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“Bocamandja” : L'aventure théâtrale qui renforce la culture équato-guinéenne

Recadero Sielbo Boturu (à gauche) : “Les rituels traditionnels en Guinée équatoriale sont attachés au théâtre, ou peut-être que c'est le théâtre qui est attaché à tous les rituels. Dans une adaptation, il suffit de faire une petite allusion à tout cela pour obtenir une réaction du public.” Photographie de la compagnie de théâtre Bocamandja, utilisée avec autorisation.

Bocamandja, une compagnie théâtrale de Guinée équatoriale, en Afrique centrale, provoque et suscite des questions dans un pays où les puissants obligent le peuple à supporter tout ce qui leur plaît. Les artistes prennent des risques en racontant des vérités douloureuses tout en faisant se plier de rire le public. Le réalisateur Recaredo Silebo Boturu est l'homme derrière Bocamandja, un poète et dramaturge qui se décrit comme un “artiste indigné [es]“.

Les myriades de facettes de Bocamandja rendent la troupe exceptionnelle. Plein de comédiens et de créateurs talentueux, Bocamandja célèbre quatorze années d'existence de pionnier dans la production de presque toutes les œuvres dramatiques d'auteurs publiés en Guinée équatoriale. La compagnie souligne également l'influence des traditions orales qui caractérisent le théâtre du pays.

L'histoire de la relation de M. Boturu avec Bocamandja est faite d'impulsion et d'inspiration, mais aussi de défi et de lutte. Dans cette conversation avec Global Voices, M. Boturu parle des origines de Bocamandja, de ce qui pousse chacun à continuer, et de l'effet profond que l'art du spectacle a sur ses participants.

Global Voices (GV) : Quand votre connexion au théâtre a-t-elle commencé ?

B: Cuando de niño salí de mi pueblo, Bareso, recuerdo que mi madre me puso la maleta en un saco y me mandó a la ciudad para seguir mi ciclo educativo en una familia de acogida. Ya en Malabo, conocí al novio de una de mis primas (una de las hijas de la señora que me cuidaba),  Liki Loribo, que fue quien me descubrió y me invitó a ver los ensayos de un grupo de artes escénicas (ESA’ A) que, junto a las “Hijas del Sol” , habían formado una agrupación cultural con el objetivo de recrear la cultura Bubi, una de las etnias de Guinea Ecuatorial, mediante el teatro y la danza.

Al principio, fue difícil porque he sido siempre tímido (sé que no lo parece) pero después me enganché y el año siguiente subí por primera vez a un escenario. En 1997, cuando las Hijas del Sol ya estaban en España, los avatares de la vida hicieron que Liki tuviese que emigrar y me dejó a cargo del grupo.

Recaredo Silebo Boturu (RB) : Quand j'étais gamin, j'ai quitté ma ville, Bareso. Je me souviens que ma mère m'a envoyé en ville, avec une valise et un sac, pour poursuivre mes études dans une famille d'accueil. A Malabo, j'ai rencontré le petit ami d'une de mes cousines (une des filles de la dame qui s'occupait de moi), Liki Loribo, et c'est lui qui m'a découvert et m'a invité à assister à une des répétitions d'une troupe de théâtre (ESA'A), avec “Hijas del Sol” (Filles du soleil), un autre collectif artistique, qui avait formé un groupe culturel avec l'objectif de recréer la culture bubi [fr], un des groupes ethniques de la Guinée équatoriale, à travers le théâtre et la danse.

Au début, c'était difficile parce que j'ai toujours été timide (même si on ne le dirait pas), mais plus tard je suis devenu fan et l'année suivante je suis monté sur scène pour la première fois. En 1997, alors que “Hijas del Sol” était déjà en Espagne, les circonstances ont fait que Liki a quitté le pays, et je me suis retrouvé à la tête du groupe.

GV : La création de Bocamandja est liée principalement au mouvement théâtral qui existait sous le parrainage du Centre culturel des Guinéens hispaniques, et plus tard avec le défi de faire revivre cette forme artistique lorsque que le Centre culturel a fermé ses portes :

B: Fue como cenizas llevadas por el viento. Un año después de que cerrasen el Centro todos los grupos teatrales habían desaparecido. Todos. Nuestra persistencia hizo que por fin, en el 2005, pudiéramos crear Bocamandja. El nombre, aunque tenga sonoridad española, es la unión de dos platos típicos del país, el bocao y el mandjaa.

Desde que decidimos crear Bocamandja tuvimos muy claro que no podíamos funcionar bajo el paraguas de ninguna entidad. Teníamos que tener nuestra propia autonomía para no caer en el destino de los otros grupos.

RB : C'était comme si une tornade balayait tout. Un an après la fermeture du Centre [culturel], tous les groupes ont disparu. Tous ! Finalement en 2005, notre persistance nous a permis de créer Bocamandja. Le nom, bien qu'il semble espagnol, est celui de deux plats typiques du pays, le bocao et le mandjaa.

