a également révélé un ensemble de publications sur le chavisme ou bien le “socialisme au 21ème siècle”. Il se trouve que les médias gouvernementaux vénézuéliens publient parfois des articles qui définissent leur idéologie comme étant le combat des «Indiens bolivariens» contre le capitalisme néolibéral.

Confusion et limites dans l'exploration des data

Les données que j'ai examinées n'ont pas abouti à éclairer ma question sur les utilisations contrastées du mot «indios» en Équateur et au Venezuela. La majeure partie des data apparaissant dans mes requêtes sur le mot «indio» n'étaient pas liées aux communautés autochtones mais plutôt à d'autres utilisations du terme. L'apparition du mot «indios» comme référence à l'équipe de baseball américaine dans les médias vénézuéliens montre justement comment les homonymes et d'autres particularités linguistiques compliquent les recherches sémantiques dans le data journalisme. Et si je n'ai pas été en mesure de trouver assez d'informations pertinentes pour écrire mon article d'Instantané culturel, j'en suis sortie avec les leçons suivantes en ce qui concerne le data journalisme :

Leçon un : Pour les termes à significations multiples, des résultats non pertinents risquent de rendre la recherche plus difficile. Parfois, le ratio entre les résultats pertinents et les résultats non pertinents est trop faible pour arriver à une connaissance ayant du sens.

Leçons deux et trois : Le silence peut aussi s'avérer signifiant mais peut signaler aussi d'autres nuances et complexités. Ainsi probablement, si le terme «indios» a été peu utilisé dans les médias vénézuéliens et équatoriens pour désigner les populations autochtones, c'est qu'il est considéré comme politiquement incorrect. Cependant, l'absence de «indios» dans le discours public peut aussi laisser penser un évitement dans la discussion du racisme caché ce qui en fait une requête beaucoup plus compliquée à formuler.

Finalement, leçon quatre : Les data journalistes doivent être prêts à renoncer à leurs articles lorsque les données trouvées ne sont pas assez solides pour étayer leurs intuitions.

En fin de compte, j'ai renoncé à écrire cet article d'Instantané culturel, mais j'ai pensé qu'il était important de relater à sa place cette histoire d'échec, afin de reconnaître que même si les articles basés sur les data ne sont pas toujours simples, cela ne signifie pas que ça ne vaille pas la peine de poser ces questions. Nous continuons à investiguer parce que nous savons que l'enquête manquée d'aujourd'hui est la base d'un aperçu plus profond dans le futur.

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