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Liban : en direct à la télévision avec son employeur, une employée de maison migrante rétracte ses accusations

Lensa Lelisa en direct sur un programme libanais alors qu'elle est encore dans un lit d'hôpital. Source: la page Facebook de This is Lebanon.

Le 31 mars, Global Voices a publié [fr] un billet sur la situation de Lensa Lelisa, une travailleuse domestique immigrée éthiopienne âgée de 21 ans qui accusait ses parrains libanais, la famille avec laquelle elle vivait et travaillait, de l'avoir maltraitée. Cherchant à échapper à tout prix, dit-elle, elle a sauté du balcon du deuxième étage et s'est cassé les jambes.

Son témoignage vidéo, en amharique avec sous-titres anglais, a été publié sur la page Facebook du collectif “This is Lebanon”, qui expose les abus auxquels sont confrontées les employées de maison immigrées au Liban. Il a été filmé avec l'aide de la tante de Lensa Lilesa, Ganesh, qui lui a rendu visite à l'hôpital.

Il a ensuite été révélé que ses employeurs dirigent une entreprise de haute couture appelée Eleanore Couture. Indignés, des dizaines de Libanais et de non-Libanais ont manifesté devant les bureaux de l'entreprise à Jdeideh, au nord de Beyrouth, et beaucoup d'autres ont participé à une campagne en ligne #IAmLensa pour sensibiliser le public.

Lire: Nouvelle tragédie humaine au Liban à cause du système de la kafala [fr]

Quand Lensa Lelisa est sortie de l'hôpital, ses employeurs l'ont ramenée chez eux malgré les accusations et le tollé qui a suivi de la part de nombreuses associations libanaises et non libanaises.

Mais cette histoire a pris une tournure encore plus troublante lorsque le programme télévisé Al Nashra de la chaîne de télévision (TV) libanaise Al Jadeed a accueilli, le 2 avril, l'un des employeurs de Lensa, Crystel, son avocate et Lensa elle-même, “dans une tentative de révéler la vérité, derrière ce qui est arrivé à Lensa, dans les dix minutes”, selon une vidéo publiée par This is Lebanon .

L'animateur parlait anglais avec Lensa et arabe, une langue que celle-ci comprend à peine, avec les deux autres femmes. Avec l'aide de traducteurs bénévoles, l'épisode de 12 minutes a été publié sur “This is Lebanon” avec des sous-titres en anglais et en amharique.

“Parce que je me vois brisée, je ne veux plus travailler ici”

Pendant l'émission, Lensa s'est rétractée et a affirmé être tombée accidentellement. L'animateur lui a ensuite demandé: “Vous êtes tombée ? Que faisiez-vous ?” À quoi elle répondit: “J'étendais mes vêtements sur le balcon”.

À ce moment-là, Crystel est intervenue et a dit: “J'ai insisté pour que Lensa apparaisse à la télévision aujourd'hui”, ce à quoi l'animateur a répondu: “Je ne m'attendais pas à ce que son état soit aussi mauvais”, faisant référence au fait que Lensa était encore alitée et ne pouvait pas marcher.

Lensa a alors déclaré qu'elle avait “menti” pour rompre son contrat de travail :

Because I want to go back to my country. Because I see myself broke I don't want to work anymore here, and to go back to my country.

Parce que je veux retourner dans mon pays. Parce que je me vois brisée, je ne veux plus travailler ici, et retourner dans mon pays.

Et elle s'est même excusée pour les problèmes qu'elle aurait causés :

She's good for me. All good for me. Madame too. […] I like her. She like me […] This is my wrong. The video is my wrong. […] Now I am asking this family, Khalil family, I'm sorry about this video. This video, I didn't think this bring problem for them.

Elle est bonne pour moi. Tous bons pour moi. Madame aussi. […] Je l'aime bien. Elle m'aime bien […] C'est ma faute. La vidéo est ma faute […] Maintenant, je demande à cette famille, la famille Khalil, je suis désolée pour cette vidéo. Cette vidéo, je ne pensais pas qu'elle poserait un problème pour eux.

Cette version contraste fortement avec ce qu'elle a déclaré en amharique lorsque ses employeurs n'étaient pas présents.

L'animateur a ensuite demandé à Crystel s'il était possible que Lensa ait trop peur de dire la vérité à la télévision en direct, étant donné qu'elle était obligée de retourner chez eux par la suite. Crystel répondit que non, et a affirmé que Lensa avait eu plusieurs occasions de demander de l'aide si elle en avait eu besoin. Crystel, il convient de le noter, a été initialement accusée par Lensa de l'avoir attaquée avec des ciseaux.

Cependant, Human Rights Watch a été informé par deux femmes éthiopiennes qui ont rendu visite à la jeune femme à l'hôpital qu'elle ne disait pas la vérité aux enquêteurs par crainte de représailles.

Dans la vidéo originale, Lensa déclarait :

[…] From the very beginning they were abusing me […] They tortured me and I couldn't do anything to save myself. They beat me everyday with an electric cable and wrapped my hair around their hands and dragged me around the room. They smashed my head into the walls. […] There were four of them abusing us. […] They took turns abusing us. […] He was pushing his fingers into my eyes. […] I said to myself, ‘How long can I carry on?’ […] There was another Ethiopian girl with me and the same things were happening to her.

