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Une Roumaine au Royaume-Uni : la frontière étroite entre “migrante indésirable” et “collaboratrice bienvenue”

Alexandra Bulat, photo issue de sa page officielle à UCL reproduite avec son accord

Billet d'origine publié le 26 mars 2018. Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages web en anglais.

Quel est le visage humain du Brexit, le « divorce » du Royaume-Uni avec l'Union Européenne (UE) ? De nombreuses controverses demeurent, de même que le besoin de corriger le dispositif afin d'éviter des souffrances supplémentaires aux millions de personnes empêtrées dans une incertitude administrative ou faisant face à des règles et des règlements injustes et arbitraires.

Selon le journal The Sun, environ 3,6 millions d'Européens résident actuellement au Royaume-Uni, dont près de 600 000 enfants. Parmi eux, les citoyens d'Europe de l'Est ont été spécifiquement identifiés par les partisans du « Leave » (ceux défendant le retrait du Royaume-Uni de l'Union Européenne) comme des migrants « indésirables ». Ils sont souvent étiquetés comme des « profiteurs des allocations sociales, venus ici pour voler les emplois ». Ce sentiment n'est pas nouveau, car ils se sentent déjà comme des citoyens de seconde classe en raison des restrictions à l'emploi mises en place pour les immigrés d'Europe centrale et de l'Est lors de leur entrée dans l'Union Européenne. On peut soutenir que la décision du Royaume-Uni d'ouvrir son marché du travail à ces pays est ce qui a conduit l'électorat à devenir si opposés à l'immigration européenne.

Le photographe Deividas Buivydas a partagé quelques images fascinantes de Boston, dans le Lincolnshire, où les crispations contre les Européens de l'Est sont évidentes et l'angoisse post-Brexit est montante. La ville enregistre le plus haut taux de vote “Leave” en Grande-Bretagne avec 75,6% des votes et a été surnommée « la capitale du Brexit ». Elle accueille également la plus grande proportion d'Européens de l'Est de tout le pays.

L'histoire d’Alexandra Bulat, une jeune étudiante de Roumanie qui a fait carrière au plus haut niveau des institutions universitaires britanniques, offre également un exemple parlant, lorsqu'elle se réfère à la célèbre phrase de la Première ministre du Royaume-Uni Theresa May, prononcée en janvier 2017 :

Je suis une doctorante roumaine, assistante de l'enseignement supérieure et chercheuse. L'un de ceux dont @theresa_may fait l'éloge comme « les plus brillants et les meilleurs » dont « la contribution est la bienvenue ».

Pour les pensées de ce vendredi (#TuesdayThoughts), je veux vous partager mon histoire. Avant d'en arriver là où j'en suis, j'ai été une  « immigrée indésirable » en bien des points.

Mme Bulat a partagé son histoire dans une série de tweets fortement partagés qui sont résumés ci-dessous.

Mon premier contact avec le Royaume-Uni a été en 1997. Mon père avait obtenu un contrat temporaire du (National Health Service [fr], le Service national de santé britannique) en raison d'une pénurie de personnes qualifiées. Je suis allée à la crèche de l'hôpital pendant 7 mois, mais ma famille a décidé de retourner en Roumanie. Ma mère était sans emploi et les droits au travail de mon père étaient restreints.

Entre-temps, mes parents ont divorcé. J'ai fréquenté une école libre et j'ai sauté plusieurs classes dans les dernières années de mon lycée. J'ai grandi principalement avec des « enfants de la classe ouvrière » en faisant parfois des choses dangereuses. Mais j'ai obtenu la note maximale au Baccalauréat roumain et cela ouvre beaucoup de portes.

Je suis revenue au Royaume-Uni à 18 ans pour étudier. J'ai obtenu l'examen IELTS mais cela n'était pas suffisant pour comprendre ne serait-ce que la moitié de ce que mes collègues britanniques disaient. Aurais-je alors dû « être renvoyée » comme je ne pouvais discuter correctement en anglais pendant mes premiers mois ?