À partir du moment où nous avons décidé de créer Bocamandja, il a été très clair que nous ne pouvions pas opérer sous l'égide d'une autre entité. Nous devions avoir notre propre autonomie pour ne pas finir comme les autres groupes.

Orígenes : Réflexion sur la vie culturelle équato-guinéenne

Le projet multiculturel “Orígenes” (Origines) a été créé en 2008 et est le fruit d'une collaboration entre Bocamandja et la compagnie espagnole L'Om Imprebís, le Centre International du théâtre contemporain, Casa África (Maison de l'Afrique) et les centres culturels espagnols des villes de Bata et Malabo.

Cette collaboration de trois ans s'est concentrée sur la création d'un espace théâtral stable pour unir les artistes des cinq groupes ethniques [es] principaux qui composent la Guinée équatoriale. Elle a comporté plus de cinquante heures de danses, de rituels et de célébrations enregistrées pour un documentaire qui a également inclus des images du processus de formation et de création. Le projet n'a pas atteint tous ses objectifs, mais en tant qu'initiative artistique, il a rappelé aux participants ce qui manquait à la vie culturelle de la Guinée équatoriale :

B: Orígenes supuso, en un país que no tiene escuelas de formación artística, tres años de aprendizaje continuo en interpretación, dicción, ortofonía, coreografía, disciplina y, sobre todo, dio a muchos jóvenes la oportunidad de darse cuenta que ser actor o bailarín podría ser una profesión más.

RB : Dans un pays qui n'a pas d'écoles de formation artistique, Orígenes a offert trois années d'apprentissage continu en interprétation, diction, expression, chorégraphie, discipline, et surtout, il a donné à de nombreux jeunes l'occasion de réaliser que devenir acteur ou danseur était un métier.

GV : Qu'est-ce que la tournée Orígenes a signifié pour un pays dont on parle surtout du point de vue de la politique ?

B: Cuando nos encontramos juntos hablamos de Orígenes con una bonita nostalgia por las posibilidades y la oportunidad perdida por parte de nuestro país para hacerse conocer desde la grandeza de su cultura oral y de la magia del teatro.

Profesionalmente, Orígenes subió el nivel interpretativo. Sin embargo, cuando los proyectos no tienen continuidad se quedan en sueños que pudieron ser. No sé qué repercusión tuvo el proyecto en Guinea porque al final no se quiso apoyar, quizá por no haber intereses económicos de por medio. 

RB : Quand nous sommes ensemble, nous parlons d'Orígenes avec une belle nostalgie pour les possibilités et les occasions perdues de la part de notre pays pour que les gens apprennent à connaître la grandeur de sa culture orale et la magie du théâtre.

Professionnellement, Orígenes a mis la barre des performances plus haut. Cependant, quand des projets n'ont pas de continuité, ils finissent par n'être que les rêves de ce qu'ils auraient pu devenir. Je ne sais pas quelles répercussions le projet a eu en Guinée parce qu'à la fin il n'a pas obtenu de parrainage, peut-être en raison d'un manque d'intérêt économique.

GV : Comment le théâtre se rattache-t-il à la tradition orale africaine et aux différentes villes et groupes ethniques de Guinée équatoriale ?

B: Los ritos tradicionales de Guinea Ecuatorial están ligados al teatro o a lo mejor es el teatro el que esté ligado a los ritos. En una adaptación, basta poner un guiño para ver la reacción del público. Si presencias  una boda tradicional fang, un entierro annobonés, el Bonkó krió o una ceremonia  de presentación de una criatura a la sociedad (el ripuripuri bubi) te darás cuenta de lo que te estoy diciendo.

RB : Les rituels traditionnels en Guinée équatoriale sont associés au théâtre, ou peut-être que c'est le théâtre qui est associé à tous les rituels. Dans une adaptation, il suffit de faire une petite allusion à tout cela pour obtenir une réaction du public. Si vous êtes témoin d'un mariage traditionnel Fang [fr], d'un enterrement à Annobon [fr], de la danse Bonkó krió, ou de la cérémonie qui introduit un enfant dans la société, le Ripuripuri bubi, vous comprendrez ce que je vous dis.

Une compagnie de théâtre, une école, une organisation intrépide

“Nous organisions un spectacle sur une place publique devant plus de trois cents personnes quand, en plein milieu, le maire est venu me dire que le gouverneur nous ordonnait d'arrêter le spectacle : nous ‘heurtions’ les sentiments de l'armée”. Photographie de Bocamandja, utilisée avec autorisation.

Bocamandja est plus qu'une compagnie de théâtre. En tant qu'organisation non gouvernementale, Bocamandja a aidé à produire des œuvres avec des organisations nationales et internationales ayant une mission de justice sociale. Par exemple, la compagnie promeut des campagnes de soutien à la scolarisation des jeunes filles et s'engage dans des projets de défense des droits de l'homme et de lutte contre la violence et la discrimination liées au genre.

Elle a également travaillé sur l'adaptation de textes d'auteurs d'Europe, d'Amérique latine et d'Afrique. Ses productions ont traversé la Guinée équatoriale, l'Espagne et la Colombie.