[…] Ils m'ont maltraitée dès les premiers instants […] Ils m'ont torturée et je ne pouvais rien faire pour m'échapper. Tous les jours, ils me battaient avec un câble électrique et ils me traînaient à travers la pièce par les cheveux. Ils cognaient ma tête contre les murs. […] Ils étaient quatre à nous maltraiter. […] Ils y allaient chacun à leur tour. […] Il enfonçait ses doigts dans mes yeux. […] Je me suis dit : “Combien de temps vais-je tenir ?” […] Il y avait une autre fille éthiopienne avec moi et le même sort lui était réservé.

Accusations d'”intention cachée”

Al Jadeed a approché “This is Lebanon” et les a invités à l'émission, mais le groupe a refusé “de participer à ce cirque médiatique”.

Au cours de l'épisode et d'autres apparitions dans les médias, “This is Lebanon” et d'autres défenseurs des travailleurs migrants sont devenus des cibles de critiques.

Dans un autre reportage sur Lebanese Broadcasting Channel, Crystel a déclaré que “dans la famille Khalil, il n'y a pas de violence”. Elle a prétendu que “This is Lebanon” avait un “agenda caché” et utilisait le nom Eleanore Couture pour attirer l'attention. Elle les a également menacés de porter plainte contre les membres de l'association, les accusant de diffamation et se plaignant que le cas avait affecté ses affaires.

Dans l'émission d'Al Jadeed, l'avocate, qui représentait le foyer Khalil plutôt que Lensa, a argumenté d'une conspiration :

The situation we're seeing today in Lebanon is that there are a large number of organisations funded from abroad whose apparent goal is to support migrant workers. The truth is that there is a competition between these organisations to see who can get the media scoop. Whether it's true or not doesn't matter.

La situation que nous voyons aujourd'hui au Liban est qu'il y a un grand nombre d'organisations financées depuis l'étranger dont l'objectif apparent est de soutenir les travailleurs migrants. La vérité est qu'il existe une compétition entre ces organisations pour voir qui peut obtenir le scoop dans les médias. Que ce soit vrai ou non, ça n'a pas d'importance.

“This is Lebanon” a répondu à l'épisode par un long billet, en anglais et en arabe, avec une liste d'exigences comprenant :

1. Ensure Lensa’s safety by removing her from her employer’s house to a place where she is no longer in fear of retribution from her employer for speaking truthfully.
2. Ensure that Lensa is getting the medical care she needs for a speedy recovery.
3. Provide Lensa with the opportunity to talk with an Ethiopian social worker that will reassure her of her safety, provide her with her options, and to empower her to choose whatever she sees best fit.
4. Demand a proper investigation

1. Assurer la sécurité de Lensa en l'enlevant de la maison de son employeur et en la plaçant dans un endroit où elle n'aura plus peur de représailles pour avoir dit la vérité.
2. Assurer que Lensa reçoit les soins médicaux dont elle a besoin pour un prompt rétablissement.
3. Fournir à Lensa l'opportunité de parler avec un travailleur social éthiopien qui la rassurera sur sa sécurité, lui fournira ses options et lui donnera les moyens de choisir ce qui lui convient le mieux.
4. Exiger une enquête appropriée

Aucune garantie de protection pour que Lensa Lelisa puisse parler librement

Pendant ce temps, la tante Ganesh de Lensa a expliqué dans une autre vidéo publiée par “This is Lebanon” que lorsqu'elle était allée rendre visite à Lensa après que son témoignage avait été mis en ligne, elle n'avait d'abord pas eu le droit d'avoir une conversation privée avec elle. Cela a été confirmé par le quotidien libanais francophone L'Orient Le Jour qui a déclaré [fr] qu'elle n'y avait été autorisée qu'après une pression des médias sociaux.

Le 6 avril, Human Rights Watch a publié un rapport à ce sujet, dans lequel ils ont trouvé :

The [Lebanese] Internal Security Forces told Human Rights Watch that they had completed an investigation after speaking with Lelisa, another migrant domestic worker in the house, the employers, two forensic doctors, and the Ethiopian Embassy, and sent their report to the prosecutor’s office. However, the Internal Security Forces said they had not provided Lelisa with any guarantee of safety or protection to ensure that she was able to speak freely. “It’s the job of the embassy to provide reassurances or guarantees,” an official said.

Les Forces de sécurité intérieure [libanaises] ont déclaré à Human Rights Watch qu'elles avaient mené une enquête après avoir discuté avec Lelisa, une autre employée de maison migrante du foyer, les employeurs, deux médecins légistes et l'ambassade éthiopienne, et envoyé leur rapport au bureau du procureur. Cependant, les Forces de sécurité intérieure ont déclaré qu'elles n'avaient fourni à Lelisa aucune garantie de sécurité ou de protection pour s'assurer qu'elle pouvait parler librement. “C'est le travail de l'ambassade de lui fournir une assurance ou des garanties”, a déclaré un responsable.

La police libanaise et l'ambassade éthiopienne ont officiellement conclu que les allégations d'abus de Lensa étaient fausses.

Les travailleurs domestiques migrants au Liban ont demandé à plusieurs reprises la fin du fameux système de la kafala, qui lie le statut juridique du travailleur à son employeur, et la ratification de la convention 189 [fr] de l'Organisation internationale du travail qui garantit le respect des droits de tous les travailleurs domestiques.

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