Trois ans plus tard, j'ai obtenu un diplôme avec mention Très Bien du Département de Sociologie de l'Université de Sussex. C'était une période sympa mais difficile. Ma mère était venue chercher du travail lorsque j'étais en deuxième année, et nous partagions un studio à ce moment-là. J'occupais divers emplois à mi-temps. J'ai rencontré mon conjoint britannique.

En 2015, j'ai reçu des propositions de Masters à la fois de l’Université de Cambridge et de celle d'Oxford. J'ai travaillé pendant l'été en tant que stagiaire à Londres pour faire des économies. Nous n'avions pas d'argent de côté et certainement pas assez pour payer les 10 000 £ de frais de scolarité. Aurais-je dû abandonner mes rêves ?

J'ai emprunté de l'argent à la banque pour payer les frais et j'ai accepté le Master en Philosophie (MPhil) proposé par Cambridge. J'avais à peine assez pour couvrir le premier trimestre de mon logement étudiant à l’université et aucune idée de ce que j'allais faire ensuite. Ma mère avait été licenciée et les choses ne s'arrangeaient pas.

À la même époque, l'un de mes collègues fut choqué d'apprendre mon expérience de l'université : « Donc tu n'as fait aucune classe préparatoire aux entretiens d'Oxford et de Cambridge ???  ». Nan ! C'est peut-être pourquoi j'ai échoué à mon entretien pour entrer en licence à Oxford malgré ma réussite à l'épreuve écrite. Oh ! sans compter mon anglais médiocre.

J'ai lu le guide de mon Master en Philo disant que nous ne devrions pas avoir d'activité rémunérée à côté. J'ai pourtant travaillé tout le long de mon Master et j'ai fini avec une note de 72% en tout [environ 15/20 dans le système de notation français]. En parallèle, ma mère a trouvé un travail et les choses sont retournées à la normale à peu près au moment où j'ai été diplômée, après m'être familiarisée pendant un an avec Sainsbury's Basic [une chaîne de supermarchés proposant des produits à bas coût].

Est-ce que ma mère et moi aurions dû être expulsées en raison de nos ressources insuffisantes à ce moment-là ? « Si vous ne faites pas une contribution claire, vous devez rentrer chez vous », affirment certains. La vie n'est pas une case à cocher comme peuvent l'être les catégories d'immigration des formulaires.

En 2016, après un été à travailler en contrat temporaire, j'ai accepté un doctorat intégralement financé à l’Institut des Études Slaves et d'Europe de l'Est de l'University College London (University College London School of Slavonic & East European Studies). C'était la meilleure chose qui pouvait m'arriver. J'étais triste de quitter l'université de Cambridge mais je ne pouvais me permettre de faire un doctorat sans financement. La concurrence est forte en sciences sociales pour obtenir des financements.

Alexandra Bulat. Photo gracieusement fournie et utilisée avec son autorisation.

L'emploi de ma mère a de nouveau fait l'objet d'une restructuration en 2017. Après avoir cherché un emploi pendant quelques mois, elle a décidé de partir en Allemagne. Elle s'inquiétait également des droits des ressortissants européens vivant au Royaume-Uni après le Brexit ((). Ils ne sont toujours pas garantis. Elle travaille désormais en Allemagne ; le Royaume-Uni a perdu un professionnel confirmé.

En 2018, tout se passe bien. Je parle couramment anglais, j'ai un charmant conjoint britannique et je suis à la moitié de mon doctorat. Mais, moi, comme les 3 millions d'Européens au Royaume-Uni () et les Britanniques vivant en Europe (), je suis toujours dans les limbes du Brexit (). Nos droits restreints () ne sont pas protégés en cas d'absence d'accord.

Dans l’esprit de beaucoup de personnes commentant de manière désobligeante sur les messages de , comme par exemple les histoires partagées dans les articles de , nous devrions être renvoyés chez nous, à moins d'être en permanence une machine à payer des impôts. Il est important de réaliser la complexité des histoires des migrants. Selon la logique de ces personnes, ma mère aurait dû être expulsée à chaque fois qu'elle a perdu son travail, et je n'aurais jamais dû être autorisée à entrer avec un faible niveau en anglais et des « ressources insuffisantes ». Toutes ces années, nous n'avons jamais réclamé une seule prestation sociale, pas même une indemnisation de chercheur d'emploi.