Bocamandja n'est pourtant pas restée à l'abri de la censure. Une pièce dénoncant les mauvais traitements par l'armée a été interrompue au beau milieu de la représentation :

B: Estábamos representando en la plaza pública ante más de trescientas personas cuando, a mitad de la función, se acercó el alcalde para decirme que el gobernador mandaba interrumpir la representación: estábamos “hiriendo” la sensibilidad de los militares. Lo más curioso es que los aludidos que presenciaban la obra [la] aplaudían efusivamente. Al final, tuvimos que pararla ante la pasividad de todos.

RB : Nous étions en train de monter une pièce sur une place publique devant plus de 300 personnes quand, au milieu, le maire est venu me dire que le gouverneur nous ordonnait d'arrêter la production : nous ‘heurtions’ les sentiments de l'armée. Le plus étrange était que ceux qui, bien que concernés, avaient assisté au spectacle applaudissaient avec enthousiasme. À la fin, nous avons dû arrêter car le public est resté passif.

Dans d'autres cas, le travail de Bocamandjaa a eu un effet plus stimulant grâce aux comédiens traitant de sujets complexes :

B: En el extremo opuesto, recuerdo que tras una representación, en el colegio María Auxiliadora del barrio malabeño de Ela Nguema, de una obra que versaba sobre VIH, un señor vino a felicitarnos y decirnos que gracias a nuestra obra ya no tenía miedo de decir que estaba infectado. Fue una emoción enorme en una ciudad donde las personas que viven con el VIH/SIDA son señaladas y estigmatizadas. 

RB : En revanche, je me souviens qu'après la représentation d'une pièce sur le VIH, à l’école María Auxiliadora de la région d'Ela Nguema à Malabo, un vieil homme est venu nous féliciter et nous remercier, que grâce à notre travail il n'avait plus peur de dire qu'il était séropositif. C'était un sentiment incroyable dans une ville où les personnes vivant avec le VIH et le SIDA sont isolées et stigmatisées.

GV : Qu'est-ce qui vous influence quand vous écrivez une pièce ?

B: En muchos proyectos de sensibilización utilizamos técnicas del Teatro del Oprimido, que es una tendencia sistematizada por el dramaturgo, actor, director y pedagogo teatral brasileño Augusto Boal en los años 60. Según sus palabras, el objetivo del Teatro del Oprimido es “humanizar la humanidad” y “teatralizar” la realidad, [volverla gestos y hacerla comprensible en el lenguaje del teatro] para comprenderla y así poder transformarla. 

RB : Dans de nombreux projets de sensibilisation, nous utilisons les techniques du Théâtre des opprimés [en], une tendance conçue par le dramaturge, acteur, metteur en scène et éducateur théâtral brésilien Augusto Boal dans les années 60. D'après lui, le but du Théâtre de l'opprimé est “d'humaniser l'humanité” et de “dramatiser” la réalité [la rendre aux gestes, et compréhensible dans le langage du théâtre] afin de la comprendre et de pouvoir ensuite la changer.

GV : Quel rôle joue le public dans les productions ?

B: Crucial. No puede haber una representación teatral  sin público, ellos son el juez. 

RB : Crucial. Vous ne pouvez pas avoir une production théâtrale sans public, ce sont les juges.

GV : Vous êtes un dramaturge et vous gérez une compagnie théâtrale, quels changements remarquez-vous chez les comédiens et les comédiennes qui y passent plus de temps ?

B: Es formidable verles aprender a caminar, a hablar, a gesticular, o a vocalizar, pero sobre todo, a darse cuenta de la necesidad de formarse continuamente para enfrentarse a los retos. Cuando pasan cierto tiempo trabajando te das cuenta de que llegan a tener una rebeldía interior que les hacen enfrentarse a las circunstancias. 

RB : C'est incroyable de les voir apprendre à bouger, à parler, à gesticuler et à vocaliser, mais surtout, se rendre compte de la nécessité de s'entraîner continuellement pour pouvoir affronter n'importe quel défi. Quand ils ont passé un certain temps à travailler, vous réalisez qu'ils ont un défi intérieur qui les pousse à affronter les choses de front.

GV : Alors, le théâtre… Est-ce que vous l'aimez ou en avez-vous besoin ?

B: Necesito el teatro para ser yo mismo, sin ataduras, para tener mi manera particular de opinar, de ver el mundo desde otras perspectivas y otros prismas, para estar cabreado e indignado por las injusticias y ser un militante de la defensa de los vulnerables. Necesito el teatro para estar enamorado de la vida jodida.  

RB : J'ai besoin du théâtre pour être moi-même, sans attache, pour avoir ma façon particulière de montrer ma voix, de voir le monde à partir d'autres perspectives ou sous un angle différent, d'être furieux et indigné par les injustices et de militer pour la défense des vulnérables. J'ai besoin du théâtre pour être amoureux de cette foutue vie.

GV : Prochains défis ?

B: Ensayar mañana.

B : Répétition demain.

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