À tous ceux qui me disent d'arrêter de critiquer le statut de résident parce que « Tout va bien se passer pour moi, car je suis une doctorante et une immigrante qualifiée », je réponds : non. Je ne fermerai pas la porte derrière moi juste parce que j'ai réussi à devenir une « immigrante désirable ». On a promis les à tous.

Le 1er juin 2016, quelques semaines avant le référendum sur le Brexit [fr], la campagne de l'organisation « Vote Leave » (en faveur de la sortie de l'Union Européenne) a publié une annonce de Michael Gove, Boris Johnson, Priti Patel, and Gisela Stuart affirmant que :

Second, there will be no change for EU citizens already lawfully resident in the UK. These EU citizens will automatically be granted indefinite leave to remain in the UK and will be treated no less favourably than they are at present.

Deuxièmement, il n'y aura aucun changement pour les Européens vivant aujourd'hui légalement au Royaume-Uni. Ces ressortissants de l'UE se verront automatiquement accorder un permis de séjour à durée indéterminée au Royaume-Uni et ne seront pas moins bien traités qu'ils ne le sont aujourd'hui.

Au mois d'octobre de la même année, David Davis, le ministre du Brexit, a tenté de dédramatiser les inquiétudes des personnes comme la mère de Mme Bulat, en affirmant que « cinq migrants sur six qui sont ici possèdent déjà un permis de séjour à durée indéterminée ou l'auront obtenu d'ici que nous quittions [l'Union Européenne] ». Cependant, le service britannique de vérification des faits FullFact concluait :

This is not fully substantiated by the evidence and will depend on the arrangements we make upon leaving the EU. Whatever happens, EU citizens are not going to be forced to leave en masse.

Cela n'est pas étayé totalement par les preuves et dépendra des dispositions que nous prendrons concernant la sortie de l'Union Européenne. Quoi qu'il advienne, les ressortissants de l'UE ne seront pas contraints de partir en masse.

FullFact pointe également d'autres éléments d'incertitude, qui dépendent de l'issue des négociations entre le Royaume-Uni et l'Union Européenne [fr] ; ces dernières sont toujours en cours et devraient aboutir d'ici fin mars 2019. Ainsi, le droit de séjour permanent défini dans les lois européennes peut ou non survivre au Brexit et pourrait dépendre de la conformité avec des critères tels que « s'ils travaillent, recherchent un emploi, travaillent à leur compte, étudient ou sont autonomes financièrement… ».

Au contraire, cette attribution automatique de tous les droits existants, promise par le « Vote Leave », reste incertaine que ce soit pour les Européens au Royaume-Uni ou les Britanniques dans l'Union Européenne à 27. Beaucoup de sujets restent flous et font l'objet de négociations tels que la question du regroupement familial et des droits politiques (les immigrés européens ne peuvent voter qu'aux élections locales)…

Une manifestation récente du groupe Highly Skilled Migrants [en français : “les Immigrés Hautement Qualifiés”], disant représenter plus de 600 médecins, ingénieurs, experts informatiques, enseignants et leurs familles en Grande-Bretagne, a tenté de faire connaître les règles « discriminatoires » du Home Office [le département exécutif du gouvernement britannique chargé des compétences de politiques intérieures]. La « rude politique migratoire » affecte à la fois les immigrés “d'outre-mer” et ceux en provenance des pays de l'Union Européenne. Les dernières données indiquent une grande baisse du nombre d'Européens recherchant un travail au Royaume-Uni en raison des incertitudes liées au Brexit.

Mme Bulat a conclu son histoire avec le tweet suivant :

Nous avons besoin d'une solution protégeant tous les #CitizensRights, telle que promise par les partisans du « Vote Leave ». On ne s'amuse plus à distinguer entre « mauvais immigré » et « bon immigré ». La vie des gens ne se résume pas à une liste de cases à cocher. Les politiciens devraient écouter plus d'histoires réelles d'immigrés pour comprendre. #peopleb4politics

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